Une candidate condamnée, un bracelet électronique en suspens, un dauphin prié d’attendre : la France entame sa présidentielle la plus imprévisible depuis des décennies
Sept électeurs sur dix ne croient pas à son innocence. Elle mène pourtant tous les sondages. À neuf mois du premier tour, la course à l'Élysée 2027 se joue autant dans les tribunaux que dans les urnes
« Va-t-il jusqu'au bout ? » C'est la question que la France entière se pose, à commencer par le principal parti d'opposition. Quelques heures après qu'une cour d'appel a confirmé sa condamnation pour détournement de fonds européens, la candidate la plus populaire de France a réservé une interview en prime time pour lancer sa campagne. Le pari est énorme. Le calendrier judiciaire, lui, reste suspendu au-dessus de sa tête comme une épée qui pourrait tomber à quelques semaines du premier tour.
◆ La favorite que sept électeurs sur dix jugent coupable
Mardi 7 juillet, la cour d'appel de Paris confirme ce que beaucoup redoutaient ou espéraient depuis des mois : Marine Le Pen est bien coupable d'avoir détourné des fonds destinés à des assistants parlementaires européens pour financer son parti. La peine, en revanche, surprend par sa relative clémence : l'inéligibilité, initialement immédiate et fixée à cinq ans en première instance, tombe à 45 mois, dont 30 avec sursis, une fenêtre suffisante pour lui permettre de se présenter en 2027. S'y ajoutent trois ans de prison, dont un an sous bracelet électronique. Le soir même, sur TF1, la présidente du Rassemblement national tranche : « Ce soir, je suis candidate à l'élection présidentielle. »
Le lendemain, sur le marché de La Flèche, petite ville de la Sarthe conquise par le RN en mars dernier, le grand public découvre à quel point cette candidature divise jusque dans la rue. Certains scandent « Marine, présidente ! », d'autres lancent « Rendez l'argent ! » ou « En prison ! ». Deux France se toisent sur le même trottoir, résumant d'un coup ce que les sondages tenteront ensuite de quantifier.
« Deux France se toisent sur le même trottoir de La Flèche : l'une scande son nom, l'autre exige qu'elle rende l'argent »
Or c'est précisément ce que révèlent les premiers chiffres, dans les jours qui suivent : deux instituts, Ifop pour LCI et Le Figaro, et Toluna Harris Interactive pour M6 et RTL, la donnent en tête au premier tour et victorieuse au second, jusqu'à 36 % des intentions de vote selon Ifop, en hausse de deux à quatre points par rapport aux mesures précédant le jugement. Mais un troisième institut, Elabe pour BFMTV, apporte une nuance de taille : sept électeurs sur dix ne croient pas un mot de ses déclarations d'innocence. Sa force électorale ne repose donc pas sur la conviction qu'elle est blanchie, mais sur autre chose, une identification, une colère, une lassitude à l'égard du reste de l'échiquier politique, que le verdict judiciaire n'a visiblement pas suffi à entamer.
◆ Une épée judiciaire suspendue jusqu'en avril
Le paradoxe le plus vertigineux de cette campagne tient dans son calendrier. Marine Le Pen a immédiatement formé un pourvoi en cassation, un recours qui a pour effet de suspendre l'exécution de sa peine, bracelet électronique compris. Mais la Cour de cassation elle-même a précisé, dans un communiqué, qu'elle pourrait ne se prononcer sur ce pourvoi « qu'au plus tard début avril 2027 », soit à quelques jours seulement du premier tour, fixé au 18 avril. Elle prend même la peine d'ajouter que ce calendrier « est susceptible d'évoluer en fonction des facteurs procéduraux », ce qui revient à admettre que même cette échéance tardive n'est pas garantie.
« Une candidate pourrait remporter le premier tour et se voir déclarée inéligible entre les deux tours, ou pire, après son éventuelle élection »
Ce scénario, à ce stade théorique, explique la nervosité de ses adversaires : le candidat Renaissance Gabriel Attal l'a publiquement accusée de vouloir peser sur le calendrier judiciaire et de transformer la campagne en épreuve de force procédurière.
