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Onze mille feux, trente-cinq mille hectares – l’été où la France entière a pris feu

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Onze mille feux, trente-cinq mille hectares – l’été où la France entière a pris feu

De la Creuse à Fontainebleau, un même embrasement pousse Emmanuel Macron à évoquer la pire saison de feux depuis la Seconde Guerre mondiale

Vingt-huit ans, un briquet, des herbes sèches en bordure de route. À des centaines de kilomètres de là, un chef de l'État qui parle de guerre. Entre la Creuse et Fontainebleau, la France découvre, à la mi-juillet, qu'aucun de ses territoires n'est plus à l'abri du feu - et que la liste des régions concernées s'allonge, semaine après semaine, plus vite que prévu.

◆ Un pyromane de plus, en Creuse

À Soumans, à une centaine de kilomètres de Clermont-Ferrand, un homme de vingt-huit ans a été interpellé il y a une dizaine de jours pour avoir allumé trois feux de broussailles entre le 12 juin et le 3 juillet. Son mode opératoire tenait en un geste d'une simplicité déconcertante - embraser, à l'aide d'un simple briquet, des herbes sèches en bordure de routes ou de chemins, puis laisser les flammes gagner seules la végétation environnante, sans jamais intervenir lui-même. Il aura fallu plusieurs semaines d'investigations aux enquêteurs de la brigade de gendarmerie de Châtelus-Malvaleix pour remonter jusqu'à lui. Placé en garde à vue, il a fini par reconnaître les trois départs de feu devant les enquêteurs, sans que les détails de son profil n'aient, à ce stade, été rendus publics.

L'un de ces sinistres, survenu le 3 juillet au hameau de La Chassagne, à peine cent dix habitants, avait ravagé au moins trois hectares de végétation et mobilisé douze sapeurs-pompiers et huit engins - un chiffre à l'échelle d'un hameau, mais révélateur de la mobilisation que peut exiger, même localement, un feu de broussailles a priori mineur. Le suspect sera jugé le 24 août en comparution différée pour dégradation par incendie ou moyen dangereux pour les personnes. D'ici là, il a été mis en examen et placé en détention provisoire - les autorités n'ont, pour leur part, pas communiqué la superficie totale détruite par l'ensemble de ses trois départs de feu.

"Un briquet, des herbes sèches, plusieurs semaines d'enquête pour remonter jusqu'à lui - le portrait presque banal d'un pyromane, à l'image de tant d'autres interpellés cet été à travers la France."

◆ Une explosion locale qui reflète une alerte nationale

Le cas creusois n'est pas un fait isolé, mais le symptôme d'une flambée bien plus large. Le département recense quatre-vingt-dix départs de feu entre le 1er juin et le 9 juillet, soit trois fois plus qu'à la même période l'an dernier, selon les chiffres de la préfecture révélés par Ici Creuse. Plus de deux cents hectares y ont déjà brûlé - davantage que sur l'ensemble de l'été 2025, et cela alors que la saison la plus chaude reste, à cette date, encore devant nous.

Trente-cinq mille hectares. Onze mille foyers distincts depuis janvier. Un bilan que le pays ne mesure normalement qu'au terme d'une année entière, et qu'il a pourtant déjà atteint alors que l'été commence à peine. Jeudi, depuis la forêt de Fontainebleau elle-même, le directeur général de la Sécurité civile, Julien Marion, n'a pas cherché à adoucir le constat - ce que la France a brûlé en six mois et demi dépasse déjà l'intégralité de ce que 2025 avait laissé aux flammes en douze mois. La cause tient en deux mots que les météorologues répètent depuis des semaines - sécheresse précoce, canicules à répétition.

Le quotidien des pompiers s'en trouve bouleversé. « Depuis trois semaines, les sapeurs-pompiers dans ce pays gèrent entre deux cent cinquante et trois cents feux de manière simultanée », a résumé Julien Marion. Rien qu'au moment où il prononçait ces mots, trois brasiers distincts filaient déjà au-delà du seuil des mille hectares ailleurs sur le territoire, et six autres flirtaient avec les cinq cents - une France qui, cet été, ne combat plus un incendie à la fois, mais une mosaïque de fronts ouverts en continu, sans répit véritable entre deux relèves.
"Deux cent cinquante à trois cents feux gérés simultanément depuis trois semaines - la Creuse n'est qu'un chapitre parmi onze mille, dans une saison que la Sécurité civile elle-même juge hors norme."

