Microsoft mise plusieurs milliards de dollars sur les data centers français de Mistral pour verrouiller l’IA en Europe
Le géant américain va financer l'extension des infrastructures de calcul de la start-up parisienne, sans prendre de nouvelle participation à son capital.
Plusieurs milliards de dollars. Aucune nouvelle part au capital. Et, en toile de fond, la même question qui obsède l'Europe depuis trois ans : qui contrôle ses données ?
Un accord chiffré en milliards, mais resté flou sur le montant
Microsoft et Mistral ont annoncé mardi un renforcement majeur de leur partenariat stratégique. Dans un communiqué commun, les deux entreprises évoquent un engagement de plusieurs milliards de dollars de la part du géant américain, sans en préciser le montant exact.
Concrètement, les clients de Microsoft Azure pourront désormais développer leurs logiciels en s'appuyant sur les centres de données de Mistral, installés en France. Pour y parvenir, la start-up parisienne muscle ses capacités de calcul grâce à des milliers de processeurs graphiques Nvidia Vera Rubin, la toute dernière génération de puces dédiées à l'intelligence artificielle.
Un accord chiffré en milliards, un montant resté secret : c'est la marque de fabrique de ces alliances entre géants du cloud et jeunes pousses européennes de l'IA.
Les modèles d'IA Medium 3.5 et OCR 4 de Mistral sont par ailleurs intégrés à Foundry, l'outil de Microsoft destiné à la création d'applications - une manière, pour l'entreprise française, de gagner en visibilité auprès de la vaste clientèle professionnelle du groupe américain.
Les deux groupes prévoient également de bâtir une stratégie commerciale commune à travers l'Europe et au-delà, en ciblant en priorité les services financiers, l'industrie manufacturière et la santé - des secteurs très réglementés, où la question de la localisation des données pèse particulièrement lourd. Financement de projets pilotes, crédits Azure offerts, ateliers de formation : l'objectif affiché est d'accélérer l'adoption des outils de Mistral par les entreprises clientes de Microsoft.
Souveraineté numérique : l'argumentaire officiel Du côté de Microsoft, l'accord est présenté comme une réponse aux inquiétudes européennes sur la maîtrise des données. Brad Smith, vice-président du conseil d'administration du groupe, a défendu cette lecture dans le communiqué conjoint.
L'Europe doit avoir accès aux capacités d'IA les plus avancées au monde - Brad Smith, vice-président du conseil d'administration de Microsoft
Il évoque un « portefeuille cloud souverain », déployable selon les cas dans des environnements cloud public, connecté ou entièrement déconnecté d'internet - une offre pensée pour les secteurs les plus sensibles à la question de la localisation des données, comme la finance, la santé ou la défense. Cet accord s'inscrit dans les engagements numériques pour l'Europe annoncés par Microsoft en 2025.
Pas d'argent frais au capital, mais une dépendance qui grandit
Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral, présente cet accord comme une étape vers l'autonomie technologique du continent.
travaillaient ensemble pour combler le fossé en matière d'infrastructures en Europe
Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral
Mistral vise désormais une capacité de calcul d'un gigawatt d'ici 2030. Mais Brad Smith a confirmé que l'accord de mardi ne comportait aucune nouvelle prise de participation financière au capital de la start-up française - une précision qui tranche avec les informations de Bloomberg News, selon lesquelles Mistral chercherait par ailleurs à lever environ 3 milliards d'euros sur la base d'une valorisation de 20 milliards d'euros. Arthur Mensch a refusé de commenter ces informations.
Autre donnée qui interroge sur la nature réelle de cette indépendance : selon le Wall Street Journal, les deux tiers des clients actuels de Mistral travaillent déjà avec Microsoft. L'accord approfondit donc autant qu'il équilibre une relation entre les deux entreprises.
Mistral, dernier espoir européen face aux géants américains
Jusqu'à présent, Mistral a concentré ses efforts commerciaux sur la production industrielle, les services financiers et la défense, décrochant notamment des contrats avec les forces armées françaises. Sa valorisation reste néanmoins très inférieure à celle de ses concurrents américains, à l'image d'Anthropic.
L'entreprise s'appuie sur un socle d'investisseurs déjà engagés dans le pari de la souveraineté technologique européenne, parmi lesquels le fabricant néerlandais d'équipements de semi-conducteurs ASML, qui avait investi 1,3 milliard d'euros dans la start-up. Elle dispose également d'un centre de données déjà opérationnel à une trentaine de kilomètres au sud de Paris, dont la capacité doit encore être augmentée dans les années à venir - et dont la seule facture en processeurs Nvidia avait, à elle seule, dépassé le milliard de dollars lors de sa construction.
Fondée au printemps 2023, Mistral s'est imposée en un peu plus de trois ans comme la principale alternative européenne aux géants américains et chinois de l'intelligence artificielle générative, portée par un discours de souveraineté qui séduit autant les gouvernements que les grandes entreprises réglementées du continent.
Un discours sur la souveraineté, des milliards de dollars américains pour le financer, et une clientèle déjà largement partagée avec le partenaire censé incarner l'indépendance : l'accord Microsoft-Mistral illustre moins une rupture qu'un compromis - celui d'une Europe qui cherche à peser dans l'IA sans pouvoir, pour l'instant, s'en passer des infrastructures américaines.