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À Besançon, quinze mille postes restent vides pendant qu’un accent suffit encore à fermer une porte

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À Besançon, quinze mille postes restent vides pendant qu’un accent suffit encore à fermer une porte

Ce que la recherche sur la discrimination linguistique révèle, une fois qu'on cesse de confondre un accent et un problème de compréhension.

Un accent.

C'est parfois tout ce qu'il faut pour qu'un entretien d'embauche tourne court. Officiellement, on parlera d'un «manque de maîtrise du français». Mais à Besançon comme ailleurs en France, une question dérange de plus en plus la recherche universitaire : ce malentendu linguistique est-il réel, ou sert-il de vocabulaire commode pour nommer autre chose ? Pendant que ce débat s'éternise, quinze mille quatre cent trente postes cherchent preneur dans le seul Doubs cette année.

 Un accent, une porte qui se ferme

Le mot n'existait pas avant 2016. C'est le sociolinguiste Philippe Blanchet, chercheur à l'université Rennes 2, qui a forgé le terme de «glottophobie» pour désigner une discrimination bien précise : non pas l'incompréhension réelle d'un message, mais le rejet de la manière dont il est prononcé - l'accent, le rythme, la prosodie. Le mot a fini par entrer dans le dictionnaire Le Robert en 2023.
Les chiffres, eux, donnent le vertige. Une enquête Ifop de janvier 2020 établit qu'un Français sur deux estime parler avec un accent, et que onze millions de personnes disent avoir déjà subi une discrimination pour cette raison. Une autre enquête, menée pour l'ouvrage «J'ai un accent et alors ?», précise que 16 % des Français en ont fait les frais dans leur carrière - et parmi eux, 36 % occupaient des postes de cadres, c'est-à-dire des postes où la maîtrise du français à l'écrit comme à l'oral n'était, par construction, pas en cause.

On refuse aux gens le droit fondamental de parler à leur façon

- Philippe Blanchet, sociolinguiste

Sur le plan légal, le sujet avance à petits pas. Une proposition de loi portée par l'ancien député Christophe Euzet, visant à ajouter l'accent aux critères de discrimination reconnus par l'article 225 du Code pénal, avait été adoptée par l'Assemblée nationale dès 2020 - avant de rester bloquée depuis, le Sénat ne l'ayant jamais examinée. En février 2025, la Cour de cassation a toutefois franchi un pas : elle a confirmé qu'une entreprise pouvait être tenue responsable d'un fait de glottophobie même lorsque celui-ci n'était le fait que d'un seul de ses employés.

Philippe Blanchet insiste par ailleurs sur un point souvent négligé : tous les accents ne sont pas perçus de la même façon. Un accent méridional, associé dans l'imaginaire collectif au soleil et aux vacances, n'endure pas la même suspicion sociale qu'un accent perçu comme étranger ou populaire. Cette hiérarchie informelle des accents, documentée par le chercheur, montre que la discrimination linguistique ne se limite pas à la barrière France-étranger : elle recoupe aussi des lignes de classe et d'origine régionale, jusqu'à l'intérieur même de la population française de naissance.

Le droit du travail français dispose pourtant déjà, sur le papier, d'outils pour agir : l'article L. 1132-1 du Code du travail interdit toute discrimination à l'embauche fondée sur l'origine, et l'article 225-1 du Code pénal sanctionne cette même discrimination lorsqu'elle repose sur l'appartenance, réelle ou supposée, à une nation ou une ethnie. Le débat sur l'accent ne porte donc pas sur l'absence de cadre légal, mais sur sa capacité à couvrir une discrimination qui se dissimule derrière un motif linguistique en apparence neutre.

 Ce que la recherche a fini par établir

Une étude publiée dans la revue Confluences Méditerranée apporte un élément décisif. Ses auteurs observent que la maîtrise insuffisante du français ou le faible niveau de qualification - les deux explications les plus souvent invoquées pour justifier les difficultés d'accès à l'emploi des personnes étrangères - ne peuvent plus être retenus lorsqu'il s'agit d'une population diplômée à bac+2 ou davantage.

Autrement dit : à niveau de français et de qualification strictement comparable, un écart de destin professionnel subsiste entre personnes nées en France et personnes d'origine étrangère. Un écart qui, par définition, ne peut plus être imputé à un problème de langue.

Si le racisme au travail n'existait vraiment qu'à travers un malentendu linguistique, il devrait disparaître mécaniquement à mesure que le niveau de français augmente. Les données montrent que ce n'est pas le cas.

Ce constat renverse la charge de la preuve habituellement admise dans le débat public. Le malentendu ponctuel lié à une compréhension imparfaite des consignes existe bel et bien, et peut, sur un lieu de travail, générer une frustration réelle et documentée par les récits des travailleurs étrangers eux-mêmes. Mais ce malentendu ponctuel ne peut pas, à lui seul, expliquer la persistance statistique de la discrimination bien au-delà du seuil de maîtrise linguistique et de qualification requis pour le poste.

 Le test qui ne trompe pas : les métiers sans un mot à dire Il existe un second révélateur, presque plus parlant que le premier. Si la langue était réellement la cause principale des tensions au travail, les métiers nécessitant le moins d'échanges verbaux complexes devraient logiquement connaître le moins de conflits liés à l'origine.

Or les données de France Travail sur les métiers en tension racontent l'inverse. Parmi les postes les plus difficiles à pourvoir en 2026 figurent l'aide à domicile, l'agent d'entretien, le plongeur en restauration, l'ouvrier agricole ou l'aide de cuisine - des métiers peu exigeants en français, qui accueillent le plus grand nombre de travailleurs étrangers, et où les témoignages de discrimination liée à l'origine restent pourtant nombreux.

