Dans l’ombre de Paris, des fillettes disparaissent et l’État lui-même pointe la traite organisée
Un habitué raconte cinq minutes chronométrées, un téléphone confisqué, des hommes qui surgissent des voitures
Cinquante euros, puis soixante-dix. Le tarif grimpe, le temps rétrécit. Martin, prénom d'emprunt, cinquante ans, vient ici depuis son divorce, presque tous les jours, retrouver une femme dans une clairière à la lisière de Paris. Ce qu'il a fini par comprendre, ce n'est pas seulement une histoire de désir, c'est une femme qui obéit à quelqu'un d'autre que lui.
Cent douze enfants par jour
Le ministère de l'Intérieur a enregistré quarante mille neuf cent cinquante-trois disparitions de mineurs en France en 2025, soit près de cent douze signalements quotidiens. La hausse dépasse six pour cent en un an, rompant une tendance à la baisse observée depuis 2021, selon les données relayées par l'association 116 000 Enfants Disparus.
Un chiffre, dans ce total, inquiète particulièrement les associations, les disparitions dites inquiétantes, celles où la sécurité de l'enfant apparaît directement menacée, ont bondi de dix-huit virgule six pour cent en un an, pour atteindre mille six cent vingt-neuf signalements. Une question écrite déposée à l'Assemblée nationale précise que cinquante-six pour cent de ces disparitions concernent des filles, et que quarante-six pour cent touchent des mineurs de moins de quinze ans.
Deux prénoms, deux quartiers
Iléana C. vivait avec ses proches dans un campement du Val-de-Marne. Elle a été vue pour la dernière fois un samedi de mai 2026, mendiant devant un magasin Lidl de l'avenue Jean Jaurès à Ivry-sur-Seine. Ses proches alertent la police le soir même, des chiens pisteurs sont mobilisés, la brigade de protection des mineurs examine les caméras de surveillance des commerces alentour. Aucune trace d'elle n'a été retrouvée à ce jour.
Hanna, elle, était scolarisée en sixième dans le douzième arrondissement de Paris. Un matin de novembre 2025, ses parents ne la réveillent pas, pensant qu'elle est déjà partie. Un commerçant du quartier affirme pourtant l'avoir vue prendre un café non loin de chez elle. Elle n'a pas emporté d'argent, et son téléphone lui avait été confisqué quelques semaines plus tôt. Le parquet de Paris ouvre une enquête pour disparition inquiétante, la brigade de protection des mineurs est également saisie.
L'aveu du gouvernement
C'est ici que le dossier bascule du fait divers à l'affaire d'État. Interrogé à l'Assemblée nationale sur le devenir de ces dossiers, le gouvernement a répondu que, sur deux mille cent soixante-sept dossiers suivis par sa cellule dédiée, un tiers des cas concernant des jeunes filles relève d'une exploitation sexuelle supposée ou avérée.
Un tiers des filles portées disparues, selon l'aveu même de l'État, tombe dans les mains de réseaux organisés qui cherchent de nouveaux marchés.
Le gouvernement précise que cette exploitation transite par l'intermédiaire de bandes organisées ou de trafiquants de stupéfiants en quête de nouveaux débouchés commerciaux, ainsi que par la numérisation croissante de la vie des mineurs. Un plan national de lutte contre la prostitution des mineurs, lancé dès novembre 2021, estimait déjà entre sept mille et dix mille le nombre de jeunes concernés en France.
Des chiffres qui portent un âge
La quasi-totalité de ces jeunes sont des filles âgées de quinze à dix-sept ans, la moitié ayant connu sa première expérience de prostitution entre quatorze et quinze ans, selon le rapport du groupe de travail présidé par la magistrate Catherine Champrenault. L'Office central pour la répression de la traite des êtres humains constatait dès 2017 que les mineurs représentaient quinze pour cent des victimes d'exploitation sexuelle identifiées, une proportion alors en forte augmentation.
Les statistiques policières de 2023 dénombrent, hors du cadre familial, quatre cent quatre-vingt-onze victimes mineures de sexe féminin de recours à la prostitution et de proxénétisme, contre huit cent sept victimes majeures. En Seine-Saint-Denis, département limitrophe de la capitale, quatre-vingt-onze mineurs ont été signalés au parquet en 2024 pour proxénétisme ou suspicion de prostitution, soixante-seize pour cent d'entre eux étant déjà suivis par l'Aide sociale à l'enfance au moment des faits.
Gare du Nord, Barbès, la carte de la vulnérabilité
Sur le terrain parisien, une association trace depuis plus de vingt ans la géographie précise de cette vulnérabilité. Hors la rue, lauréate du prix des droits de l'Homme de la République française, mène des maraudes quotidiennes pour repérer les mineurs étrangers en danger. Son rapport consacré au secteur de la gare du Nord alerte sur l'exploitation de jeunes filles, dont une part importante est issue des foyers de l'Aide sociale à l'enfance, et pointe un repérage policier jugé insuffisant. Un second rapport documente une situation similaire à Barbès.
Ces deux quartiers, parmi les plus denses de la capitale, concentrent selon l'association une part disproportionnée des situations d'exploitation identifiées sur le terrain parisien.
L'association Droit d'enfance, de son côté, publie chaque année le bilan détaillé de la ligne d'urgence 116 000 et organise, avec le réseau européen Missing Children Europe, un colloque consacré spécifiquement aux disparitions de mineurs par-delà les frontières, ces enfants qui échappent aux radars d'un seul pays en franchissant une frontière. L'Office central pour la répression de la traite des êtres humains publie lui aussi un rapport annuel sur l'exploitation sexuelle en France, tandis que la mission interministérielle MIPROF a lancé en 2026 une nouvelle enquête nationale sur les victimes de la traite, dont les résultats sont encore attendus.
Ce que la caméra a filmé
En avril 2026, l'émission Envoyé Spécial diffuse sur France 2 une enquête de plusieurs mois documentant comment des réseaux de proxénétisme ciblent spécifiquement des jeunes filles placées à l'Aide sociale à l'enfance, parfois dès l'âge de onze ans. Victimes, éducatrices, magistrats et présidents de conseils départementaux y témoignent d'un système où la protection censée les mettre à l'abri devient, pour certaines, le point d'entrée vers l'exploitation.
Iléana mendie encore quelque part, ou nulle part. Hanna a quitté son lit un matin d'automne et n'est jamais arrivée au collège. Entre les deux, une statistique que l'État lui-même reconnaît, un tiers, un tiers de filles que la France cherche et qu'une économie clandestine, elle, a déjà trouvées.