◆ Fontainebleau, toujours sous surveillance

Sur le front francilien, la nuit de mercredi à jeudi a été qualifiée de « calme » par les pompiers, un répit bienvenu après les reprises de flammes signalées mercredi matin dans le secteur du Grand Parquet. Près de neuf cent cinquante sapeurs-pompiers, appuyés par des moyens aériens, poursuivaient jeudi leur lutte pied à pied contre les deux foyers qui ont ravagé deux mille hectares depuis dimanche - des incendies toujours qualifiés de « fixés », mais pas « éteints ». Ce chiffre de neuf cent cinquante hommes marque une légère hausse par rapport aux huit cents pompiers engagés la veille, signe que l'effort ne faiblit pas à mesure que les jours passent.
C'est dans ce contexte qu'Emmanuel Macron s'est rendu ce jeudi matin sur place, afin, selon l'Élysée, de remercier « l'ensemble des acteurs engagés sur le terrain » et de réaffirmer « le plein engagement de l'État » face à une saison de feux de forêt jugée exceptionnellement intense sur l'ensemble du territoire national. Sa venue, prévue de longue date par la présidence, intervenait alors même que le bilan national dressé le même jour par la Sécurité civile achevait de donner à ce déplacement une portée dépassant le seul cas francilien.
"Une nuit enfin calme après les reprises de mercredi, neuf cent cinquante pompiers mobilisés, mais toujours aucun mot d'« extinction » - Fontainebleau reste sous surveillance rapprochée, cinq jours après le premier départ de feu."

◆ Macron réagit sur le terrain

Le chef de l'État n'a pas mâché ses mots devant la presse, rassemblée à quelques mètres des fumerolles encore visibles du massif. La France, a-t-il affirmé, « n'a jamais été confrontée à autant d'épisodes de pression de feu un peu partout sur le territoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ». Il a promis une fermeté totale envers les incendiaires - « ici comme partout en France, il n'y aura aucune tolérance », a-t-il averti, estimant que « c'est évidemment notre territoire national qui est attaqué chaque fois qu'un feu se déclenche ».
Le président a également tenu à saluer pompiers, forces de l'ordre, agriculteurs et élus locaux, dont l'engagement a permis, selon lui, d'« éviter le pire » et de ne déplorer, à ce stade, aucune victime parmi la population. Face aux critiques du Rassemblement national et de La France insoumise sur les délais de commande et de livraison des Canadair - les deux partis accusant l'exécutif d'avoir annulé en 2024 la commande de deux appareils supplémentaires - Emmanuel Macron a répliqué avoir personnellement « relancé la production de Canadair » depuis son arrivée à l'Élysée. « En 2017, on ne produisait plus de Canadair. Il n'y avait pas de polémique à l'époque pour savoir si c'était deux, quatre ou six. On en produisait zéro », a-t-il tranché, avant d'annoncer la création d'un « guichet unique » destiné à collecter des fonds pour la régénération de la forêt de Fontainebleau.
"« Il n'y aura aucune tolérance » - le président promet la fermeté envers les incendiaires, tout en défendant son bilan sur les Canadair face aux oppositions et en annonçant un guichet de collecte pour reconstruire la forêt."

◆ Un chœur de réactions politiques

Au-delà du chef de l'État, c'est toute une partie de la classe politique qui s'est exprimée sur le sinistre au fil de la journée. Le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau s'est dit « choqué » par l'ampleur d'un incendie qui « porte atteinte à une forêt millénaire », insistant sur son « rôle historique, artistique et culturel majeur pour la France » - une manière de rappeler que Fontainebleau n'est pas une simple étendue boisée, mais un site qui a nourri des générations de peintres et d'écrivains. La présidente de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, est allée plus loin, appelant à « une grande initiative nationale pour la régénération de la forêt de Fontainebleau », qu'elle a décrite comme classée au patrimoine mondial de l'Unesco, en la comparant explicitement à la mobilisation engagée par Emmanuel Macron après l'incendie de Notre-Dame de Paris. « Cette forêt est le poumon vert de notre région, sa destruction nous afflige, elle mérite la même mobilisation », a-t-elle plaidé, reprenant à son compte un parallèle déjà esquissé par d'autres responsables locaux dans les jours précédents.
L'ancien Premier ministre Michel Barnier a, lui, recentré le débat sur les moyens matériels plutôt que sur la charge symbolique du sinistre. « Il faut un avion bombardier d'eau européen plutôt que d'être obligés d'apporter du matériel depuis le Canada », a-t-il affirmé, jugeant que la multiplication des canicules à venir rendra ce type d'équipement de plus en plus indispensable pour l'ensemble du continent, et pas seulement pour la France. Cette proposition rejoint, presque mot pour mot, celle formulée deux jours plus tôt par l'eurodéputé François-Xavier Bellamy à propos d'une flotte européenne mutualisée de Canadair - signe qu'un début de consensus transpartisan semble se dessiner sur ce point précis, par-delà les clivages habituels.
"Retailleau parle de forêt millénaire attaquée, Pécresse invoque Notre-Dame, Barnier réclame un avion européen - en une journée, Fontainebleau est devenu le point de fixation de tout un débat national sur les moyens de lutte contre le feu."

