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Comment une ville que Louis XIV a dû conquérir de force a fini par enfanter tous ses contestataires

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Comment une ville que Louis XIV a dû conquérir de force a fini par enfanter tous ses contestataires

De la Franche-Comté espagnole aux fusillés de la Citadelle, en passant par Proudhon, Fourier et Victor Hugo : le fil rouge d'une ville qui n'a jamais aimé qu'on lui dicte sa conduite.

Franche.

Le nom même de la province porte sa réponse. Franche-Comté : comté libre, terre qui a longtemps refusé d'appartenir à quiconque tout à fait. Besançon, sa capitale, a mis près de deux siècles à devenir française - et, une fois annexée, elle n'a cessé d'enfanter des hommes qui refusaient qu'on leur dicte leur conduite. D'un roi d'Espagne à un empereur socialiste malgré lui, en passant par un poète devenu sénateur en exil, cette ville raconte, sans le vouloir, une histoire de la France vue depuis sa marge.

1678 : une ville libre que l'on rattache de force Pendant des siècles, Besançon n'appartient ni tout à fait à la France, ni tout à fait à l'Espagne. Ville libre d'Empire, rattachée au Saint-Empire romain germanique depuis le haut Moyen Âge, elle passe ensuite sous la coupe des ducs de Bourgogne, puis des Habsbourg d'Espagne, sans jamais devenir française - alors même que sa langue et ses mœurs le sont déjà largement.

Louis XIV tente une première conquête en 1668, pendant la guerre de Dévolution. Il l'obtient - puis la restitue dès le mois de mai, en échange de places fortes dans les Flandres. Il faut attendre une seconde campagne, en 1674, puis les traités de Nimègue signés le 10 août et le 17 septembre 1678, pour que la Franche-Comté soit annexée cette fois de manière définitive.

Nous avons été plus heureux que nos pères

- Louis XIV, à son cousin le Grand Condé, en référence à la résistance comtoise sous Louis XIII Les Comtois ne se résignent pas facilement. Dans les couvents, on organise clandestinement des prières pour le roi d'Espagne. Certains des plus farouches opposants aux Français demandent, dit-on, à être enterrés face contre terre - pour ne jamais avoir à regarder vers le Roi-Soleil. Quelques années plus tôt, un complot pour hâter l'annexion française avait même été fomenté dans une auberge de Besançon, avant d'être éventé.

C'est dans cette ville tout juste promue capitale de la province - au détriment de Dole, par lettres patentes du 1er octobre 1677 - que Vauban entreprend de bâtir la Citadelle qui domine encore aujourd'hui la ville. Une forteresse de la conquête, qui deviendra, trois siècles plus tard, tout autre chose.

Avant même l'annexion française, Besançon jouissait déjà, en tant que ville libre d'Empire, d'une autonomie municipale que peu de cités françaises de l'époque pouvaient revendiquer. Ce souvenir d'autogouvernement local, l'administration royale française mettra plusieurs décennies à le faire complètement disparaître, en superposant ses propres structures centralisées à des habitudes locales tenaces.

 Les Granvelle : quand Besançon gouvernait la moitié de l'Europe Un siècle avant l'annexion, Besançon n'a pourtant rien d'une province oubliée. Elle a donné à l'Europe l'une des familles les plus puissantes de son temps : les Perrenot de Granvelle, partis de la charge de notaires et de juges au bailliage d'Ornans pour se hisser au sommet du pouvoir impérial.

Nicolas Perrenot de Granvelle devient chancelier et garde des Sceaux du Saint-Empire, premier conseiller de Charles Quint. Son fils Antoine, né à Besançon en 1517, lui succède à trente-trois ans comme principal artisan de la politique impériale, puis sert Philippe II d'Espagne. Archevêque de Malines, cardinal, il gouverne les Pays-Bas au nom de la duchesse de Parme de 1559 à 1564, avant de devenir vice-roi de Naples.

Deux générations à peine ont suffi à cette famille bisontine de notaires pour devenir l'une des plus puissantes d'Europe.

