Ciel en flammes au-dessus d’une base aérienne jordanienne : sirènes d’alerte en Arabie saoudite et à Bahreïn, incendies au Koweït, le Moyen-Orient s’embrase
Pour la première fois en plus de trois mois, le royaume a dû activer ses systèmes d'alerte samedi. Ni Téhéran ni Riyad n'ont confirmé l'origine du tir, dans une guerre qui a déjà coûté la vie à seize militaires américains.
Un ciel qui s'embrase au-dessus d'une base aérienne jordanienne. Des sirènes qui hurlent quatre fois avant l'aube à Bahreïn. Des centrales électriques qui prennent feu au Koweït. En l'espace de quelques heures ce week-end, la guerre qui oppose Washington à Téhéran depuis sept nuits consécutives a cessé d'être un affrontement à deux pour devenir une conflagration régionale, touchant tour à tour la Jordanie, Bahreïn, le Koweït, et jusqu'aux eaux du détroit d'Ormuz.
Deux soldats américains tués, la Jordanie sous le feu
Le bilan le plus lourd pour Washington est tombé vendredi : deux militaires américains sont morts en Jordanie en repoussant une attaque de missiles et de drones iraniens, a annoncé le Commandement central américain pour le Moyen-Orient. Un troisième soldat reste porté disparu, tandis que quatre autres blessés ont été évacués vers des hôpitaux jordaniens.
« Par respect pour les familles, nous ne divulguerons pas l'identité des soldats avant 24 heures »
Le Centcom, commandement américain pour le Moyen-Orient
Cette pudeur affichée dans la communication du Pentagone ne masque pas l'ampleur du choc que représentent ces pertes pour l'opinion américaine : il s'agit des premiers militaires américains tués au combat depuis la reprise des hostilités entre Washington et Téhéran cette semaine, un seuil symbolique qui risque de peser lourdement sur la suite des débats stratégiques à la Maison-Blanche. Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a rendu hommage aux soldats tombés sur le réseau social X.
« Adieu, héros. Votre sacrifice ne fait que renforcer notre détermination »
Pete Hegseth, secrétaire américain à la Défense
La télévision d'État iranienne affirme par ailleurs que les Gardiens de la révolution ont détruit au moins deux avions de chasse américains et trois autres appareils lors de cette même attaque contre la base d'Al-Azraq, en Jordanie. Reuters précise toutefois n'avoir pu vérifier ces affirmations de manière indépendante, une réserve qui s'applique à une bonne partie des annonces militaires formulées par les deux camps depuis le début de cette guerre.
L'armée jordanienne affirme de son côté avoir intercepté dix missiles iraniens visant son territoire, précisant que l'opération de défense n'avait fait ni victime ni dégât matériel côté jordanien. La cible visée par Téhéran, une base aérienne, illustre la manière dont le royaume hachémite, pourtant en retrait du conflit à son origine, se retrouve désormais directement exposé aux représailles iraniennes contre la présence militaire américaine dans la région.
◆ Une « offensive totale » promise par Téhéran
Cette septième nuit consécutive de frappes américaines a visé, selon le Centcom, des sites de surveillance, des infrastructures logistiques militaires, des dépôts souterrains d'armes et des moyens maritimes iraniens. Le ministère iranien de la Santé a annoncé samedi un bilan cumulé de 50 morts et plus de 500 blessés en Iran depuis la reprise des frappes américaines, il y a trois semaines. Côté américain, ces deux nouveaux décès en Jordanie portent à 16 le nombre total de militaires américains tués depuis le début de cette guerre, pour plus de 420 blessés au total, selon un décompte cumulé rapporté samedi par la presse américaine.
Dans la seule province iranienne d'Hormozgan, qui borde le détroit d'Ormuz, les frappes américaines de samedi matin ont fait trois morts et huit blessés, endommageant également deux ponts et un tunnel routier, selon la télévision d'État iranienne. L'armée américaine a mené de nouvelles frappes dans cette même province samedi après-midi, sans qu'aucune victime civile ne soit signalée cette fois selon les autorités provinciales citées par l'agence semi-officielle Fars.
