Du Nil à l’Occitanie, la longue migration d’un virus qu’aucun remède n’arrête
Un siècle après sa découverte en Ouganda, ce virus transmis par les moustiques poursuit sa progression vers le nord de l'Europe, dans une saison déjà préoccupante des deux côtés de l'Atlantique
Une piqûre de moustique, au crépuscule, dans les Pyrénées-Orientales. C'est ainsi qu'a débuté, cette année encore, la circulation du virus du Nil occidental sur le territoire français - un rituel désormais estival, mais dont la géographie ne cesse de s'étendre vers le nord.
◆ Ce que révèle le bilan de Santé publique France
« Au 16 juillet 2026, un cas autochtone d'infection à virus West Nile a été identifié dans les Pyrénées-Orientales (Occitanie). Il s'agit de la première détection de la circulation du virus chez l'Homme en France, en 2026 », a indiqué jeudi Santé publique France dans son bulletin de surveillance. Un cas est dit autochtone lorsque la personne contaminée n'a pas voyagé en zone d'endémie dans les quinze jours précédant l'apparition des symptômes - preuve que le virus circule bel et bien localement, porté par les moustiques et les oiseaux du territoire, et non importé par un voyageur.
L'agence sanitaire distingue ce cas de la situation des autres maladies transmises par le moustique tigre. Depuis le 1ᵉʳ mai, début de la surveillance renforcée des arboviroses, deux cent quatre-vingt-treize cas importés de chikungunya, de dengue et de zika ont été recensés dans l'Hexagone - au 12 juillet, soixante-neuf cas de chikungunya, deux cent quinze de dengue et neuf de zika. Aucun de ces cas, en revanche, n'a pour l'instant donné lieu à une transmission autochtone en France, contrairement au virus du Nil occidental.
L'année dernière, la France avait recensé soixante-deux cas autochtones de fièvre West Nile, répartis dans dix-sept départements métropolitains - avec, fait notable, une apparition inédite de cas en Île-de-France et en Normandie, deux régions jusqu'alors épargnées par cette circulation habituellement cantonnée au bassin méditerranéen.
"Un seul cas suffit à ouvrir la saison - mais la trajectoire des dix dernières années, de la Camargue à la Normandie, dessine une progression du virus bien au-delà de son terrain historique méditerranéen."
◆ Un virus vieux de près d'un siècle, une présence française depuis les années 1960 Le virus du Nil occidental n'a rien d'une nouveauté. Il a été isolé pour la première fois en 1937 chez une femme fiévreuse du district du Nil occidental, en Ouganda, avant d'être détecté en Égypte puis en Israël dans les années 1950. Il aurait gagné l'Europe dans les années 1960, transporté par des oiseaux migrateurs venus d'Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient. En France, les tout premiers cas humains et équins remontent précisément au début de cette décennie 1960. Le virus a ensuite réapparu chez des chevaux en Camargue en 2000, avant que sept cas humains ne soient recensés dans le Var en 2003 - le même département qui, année après année depuis, continue de figurer parmi les foyers les plus actifs du pays.
Depuis 2010, l'Europe connaît une extension progressive de la circulation du virus, avec une augmentation des formes neuro-invasives les plus sévères de la maladie. La France, elle, dispose depuis plusieurs années d'un dispositif de surveillance tripartite associant humains, chevaux et oiseaux, complété depuis 2021 par l'inscription de la fièvre West Nile sur la liste des maladies à déclaration obligatoire.
"Isolé en Ouganda en 1937, présent en France depuis les années 1960, réapparu en Camargue en 2000 - le virus du Nil occidental n'est pas un nouvel arrivant, mais un habitué dont le territoire ne cesse de s'élargir."
◆ Comment il se transmet, et ce qui rend certains cas graves
Le virus du Nil occidental circule d'abord entre oiseaux et moustiques du genre Culex, un moustique commun en France qui se nourrit essentiellement le soir et la nuit - à la différence du moustique tigre, actif de jour. L'humain et le cheval ne sont que des hôtes accidentels, contaminés lorsqu'un Culex, après avoir piqué un oiseau porteur du virus, vient ensuite piquer l'un d'entre eux. Il n'existe pas de transmission directe d'une personne à une autre.
Dans l'immense majorité des cas, l'infection ne se remarque même pas - environ quatre-vingts pour cent des personnes contaminées ne développent aucun symptôme. Une minorité présente une fièvre accompagnée de maux de tête, de courbatures ou d'une éruption cutanée. Mais dans moins d'un pour cent des infections, le virus franchit la barrière neurologique et provoque une méningite, une encéphalite ou, plus rarement, un syndrome neurologique de type paralysie flasque aiguë - des formes qui touchent en priorité les personnes de soixante ans et plus, ainsi que celles dont le système immunitaire est affaibli. Il n'existe à ce jour ni traitement spécifique ni vaccin contre le virus du Nil occidental : la prise en charge se limite au traitement des symptômes.
"Quatre infections sur cinq passent totalement inaperçues - mais dans moins d'un cas sur cent, le virus atteint le système nerveux, sans qu'aucun vaccin ni traitement spécifique n'existe pour l'en empêcher."
◆ Une saison déjà préoccupante, en Europe comme aux États-Unis
Le cas des Pyrénées-Orientales s'inscrit dans un contexte européen déjà actif. Selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), onze zones réparties dans cinq pays - l'Italie, la Macédoine du Nord, la Roumanie, la Grèce et l'Espagne - avaient déjà rapporté douze cas humains de contamination locale au 8 juillet, avant même l'annonce française. L'Italie reste le pays le plus touché du continent - avec sept cent soixante-dix-neuf cas et soixante-douze décès recensés en 2025, soit le bilan le plus lourd jamais enregistré dans l'Union européenne pour cette maladie, loin devant la Grèce et la France elle-même. Les conditions météorologiques actuelles, jugées favorables à la circulation du virus par l'ECDC et l'Autorité européenne de sécurité des aliments, laissent présager de nouveaux cas dans les prochaines semaines à travers le continent.
Outre-Atlantique, la saison 2026 inquiète plus encore les autorités sanitaires. Les Centres américains de contrôle des maladies ont recensé quarante-huit cas humains dans vingt-trois États dès le 30 juin - près de cinq fois la moyenne historique enregistrée à la même date depuis 2004, année de la dernière flambée comparable, qui avait fini par totaliser plus de deux mille cinq cents cas et une centaine de décès sur l'ensemble de l'année. Trente-huit des quarante-huit cas américains relèvent déjà de la forme neuro-invasive sévère, et quatre décès ont été recensés dans le seul comté de Maricopa, en Arizona. Les autorités américaines rappellent qu'aucun vaccin n'est actuellement disponible ni en phase avancée d'essais cliniques, et que la période d'août à septembre correspond habituellement au pic de transmission du virus.
Face à cette progression, la prévention reste la même de part et d'autre de l'Atlantique - répulsifs cutanés, vêtements longs en soirée, suppression des eaux stagnantes autour des habitations et moustiquaires aux fenêtres, le moustique Culex étant, contrairement à son cousin tigre, un piqueur nocturne. Un seul cas identifié dans les Pyrénées-Orientales ne dit encore rien de l'ampleur de la saison 2026 en France - mais l'expérience des dix dernières années, de la Camargue jusqu'en Normandie, invite à ne pas en sous-estimer la trajectoire.