Visas algériens, un mot de trop pour un ambassadeur, une aubaine électorale pour la droite
Le chiffre de deux cent cinquante mille lâché par Stéphane Romatet a suffi à raviver, en quarante-huit heures, une fracture politique vieille de plusieurs années
Vendredi soir, l'écran du Victor Hugo devait s'éteindre sur les images du kibboutz de Nir Oz. Il est resté noir. La séance de Collapse, annoncée depuis des semaines aux soutiens bisontins de la cause palestinienne, n'a pas eu lieu, la faute, selon la salle, à de simples raisons financières.
Ce qu'a réellement dit l'ambassadeur
Stéphane Romatet, ambassadeur de France en Algérie, s'exprimait mercredi dans un entretien accordé au média algérien Tout sur l'Algérie. Interrogé sur la délivrance des visas, il évoque un retour « probablement » au volume observé avant la crise diplomatique, qu'il chiffre à environ deux cent cinquante mille visas annuels.
Ce niveau tranche nettement avec la situation actuelle. La crise ouverte entre Paris et Alger, nourrie depuis 2021 par plusieurs contentieux successifs, a fait chuter ce volume de moitié - un point que Romatet lui-même reconnaît, jugeant le chiffre actuel « très inférieur ».
L'ambassadeur, revenu à son poste début mai après plus d'un an d'absence, justifie son ambition par la volonté de ne pas faire porter aux citoyens algériens ordinaires le poids des tensions entre les deux capitales.
Ses propos ne s'arrêtaient d'ailleurs pas aux visas. La veille de cet entretien, lors d'un discours prononcé le 14 juillet, Romatet évoquait déjà la nécessité de « fluidifier » plus largement la coopération migratoire entre Paris et Alger - un vocabulaire diplomatique qui, à peine quelques heures plus tard, allait se retourner contre lui.
"Un ambassadeur qui parle de fluidifier la coopération migratoire, un chiffre d'avant-crise cité comme objectif probable - il n'en fallait pas davantage pour rallumer une polémique en sommeil depuis des mois."
La correction éclair de l'exécutif
Dès jeudi 16 juillet, le ministère des Affaires étrangères apporte une clarification. Aucun objectif chiffré n'aurait été formellement fixé, et le sujet des visas ne figurerait même pas parmi les points officiellement négociés avec Alger.
Mercredi 22 juillet, c'est Emmanuel Macron lui-même qui reprend la main en Conseil des ministres. Selon la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, le président affirme que la France n'a « aucun objectif chiffré » et ne fait preuve d'« aucun laxisme » sur ce dossier.
Bregeon rappelle au passage que cinq cent mille visas étaient délivrés par an avant 2017, et que Macron avait alors délibérément choisi de réduire ce volume pour l'ajuster « aux besoins de la France » et aux « réalités géopolitiques ». Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, présent au Conseil, se contente d'une phrase plus sobre encore - il affirme n'avoir jamais évoqué ce sujet dans ses propres discussions avec Alger.
"En quarante-huit heures, le sujet est passé d'une déclaration d'ambassadeur à un désaveu présidentiel en Conseil des ministres - signe qu'aucun mot sur l'Algérie ne circule plus, à Paris, sans devenir affaire d'État."
Une droite qui saisit l'occasion
La riposte politique ne s'est pas fait attendre. Jordan Bardella, président du Rassemblement national, dénonce une « capitulation du macronisme ». Bruno Retailleau, président des Républicains et candidat déclaré à la présidentielle de 2027, parle d'un « renoncement » et juge que la diplomatie française est contrainte de « courber la tête » devant Alger.
Retailleau ne s'arrête pas au seul chiffre des visas. Il exige solennellement que Macron renonce à toute hausse, et conditionne désormais toute délivrance à deux préalables précis - la libération du compatriote français Christophe Gleizes, détenu en Algérie, et la reprise effective par Alger des ressortissants sous obligation de quitter le territoire français, un dossier sur lequel les deux pays s'opposent depuis des années.
Éric Ciotti rejoint la charge, aux côtés de plusieurs figures de la droite et de l'extrême droite. Un média algérien ira jusqu'à qualifier la séquence de simple « carburant électoral » pour ces formations, à dix-huit mois d'un scrutin présidentiel où l'immigration algérienne s'annonce déjà comme un thème central.
"Un ambassadeur qui n'a jamais annoncé de chiffre officiel, une droite qui en fait pourtant un totem de campagne - la polémique algérienne s'installe, dix-huit mois avant 2027, comme un marqueur électoral à part entière."
Une relation minée par trois ans de contentieux
Cette nouvelle passe d'armes s'ajoute à une liste déjà longue. La rupture initiale remonte à 2021, sur fond de propos controversés attribués à Emmanuel Macron sur la construction de la nation algérienne avant la colonisation. Alger avait alors rappelé son ambassadeur.
La reconnaissance par Paris, en 2024, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental avait ensuite rouvert une plaie plus profonde encore, d'autant plus sensible qu'Alger soutient de longue date le Front Polisario dans ce même dossier saharien.
S'y sont ajoutées l'affaire de l'écrivain franco-algérien Boualem Sansal, emprisonné en Algérie, et la mise en examen en France d'un agent consulaire algérien - deux dossiers distincts, mais qui se sont enchaînés en quelques mois à peine.
Ces épisodes cumulés avaient débouché sur l'expulsion réciproque d'une douzaine de diplomates de part et d'autre, et sur le rappel prolongé de l'ambassadeur français lui-même - absent de son poste pendant plus d'un an avant son retour à Alger début mai 2026.
C'est cette même mission de renouer le dialogue qui a conduit Romatet, deux mois après son retour, à évoquer publiquement une normalisation du volume de visas - un sujet que la crise diplomatique avait rendu explosif entre-temps.
Reste une question que ni la clarification du Quai d'Orsay ni le désaveu présidentiel n'ont réglée. Si aucun chiffre n'a jamais été fixé, comme le répète l'exécutif depuis jeudi, pourquoi son propre ambassadeur en a-t-il prononcé un si précis, devant des caméras algériennes, sans qu'aucune voix officielle ne le corrige avant que la polémique n'éclate à Paris ?