Face à cette escalade, Téhéran a franchi un nouveau seuil diplomatique samedi : le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a annoncé la suspension des engagements pris par l'Iran dans le cadre du protocole d'accord signé avec Washington le mois dernier, accusant les États-Unis d'en avoir eux-mêmes violé les termes les premiers. Cette annonce, si elle se confirme, prive les deux pays du dernier cadre formel censé encore encadrer, sur le papier, la désescalade du conflit.
Téhéran a répondu par une double menace. Mojtaba Khamenei, devenu guide suprême iranien, a promis d'infliger aux États-Unis des « leçons inoubliables », estimant que la poursuite des frappes prouvait l'inutilité du protocole d'accord signé entre les deux pays le 17 juin dernier.
« La signature du président américain est sans valeur »
Mojtaba Khamenei, guide suprême iranien
Un conseiller militaire du guide suprême, Mohsen Rezaï, est allé plus loin encore, menaçant d'une bascule vers une « offensive totale » si les frappes américaines devaient se poursuivre au-delà de deux à trois jours supplémentaires.
« Aucune frontière ne sera à l'abri »
Mohsen Rezaï, conseiller militaire du guide suprême iranien
Sur le plan intérieur, la République islamique poursuit par ailleurs sa répression des mouvements de contestation qui l'ont traversée ces dernières années. La justice iranienne a annoncé samedi l'exécution d'un homme condamné pour le meurtre d'un membre des forces de sécurité lors des manifestations de 2022, déclenchées après la mort en détention de la jeune Kurde iranienne Mahsa Amini. Ce rappel judiciaire, intervenu au cœur même de l'escalade militaire avec les États-Unis, illustre la volonté du régime de ne rien céder sur le terrain intérieur au moment même où il affronte une pression maximale sur le plan extérieur.
◆ Le Golfe tout entier pris pour cible
Au Koweït, deux centrales électriques et de dessalement d'eau distinctes ont été frappées en deux jours, provoquant des incendies et la mise à l'arrêt de plusieurs unités de production, tandis qu'une installation pétrolière de la compagnie nationale koweïtienne a elle aussi été endommagée, faisant plusieurs blessés parmi le personnel. Les services de pompiers du pays ont dû intervenir sur deux foyers d'incendie distincts en une seule matinée, blessant plusieurs de leurs agents.
La compagnie pétrolière nationale koweïtienne a décrit des attaques répétées et brutales contre l'un de ses sites vitaux, précisant que l'installation avait dû être évacuée en urgence et que les blessés avaient reçu les soins nécessaires sur place avant leur transfert.
« Une démarche hostile systématique visant des sites civils et des infrastructures essentielles »
Le ministère koweïtien des Affaires étrangères
À Bahreïn, où l'armée affirme avoir intercepté plusieurs vagues d'attaques aériennes iraniennes ce week-end, les sirènes d'alerte ont retenti à quatre reprises depuis l'aube samedi. L'Iran a de son côté revendiqué une frappe de drones explosifs contre la base aérienne de Sheikh Isa, présentée par Téhéran comme l'un des centres opérationnels et logistiques les plus importants de l'aviation et de la marine américaines dans la région.
Face à cette multiplication d'attaques contre des infrastructures civiles dans trois pays du Golfe en quelques jours à peine, le Conseil de coopération du Golfe a haussé le ton, qualifiant ces actions de crimes de guerre à part entière.
« Une escalade extrêmement dangereuse, une grave violation du droit international »
Jasem Mohamed Albudaiwi, secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe
◆ Une condamnation qui se propage capitale après capitale
Dans les heures qui ont suivi ces nouvelles attaques, les chancelleries du Golfe se sont succédé pour condamner Téhéran, chacune avec ses propres mots mais un même constat de gravité. Le ministère qatari des Affaires étrangères a dénoncé samedi les frappes iraniennes contre la Jordanie, le Koweït et Bahreïn.
« Une violation flagrante de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des pays visés »
Le ministère qatari des Affaires étrangères
Doha est allée plus loin encore concernant le Koweït, estimant que cibler des centrales électriques et de dessalement d'eau représentait un franchissement de toutes les lignes rouges et une violation caractérisée de la résolution 2817 du Conseil de sécurité des Nations unies. Le ministre jordanien des Affaires étrangères a, de son côté, dénoncé de « brutales attaques iraniennes » constituant une « violation flagrante du droit international », mettant en garde contre une escalade dangereuse pour l'ensemble de la région.