◆ Une carte du risque qui s'étend, un week-end sous tension

La Bretagne et l'Île-de-France sur une liste jusqu'ici réservée à la Provence ou au Languedoc - voilà, concrètement, ce que signifie l'extension du risque cette année. Une cinquantaine de départements figurent désormais parmi les bois et forêts classés à risque d'incendie, les Côtes-d'Armor et la Seine-et-Marne comprises, deux territoires que personne n'aurait associés, il y a seulement quelques étés, à ce type de classement. Et la carte ne cesse de bouger - « les points de vigilance changent tous les jours », a prévenu Julien Marion, avant d'annoncer un week-end qui s'annonce « très difficile » plus au sud, avec un risque qualifié d'« extrême » dans le Var. Fontainebleau, aussi spectaculaire soit sa bataille, n'est donc qu'un front parmi d'autres, appelé à céder la une des journaux dès samedi à un autre massif, ailleurs dans le pays.
Combattre sur autant de fronts à la fois « oblige à une dispersion de moyens qui est un défi en soi », a reconnu le directeur général de la Sécurité civile - un aveu qui pousse aujourd'hui l'état-major à tester des solutions inédites. Un Airbus A400M, avion de transport militaire habituellement affecté à d'autres missions, pourrait ainsi effectuer dans les prochains jours ses premiers largages de grande capacité - vingt tonnes d'eau en un seul passage, soit l'équivalent de trois Canadair réunis en un seul appareil. Le symbole ne s'arrête pas là - cet été aura aussi vu, pour la toute première fois de son histoire, des Canadair s'approvisionner directement dans les eaux de la Seine pour alimenter la lutte contre les incendies franciliens, preuve que même les habitudes opérationnelles les plus anciennes doivent, cette année, être repensées.
"Un A400M testé en renfort, des Canadair qui écopent pour la première fois dans la Seine, une cinquantaine de départements désormais classés à risque - la carte française du feu ne ressemble plus à celle d'hier."

Il faut remonter à l'été 2025 pour prendre la mesure du basculement. Cette année-là avait déjà semblé sévère - près de quinze mille départs de feu, trente mille hectares de végétation parcourus au total, dont mille huit cents incendies de forêt à eux seuls pour vingt mille hectares brûlés, le massif des Corbières dans l'Aude servant alors de symbole à toute la saison. Ce que 2025 avait mis douze mois à accumuler, 2026 l'a donc dépassé avant même la fin juillet, alors qu'août et parfois septembre restent statistiquement les mois les plus critiques de l'année. Derrière ces courbes, un ratio revient sans cesse dans la bouche des enquêteurs - cinquante-neuf interpellations recensées par le ministère de l'Intérieur depuis janvier pour des mises à feu volontaires ou accidentelles, dont deux affaires sur trois répondraient d'une intention délibérée plutôt que d'un simple accident.

Le code pénal, lui, ne traite pas ces deux hypothèses de la même manière. Un mégot jeté par imprudence - le scénario reconnu par l'un des suspects de Fontainebleau - relève d'une peine plafonnée à deux ans d'emprisonnement et trente mille euros d'amende, alourdie seulement si des victimes sont à déplorer. Un feu allumé sciemment, à l'inverse, expose son auteur à dix ans de prison et cent cinquante mille euros d'amende - et jusqu'à la réclusion criminelle à perpétuité si l'incendie tue, un risque juridique qui pèse aussi bien sur le jeune pompier volontaire mis en cause à Fontainebleau que sur le pyromane creusois attendu le 24 août devant ses juges.

D'un côté, donc, un homme de vingt-huit ans qui répondra bientôt de trois feux de broussailles devant un tribunal de région. De l'autre, un président de la République qui promet la tolérance zéro depuis une forêt encore fumante, à plusieurs centaines de kilomètres de là. Entre les deux, c'est la même équation, démultipliée onze mille fois cette année, que la France s'efforce de résoudre cet été - celle d'un pays devenu inflammable presque partout à la fois, et d'un arsenal juridique qui peine encore à décourager tous ceux qui, volontairement ou non, continuent d'y mettre le feu.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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