« Faire pression sur la Cour de cassation, prendre en otage la campagne dans une guérilla judiciaire »
Gabriel Attal, candidat Renaissance
Son avocat, Rodolphe Bosselut, dément fermement, expliquant que l'urgence initialement évoquée tenait à l'exécution provisoire de la peine, un mécanisme qui, une fois le pourvoi déposé, n'a plus lieu d'être. Ce bras de fer entre le temps judiciaire et le temps électoral n'a, en lui-même, guère de précédent dans l'histoire de la Ve République. Il place l'institution judiciaire dans une position singulièrement inconfortable : trancher trop tôt expose la Cour à l'accusation d'interférence électorale ; trancher trop tard, ou après le scrutin, ferait peser un doute permanent sur la légitimité du résultat lui-même.
◆ Le dauphin prié de patienter
Cette situation a une conséquence politique immédiate : Jordan Bardella, 30 ans, président du RN et longtemps présenté comme le visage rajeuni et présentable du parti, avait été préparé de longue date comme option de repli si Marine Le Pen venait à être définitivement écartée. Interrogé sur cette mise à l'écart de fait, il a choisi la prudence diplomatique, se disant « ni soulagé, ni déçu », une formule qui, par son absence même d'enthousiasme, en dit long sur la déception réelle d'un homme qui se rêvait, un temps, en candidat naturel de la présidentielle 2027.
L'histoire du parti fondé par son grand-père offre à Marine Le Pen elle-même un adage cruel qu'elle connaît mieux que quiconque.
« Le destin des dauphins est parfois de s'échouer »
Jean-Marie Le Pen, à propos d'un précédent numéro deux du parti, 2011 Bardella devient, pour cette campagne, le Premier ministre pressenti advenant une victoire de Marine Le Pen, un rôle de second qui maintient l'unité de façade du parti, sans effacer la question qui plane sur son avenir personnel. Car l'enjeu, pour le Rassemblement national tout entier, dépasse la seule personne de sa présidente. Ce sera la quatrième candidature présidentielle de Marine Le Pen, après trois échecs en quinze ans à la tête du mouvement. Selon l'analyste Renaud Foucart, cité par France 24, une nouvelle défaite pourrait purement et simplement faire exploser le parti, ouvrant un espace pour une extrême droite plus traditionnelle, portée par Bardella ou par des figures déçues comme Éric Ciotti. Tant qu'elle reste, selon la formule de l'analyste, le cheval qui peut gagner la course, le parti se range derrière elle sans discuter. Mais cette loyauté n'a rien d'inconditionnel.
◆ Le peloton de poursuite : qui peut réellement la battre ?
Derrière la favorite, le paysage politique français se présente plus fragmenté qu'à aucune élection récente. Selon la dernière mesure Elabe pour BFMTV et La Tribune Dimanche, publiée le 11 juillet, Édouard Philippe se maintient en deuxième position avec 16,5 à 19 % des intentions de vote, en recul de quatre points depuis mars, mais toujours devant Jean-Luc Mélenchon, qui le talonne à quelques points près. Suivent Raphaël Glucksmann pour le Parti socialiste (8,5 à 11 %), François Hollande (8 à 9 %) et Bruno Retailleau pour Les Républicains (8 à 11 % selon les configurations).
Ce qui distingue Édouard Philippe de ses concurrents directs, c'est sa capacité de résistance au second tour : dans un duel face à Marine Le Pen, il bénéficierait de reports de voix massifs venus de la gauche, jusqu'à 7 électeurs de Raphaël Glucksmann sur 10, et 4 sur 10 chez Jean-Luc Mélenchon, suffisant, selon les projections actuelles, pour l'emporter. Bruno Retailleau, à l'inverse, perdrait largement face à elle, 44 % contre 56 %, ne parvenant à mobiliser qu'entre un tiers et un peu moins de la moitié de l'électorat Les Républicains.