Sur le plan strictement diplomatique européen, il faut néanmoins remonter au 13 juillet pour trouver la dernière prise de position conjointe entre l'Union européenne et le Conseil de coopération du Golfe : réunis à Bruxelles lors d'un forum de haut niveau coprésidé par la haute représentante Kaja Kallas et le ministre bahreïni des Affaires étrangères, les deux parties avaient alors appelé Téhéran à cesser immédiatement et sans condition toute entrave à la navigation dans le détroit d'Ormuz. Cinq jours plus tard, malgré cet appel resté sans effet, aucune nouvelle déclaration conjointe UE-CCG n'avait encore été publiée samedi soir pour répondre à cette dernière vague d'attaques, seules des réactions nationales, du Qatar à la Jordanie, ayant pour l'instant condamné l'escalade.
◆ Un missile que personne ne revendique
Samedi à l'aube, le système d'alerte précoce saoudien a exhorté les habitants de deux localités à se mettre à l'abri : Al-Kharj, à l'est de Riyad, où se trouve une base militaire accueillant des troupes américaines, et Yanbu, sur la mer Rouge, où se situe un terminal pétrolier stratégique pour les exportations du royaume. Selon deux sources informées du dossier citées par Reuters, ces alertes faisaient suite à un tir de missile iranien, le premier visant le territoire saoudien depuis plus de trois mois.
Ce qui rend l'épisode particulièrement troublant, c'est le silence qui l'entoure des deux côtés. Les médias d'État saoudiens n'ont donné aucune explication officielle sur l'origine de ces alertes, et le bureau de communication du gouvernement n'a pas répondu aux sollicitations. Du côté iranien, les Gardiens de la révolution, pourtant prompts à revendiquer chacune de leurs frappes ces derniers jours, n'ont fait aucune mention d'une quelconque attaque contre l'Arabie saoudite.
« Le premier missile visant le territoire saoudien depuis plus de trois mois »
Ce silence croisé pourrait s'expliquer par la prudence diplomatique qui caractérise, depuis des mois, la relation complexe entre Riyad et Téhéran, dans un contexte où l'Arabie saoudite avait justement cherché, ces derniers mois, à se tenir à distance du conflit ouvert entre l'Iran et les États-Unis. Reste que si ce tir se confirme, il marquerait un tournant potentiellement lourd de conséquences pour un royaume qui avait, jusqu'ici, largement échappé aux représailles iraniennes visant les autres alliés du Golfe de Washington.
◆ Le détroit d'Ormuz, otage d'une guerre de mines et de démentis
Sur le plan maritime, la situation dans le détroit d'Ormuz confine désormais à la guerre de communication autant qu'à la guerre tout court. Les Gardiens de la révolution ont affirmé que deux pétroliers avaient explosé et pris feu en traversant un champ de mines qu'ils ont eux-mêmes posé au sud du détroit, présentant cet épisode comme le résultat d'un piège tendu par les services de renseignement américains aux navires concernés.
« Trompés par les services de renseignement américains, ils ont explosé et pris feu »
Les Gardiens de la révolution iraniens, cités par l'agence Irna
Le Centcom américain a catégoriquement démenti cette version des faits, sans toutefois apporter de contre-explication détaillée sur le sort des navires concernés.
« Comme la plupart des revendications du Corps des gardiens, ceci est faux »
Le Centcom, sur le réseau social X
Les Gardiens de la révolution affirment par ailleurs avoir « stoppé » quatre navires supplémentaires à l'aide de missiles et de drones. Le détroit, par lequel transitait avant la guerre près d'un cinquième du commerce mondial d'hydrocarbures, reste verrouillé par l'Iran depuis une semaine, en réponse au blocus des ports iraniens réimposé par Washington. Un porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, a accusé samedi Washington de chercher, à travers ce blocus, à prendre le contrôle du détroit lui-même plutôt qu'à simplement faire pression sur Téhéran.
Un autre incident, dont les circonstances restent floues, a par ailleurs impliqué un navire marchand et des forces militaires au large d'Oman samedi, selon un avis publié par l'organisme britannique chargé de la sécurité maritime, UKMTO, sans plus de précisions à ce stade. Sur les marchés, cette accumulation de tensions maritimes a fait grimper les prix du pétrole de plus de 4 % vendredi, à leur plus haut niveau depuis plus d'un mois, une hausse qui alimente une pression politique croissante sur Donald Trump à l'approche des élections de mi-mandat de novembre.