Disgracié en 1583, Antoine de Granvelle finit par se retirer là où tout avait commencé : il devient archevêque de Besançon, où il meurt trois ans plus tard. Le palais qu'avait fait construire son père, en plein cœur de la ville, porte toujours leur nom.

Ce que révèle l'ascension des Granvelle, ce n'est pas seulement la trajectoire d'une famille : c'est la place paradoxale d'une ville de province, à mille lieues des grandes cours, qui a pourtant fourni à l'Empire deux de ses esprits les plus déterminants. Comme si l'éloignement du centre du pouvoir avait, plutôt que de la marginaliser, permis à Besançon de former des hommes capables de le penser depuis l'extérieur - une compétence qui, un siècle plus tard, se retournera contre l'ordre établi lui-même.

 Proudhon et Fourier : la fabrique bisontine des pensées rebelles Il faut attendre le XIXe siècle pour que Besançon change de registre politique - et bascule, cette fois, du côté de la contestation plutôt que du pouvoir. En 1772 y naît Charles Fourier, fils d'un négociant en draps, qui deviendra le fondateur du mouvement fouriériste et des phalanstères, ces communautés utopiques qui inspireront jusqu'à Marx et Engels.

Trente-sept ans plus tard, en 1809, naît dans le quartier populaire de Battant un certain Pierre-Joseph Proudhon, fils d'un tonnelier et d'une cuisinière - l'un des seuls théoriciens révolutionnaires du XIXe siècle issus du milieu ouvrier. Devenu ouvrier typographe à l'imprimerie Gauthier de Besançon dans les années 1820, il y contrôle, en 1829, le tirage du grand ouvrage de Fourier, dont il est l'un des tout premiers lecteurs.

La propriété, c'est le vol

- Pierre-Joseph Proudhon

Précurseur de l'anarchisme, député à l'Assemblée nationale en 1848, adversaire déclaré du futur Napoléon III, Proudhon reste aujourd'hui la figure la plus citée - et la plus caricaturée - de cette pensée bisontine de la dissidence. Deux hommes, une même ville, une même imprimerie : le hasard biographique dessine, à un siècle d'écart de Granvelle, l'exact inverse de son ambition. Là où les Perrenot avaient grimpé jusqu'au sommet du pouvoir, Fourier et Proudhon avaient entrepris de le penser, en le contestant.

 Victor Hugo, né dans la vieille ville espagnole

Entre les deux, une autre naissance bisontine : celle de Victor-Marie Hugo, le 26 février 1802, alors que son père, chef de bataillon, tient garnison dans la ville. L'enfant n'y reste que six semaines avant que la famille ne parte pour Marseille, puis Bastia. Mais Hugo n'oubliera jamais tout à fait sa ville natale.

Dans son poème «Ce siècle avait deux ans», il évoque sa naissance «dans Besançon, vieille ville espagnole» - formule frappante, cent vingt ans après l'annexion française, pour désigner la ville qui l'a vu naître. Le souvenir du passé habsbourgeois de la cité n'avait, dans la mémoire collective comtoise comme dans celle du poète, jamais tout à fait disparu.

Engagé d'abord aux côtés des ultra-royalistes sous la Restauration, Hugo migre peu à peu vers la gauche de l'échiquier politique tout au long de sa vie. Pair de France en 1845, député à la Constituante en 1848, il s'oppose violemment au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851 - et s'exile pour dix-neuf ans, d'abord à Bruxelles, puis à Jersey, puis à Guernesey, refusant même l'amnistie que lui propose Napoléon III en 1859.

Pair de France sous la monarchie, proscrit sous l'Empire, sénateur sous la République : la trajectoire d'un même homme, né à Besançon, résume presque à elle seule un siècle entier de vie politique française.

Revenu en France après la chute du Second Empire, il offre asile aux communards pourchassés en 1871, se fait expulser de Belgique, puis se retire quelques mois au Luxembourg. Élu sénateur en 1876, il dépose un projet de loi d'amnistie pour les condamnés de la Commune - rejeté à une écrasante majorité, il ne recueille que six voix. Il faudra attendre 1880 pour que cette amnistie soit enfin votée. Hugo meurt en 1885 ; deux millions de personnes suivent son cortège funèbre jusqu'au Panthéon.