Lorsque la langue cesse d'être un obstacle réel - que ce soit par le haut, chez les diplômés, ou par le bas, dans les métiers peu verbaux - la discrimination ne recule pas proportionnellement. C'est ce double constat qui pousse la recherche à conclure que le facteur linguistique n'est pas la variable qui explique le mieux la persistance du phénomène.

 Pendant ce temps, Besançon cherche désespérément des bras

Changeons à présent complètement de registre - et retrouvons-nous à Besançon, où la question cesse d'être seulement théorique. L'enquête Besoins en main-d'œuvre 2026 de France Travail y dénombre 15 430 projets de recrutement pour l'année dans le seul département du Doubs, en hausse de 1 140 projets sur un an. Le bassin d'emploi bisontin concentre à lui seul 60 % de l'ensemble de ces projets.

Dans le détail, les métiers en tension dessinent une liste presque intégralement composée de professions peu verbales : plus de mille postes d'aides à domicile et auxiliaires de vie recherchés, un peu plus de mille postes d'agents d'entretien, 725 postes d'aides-soignants, 546 d'employés de cuisine et de restauration. Fin mai 2026, la seule plateforme Hellowork recensait plus de cent huit offres actives dans la restauration bisontine.

Des postes qui, en théorie, auraient dû être les plus faciles à pourvoir avec une main-d'œuvre étrangère peu francophone. Ils demeurent pourtant en tension chronique.

Le Salon Doubs pour l'emploi, organisé chaque année à Micropolis - la dernière édition recensée s'est tenue le 11 mars 2026 -, illustre concrètement cette réalité de terrain. L'édition précédente avait accueilli 4 000 visiteurs et généré 260 recrutements effectifs, dont la moitié concernait des personnes peu ou pas diplômées. L'édition 2026 a spécifiquement mis l'accent sur les «gestes métiers» de l'hôtellerie-restauration et de l'aide à la personne - preuve que les employeurs locaux sont prêts à former sur le terrain des profils que le seul critère du français aurait pu exclure a priori.

Près de 600 bénéficiaires du RSA avaient également pu, lors de cette précédente édition, explorer des opportunités professionnelles directement sur place. Un chiffre qui, mis en regard des postes non pourvus dans les mêmes secteurs quelques mois plus tard, interroge sur l'efficacité réelle du rapprochement entre offre et demande locales - au-delà du seul critère linguistique souvent mis en avant par les employeurs pour expliquer leurs difficultés.

 L'aveu discret de l'État

Il existe un dernier indice, plus politique celui-là. Face à cette pénurie structurelle - 400 000 postes vacants recensés en France en 2024, dont près de 330 000 rien que dans l'hôtellerie-restauration d'ici fin 2026 selon les projections sectorielles -, l'État a mis en place, à titre expérimental jusqu'au 31 décembre 2026, un dispositif de régularisation exceptionnelle des travailleurs étrangers en situation irrégulière occupant un emploi dans un métier en tension.

Une circulaire du ministre de l'Intérieur, datée du 23 janvier 2025, demande explicitement aux préfectures de privilégier cette voie de régularisation par rapport à d'autres critères, en raison justement de la pénurie de main-d'œuvre. Ce choix de politique publique revient, en creux, à un aveu : lorsque le besoin économique est suffisamment fort, la maîtrise imparfaite du français cesse d'être un obstacle disqualifiant à l'emploi.

 Un mal national, en léger recul

À l'échelle nationale, la tension du marché du travail reste réelle mais se desserre légèrement. France Travail recense 2,28 millions de projets de recrutement pour 2026, avec un taux de difficulté qui recule à 43,8 %, contre 50,1 % un an plus tôt. La Bourgogne-Franche-Comté, région dont dépend Besançon, enregistre même la plus forte baisse de tension de France : 10,1 points de moins qu'en 2025.

Cette amélioration statistique ne change toutefois rien au constat de fond. Dans l'hôtellerie-restauration ailleurs en France, certains employeurs pointent d'autres obstacles bien plus concrets que la langue - le logement des saisonniers, notamment, revient comme un frein récurrent dans les témoignages recueillis par la presse professionnelle du secteur.

Si je n'ai pas le logement, je n'ai pas les saisonniers

un restaurateur, cité par franceinfo

Salaires, horaires décalés, absence de logement à proximité : ces facteurs, documentés secteur par secteur, pèsent en réalité bien plus lourd que la question linguistique dans l'explication concrète de la pénurie - y compris dans les métiers où l'employeur invoque, en premier réflexe, un problème de français.

 La même défaillance, vue sous deux angles

Mettre bout à bout ces deux réalités - une recherche qui déconstruit méthodiquement l'excuse linguistique, et un marché du travail bisontin exsangue de candidats - fait apparaître une cohérence presque dérangeante. D'un côté, des employeurs démontrent, par leurs propres pratiques de recrutement, que la maîtrise imparfaite du français n'est pas un obstacle rédhibitoire lorsque le besoin économique est réel. De l'autre, la recherche démontre que cette même barrière, invoquée comme explication, ne résiste pas à l'examen dès qu'on la met à l'épreuve des faits.

La langue française reste un enjeu réel d'intégration, et son apprentissage mérite d'être soutenu pour lui-même - personne, dans cette étude, ne prétend le contraire. Mais un poste qui reste vacant faute de main-d'œuvre à Besançon, et un candidat écarté au prétexte de son accent, ne sont peut-être pas deux problèmes différents. Ce sont, trop souvent, la même défaillance, simplement vue sous deux angles.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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