◆ Gaza et la Cisjordanie, un cessez-le-feu de plus en plus théorique Loin du Golfe, un autre front reste ouvert malgré la trêve conclue en octobre 2025 entre Israël et le Hamas. La Défense civile de Gaza et un hôpital local ont fait état, samedi, de dix morts dans des frappes israéliennes, dont cinq membres d'une même famille, un couple et trois de leurs enfants, tués lorsqu'un appartement a été touché au nord-ouest de la ville de Gaza.
« Le seul survivant de la famille est un enfant qui n'était pas dans le logement »
Mahmoud Bassal, porte-parole de la Défense civile de Gaza
Un habitant du quartier a décrit une frappe survenue sans le moindre avertissement préalable, tandis que l'armée israélienne assure avoir visé un membre du Hamas et évalue toujours les résultats de son opération.
« Il y avait des corps étendus partout, des femmes et des enfants tués »
Moussa Al-Aimawi, habitant de Gaza
En Cisjordanie occupée, la violence prend une autre forme : des incendies ont contraint samedi à l'évacuation de deux colonies israéliennes près de Naplouse, détruisant treize habitations et un entrepôt de bois et blessant plusieurs pompiers. Un hélicoptère de reconnaissance et huit avions bombardiers d'eau ont dû être mobilisés pour circonscrire les flammes, qui se sont propagées d'une colonie à l'autre en quelques heures à peine, tandis que la police fermait plusieurs routes pour dégager les accès d'urgence.
Le même jour, un adolescent palestinien de 17 ans, footballeur en sélection nationale junior, est mort des suites d'une blessure par balle explosive subie lors d'une attaque de colons quelques jours plus tôt, après avoir dû être amputé d'une jambe. Son association sportive a directement mis en cause l'armée israélienne, qui n'a pas répondu dans l'immédiat aux sollicitations pour un commentaire.
◆ Pendant ce temps, Beyrouth et Bagdad regardent vers Washington
Au Liban, le Hezbollah a organisé samedi des funérailles collectives pour une quarantaine de ses combattants tués dans son conflit avec Israël, dans un village du sud du pays en bordure d'une zone occupée par les troupes israéliennes. Le même jour, un soldat de l'armée libanaise a été tué et deux autres blessés par l'explosion d'un engin près de leur véhicule dans la localité d'Al-Mansouri, toujours dans le sud du pays, un incident dont l'origine reste à établir. Selon un bilan des Nations unies publié le 15 juillet, au moins 33 soldats libanais sont morts depuis le début, en mars, d'opérations israéliennes élargies dans le sud du Liban. Le président libanais Joseph Aoun, lui, a pris la direction de Washington samedi matin, où il doit rencontrer Donald Trump le 21 juillet pour évoquer la consolidation du cessez-le-feu et le retrait israélien des zones libanaises encore occupées.
En Irak, c'est un tout autre registre qui domine : Bagdad a signé 48 accords et partenariats avec des entreprises américaines, essentiellement dans le secteur pétrolier, à l'occasion d'une visite de son Premier ministre aux États-Unis cette semaine. Parmi les partenaires cités figurent ExxonMobil, Shell, Halliburton, GE Vernova et KBR, ainsi qu'un accord avec Starlink pour développer l'accès internet par satellite du pays.
« Un accord vise aussi à remettre en état un oléoduc entre l'Irak et la Syrie pour ouvrir une nouvelle route pétrolière »
Ce dernier point n'a rien d'anecdotique : avec le détroit d'Ormuz verrouillé depuis une semaine, l'Irak, dont l'essentiel des exportations de brut transitait auparavant par cette voie maritime, cherche activement des routes de contournement terrestres pour continuer à écouler son pétrole malgré la guerre qui secoue son voisin iranien.
D'un bout à l'autre de la région, le même constat s'impose : sept nuits après le début de cette nouvelle phase du conflit, aucun front ne semble plus à l'abri, ni les bases militaires, ni les infrastructures civiles, ni même les cessez-le-feu que l'on croyait acquis ailleurs.