Cybergrooming, deepfakes, sextortion : l’Allemagne dresse le bilan alarmant d’une criminalité sexuelle devenue numérique
Un rapport officiel de la police criminelle fédérale révèle une hausse de 16,5 % des agressions sexuelles sans contact physique sur mineurs, portée par l'essor de l'intelligence artificielle générative.
4 861 dossiers. Une hausse de plus de 16 % en un an. Et, au cœur de cette progression, une technologie qui n'existait pas sous cette forme il y a cinq ans : l'intelligence artificielle générative.
Un rapport officiel, une hausse à deux chiffres
Ce mardi, le ministre allemand de l'Intérieur, Alexander Dobrindt, le président de l'Office fédéral de police criminelle (BKA), Holger Münch, et la commissaire fédérale indépendante contre les abus sexuels sur enfants et adolescents, Kerstin Claus, ont présenté ensemble le Bundeslagebild consacré aux infractions sexuelles visant les mineurs - le tableau de référence que l'Allemagne dresse chaque année sur ce phénomène.
Le chiffre qui domine ce rapport concerne les abus sexuels commis sans contact physique avec la victime : 4 861 infractions ont été enregistrées, soit une hausse de 16,5 % en un an. Une catégorie qui recouvre des réalités très concrètes, quoique dématérialisées, de la violence faite aux enfants.
Le rapport fédéral ne mesure pas un phénomène marginal : il documente une criminalité qui a changé d'adresse, sans changer de gravité.
Le ministre de l'Intérieur a résumé l'enjeu en des termes directs, appelant à un renforcement de la protection de l'enfance, en particulier dans l'univers numérique où se déplace désormais une part croissante de ces infractions.
Cybergrooming, sextortion, diffusion en direct : une criminalité qui a changé de visage Le rapport distingue plusieurs formes que prend cette violence en ligne. Le cybergrooming désigne l'établissement, via internet, d'un contact avec un mineur dans un but sexuel. La sextortion consiste à faire chanter une victime à l'aide d'images ou de vidéos intimes obtenues ou fabriquées. S'y ajoute la diffusion en direct de contenus d'abus, un format que les enquêteurs jugent particulièrement difficile à intercepter en temps réel.
Ce que ces trois formes ont en commun, selon les autorités allemandes, c'est qu'elles ne nécessitent plus de proximité physique entre l'agresseur et l'enfant pour causer un préjudice réel et documenté. C'est précisément ce qui explique la catégorie distincte des infractions « sans contact » et sa progression rapide dans les statistiques.
Quand l'intelligence artificielle change la donne
Le BKA pointe un facteur aggravant spécifique : des images et des vidéos peuvent désormais être manipulées, ou entièrement générées de toutes pièces, sans compétence technique particulière. Une évolution qui complique considérablement le travail d'enquête, puisqu'elle brouille la frontière entre contenu réel et contenu fabriqué.
Ce constat allemand rejoint des observations faites à l'échelle européenne. L'Internet Watch Foundation, l'organisation britannique de référence dans la lutte contre la diffusion de contenus pédocriminels en ligne, a mesuré une hausse de 400 % des contenus pédopornographiques générés par intelligence artificielle qu'elle a identifiés au premier semestre 2025, répartis sur 210 pages web.
Des images et des vidéos peuvent être manipulées, ou entièrement générées, sans compétence technique particulière : c'est cette bascule technique qui redéfinit aujourd'hui le travail des enquêteurs allemands.
Une étude conjointe de l'Unicef, d'ECPAT International et d'Interpol, menée dans onze pays et publiée en février, a de son côté établi qu'au moins 1,2 million d'enfants avaient vu leur image transformée, en l'espace d'une seule année, en contenus sexuellement explicites par le biais de deepfakes.
Une « lacune » dans le dispositif européen
Le président du BKA, Holger Münch, a également mis en garde contre les conséquences du cadre juridique européen actuel. Selon lui, le régime entré en vigueur début avril 2026 a créé une lacune dans la détection et le signalement des contenus pédopornographiques et des faits de cybergrooming à l'échelle de l'Union européenne.
Cette alerte prend un relief particulier au regard d'un autre chiffre cité dans le rapport : le centre américain NCMEC (National Center for Missing & Exploited Children), qui centralise les signalements transmis par les plateformes numériques, a fait remonter au BKA plus de 100 000 signalements potentiellement constitutifs d'infractions pénales au cours de la seule année 2025. Une bonne partie de la détection de ces contenus dépend ainsi d'acteurs privés et de dispositifs de coopération internationale, que le flou juridique européen actuel fragilise.
◆ L'Europe légifère, entre AI Act et conventions existantes
Face à cette évolution, l'Union européenne a choisi d'agir sur le terrain réglementaire. Le règlement européen sur l'intelligence artificielle classe désormais la « nudification » par IA - la altération d'images pour produire des contenus dénudés ou sexualisés sans le consentement des personnes représentées - parmi les pratiques interdites, passibles d'amendes pouvant atteindre 35 millions d'euros ou 7 % du chiffre d'affaires mondial annuel de l'entreprise fautive.
Cette disposition fait notamment suite à la controverse suscitée début 2026 par Grok, le robot conversationnel de la société xAI d'Elon Musk, accusé d'avoir permis la production de ce type de contenus à caractère sexuel. Sous la pression, xAI avait restreint en janvier l'accès à cette fonctionnalité aux seuls comptes payants sur la plateforme X - une décision aussitôt critiquée par des associations de protection de l'enfance comme revenant à monétiser l'accès à un outil d'abus plutôt qu'à l'interdire.
Début juin, le comité de la convention de Budapest sur la cybercriminalité et celui de la convention de Lanzarote sur la protection des enfants, réunis à Strasbourg sous l'égide du Conseil de l'Europe, ont publié une déclaration commune rappelant que leurs dispositions pénales restent applicables quelle que soit la technologie utilisée pour produire ou diffuser ce type de contenus - y compris lorsque l'intelligence artificielle est en cause.
Aucun enfant représenté ne subit, au sens strict, l'acte physique que montre une image générée par IA. Mais les autorités allemandes, à l'image des institutions européennes et internationales déjà mobilisées sur ce dossier, s'accordent sur un point : le préjudice, lui, reste bien réel, et la loi doit désormais suivre une technologie qui a changé plus vite qu'elle.