Le Sénat lui-même n'a jamais cessé de célébrer cette double vie de poète et d'homme d'État : en 1902, pour le centenaire de sa naissance, une plaque commémorative est apposée à sa place dans l'hémicycle ; en 1985, pour le centenaire de sa mort, un hommage solennel y est rendu ; en 2002, pour le bicentenaire, une délégation se rend jusqu'à Jersey et Guernesey, sur les traces de son exil, pour honorer la mémoire du sénateur né à Besançon.

La Citadelle : de la forteresse du roi au monument de la Résistance Reste la Citadelle elle-même, bâtie par Vauban au lendemain de l'annexion pour asseoir la domination du roi de France sur une province tout juste conquise. Deux siècles et demi plus tard, ce même lieu devient le théâtre d'un tout autre rapport de force.

Entre 1941 et 1944, sous l'Occupation, la Citadelle sert de lieu d'exécution aux résistants condamnés à mort par le tribunal militaire allemand de Besançon. Cent hommes, dont quatre-vingt-dix-huit résistants, y sont fusillés - parmi eux, le 26 septembre 1943, seize membres du groupe FTP «Guy Môquet», jugés quelques jours plus tôt et condamnés à mort en bloc par un tribunal militaire qui ne leur laisse aucune chance.

Il faudra attendre 1964 pour qu'une déportée du camp de Ravensbrück, Denise Lorach, interpelle directement le maire de l'époque - lui-même ancien résistant - pour réclamer un lieu de mémoire digne de ce nom. Jean Minjoz lui propose alors mieux qu'une simple salle d'exposition : un musée à part entière, qui ouvre ses portes à la Citadelle en 1969 et continue, aujourd'hui encore, à rechercher les visages et les histoires des cent fusillés.

Jean Minjoz, précisément, incarne à sa manière la suite de ce fil politique bisontin. Ancien résistant devenu maire de la ville pendant plusieurs décennies après-guerre, c'est également lui qui installera à la Citadelle, dès 1959, le Muséum d'histoire naturelle, transformant peu à peu la forteresse militaire en un vaste ensemble culturel ouvert à tous - une manière, déjà, de retourner un symbole de pouvoir en bien commun.

Depuis la création du musée, plus de mille six cents donateurs ont confié à l'institution des archives et objets familiaux, la plupart liés aux cent fusillés de la Citadelle. Un travail de mémoire toujours en cours, plus de quatre-vingts ans après les faits, pour redonner un visage à chacun de ces noms gravés dans la pierre.

La forteresse bâtie pour imposer l'autorité d'un roi est devenue, trois siècles plus tard, le lieu où l'on enseigne à ne jamais s'y soumettre aveuglément.

◆ Une ville qui n'a jamais aimé qu'on lui dicte sa conduite

Granvelle au sommet du pouvoir habsbourgeois. Fourier et Proudhon à la fabrique des pensées qui le contestent. Hugo, proscrit puis sénateur, entre les deux. Cent résistants fusillés dans la forteresse même qui devait garantir la soumission de la province. À chaque siècle, Besançon semble rejouer la même scène fondatrice de 1678 : celle d'une ville qu'on ne rattache jamais tout à fait, qui plie sans jamais totalement se soumettre.

Ce fil-là ne s'est pas arrêté avec le XXe siècle. Il continue de courir, discrètement, dans une ville qui a toujours su produire plus de contestataires que de courtisans.

Il suffit, pour s'en convaincre, de marcher aujourd'hui de la statue du Cardinal de Granvelle jusqu'à la maison natale de Proudhon dans le quartier de Battant, puis jusqu'à la Citadelle de Vauban : ces trois lieux se trouvent tous dans le même centre-ville resserré, et pourtant, quatre siècles d'histoire politique française tiennent presque entièrement dans ce court périmètre urbain.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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