« Rien ne garantit, cette fois, que le barrage républicain fonctionne avec la même ampleur qu'en 2002 ou 2017 »
◆ Un camp présidentiel qui cherche encore son visage
Dans ce paysage éclaté, Gabriel Attal occupe une position à part. Porte-voix le plus offensif contre la stratégie judiciaire de Marine Le Pen, l'ancien Premier ministre s'est positionné comme le candidat naturel de Renaissance, sans pour autant distancer nettement Édouard Philippe dans les intentions de vote, selon plusieurs mesures publiées ce printemps. Un sondage Odoxa pour Le Figaro, réalisé fin février, avait déjà souligné ce paradoxe : le Premier ministre en exercice à l'époque, Sébastien Lecornu, bénéficiait d'une image plus favorable qu'Emmanuel Macron lui-même, mais restait jugé trop dépendant du président pour espérer s'imposer en 2027, distancé aussi bien par Philippe que par Attal dans le bloc central.
« Cette concurrence interne prive potentiellement le bloc central d'un candidat unique capable de fédérer dès le premier tour »
◆ Une gauche qui additionne les candidatures sans les unifier
À gauche, l'éparpillement est plus marqué encore. Jean-Luc Mélenchon, Raphaël Glucksmann, François Hollande, François Ruffin et Marine Tondelier se partagent un électorat qui, cumulé, talonnerait ou dépasserait Édouard Philippe, mais qui, dispersé entre cinq candidatures distinctes, ne pèse individuellement qu'une fraction de ce total. Le duel Philippe-Mélenchon pour la deuxième place, évoqué par plusieurs instituts comme le scénario le plus probable du second tour, illustre bien cette dynamique.
« C'est moins la force propre de chaque candidat de gauche qui compte que la capacité de leurs électorats à se reporter les uns sur les autres »
Cette fragmentation n'est pas nouvelle dans le paysage français, mais elle prend, à neuf mois du scrutin, une dimension particulièrement risquée : chaque candidature supplémentaire à gauche comme au centre réduit mécaniquement les chances qu'un adversaire unique et suffisamment fort émerge face à Marine Le Pen dès le premier tour, un scénario que ses soutiens observent avec un optimisme non dissimulé, et que ses adversaires, eux, redoutent ouvertement.
◆ Ce qui pourrait faire basculer la campagne
Plusieurs lignes de fracture pourraient encore redistribuer les cartes d'ici avril prochain. La première tient au programme économique du Rassemblement national lui-même : ses adversaires promettent de marteler, mois après mois, l'incompatibilité entre baisse des impôts, hausse des prestations sociales, revalorisation des pensions et équilibre budgétaire, un triptyque que Renaud Foucart juge impossible à financer sans recourir à des méthodes qu'il qualifie lui-même d'imaginaires. Cette bataille des chiffres, aride mais potentiellement corrosive, pourrait éroder un socle électoral qui, pour l'instant, semble davantage porté par la défiance envers le système que par l'adhésion précise au programme du RN.
La deuxième ligne de fracture reste entièrement judiciaire : un désaveu de la Cour de cassation, même tardif, changerait immédiatement toute la physionomie de la course, forçant un repositionnement de dernière minute que le parti n'a, à ce jour, ni anticipé publiquement ni préparé sans ambiguïté. La troisième tient à la capacité du camp présidentiel et de la gauche à transformer leur addition de scores dispersés en une dynamique de second tour cohérente, plutôt qu'en une simple juxtaposition de rejets individuels de Marine Le Pen.
« La condamnation judiciaire, plutôt que de la disqualifier, semble pour l'instant avoir renforcé sa position dans les urnes »
Reste enfin l'inconnue la plus difficile à mesurer par sondage : l'usure d'un climat politique où la condamnation d'une candidate, plutôt que de la disqualifier moralement aux yeux d'une majorité d'électeurs comme l'espèrent ses adversaires, semble pour l'instant avoir renforcé sa position dans les urnes. Les instituts eux-mêmes appellent à la prudence : depuis 1995, rappelle le comparateur de sondages Wikipédia, le favori désigné un an avant l'élection ne l'a finalement emporté qu'une fois sur deux.
Neuf mois séparent encore la France du premier tour. Entre un pourvoi en cassation dont l'issue reste incertaine jusqu'aux derniers jours de la campagne, un dauphin prié de patienter sans trop le montrer, et une opposition qui n'a pas encore trouvé comment transformer sa majorité arithmétique en majorité électorale, l'élection présidentielle de 2027 s'annonce, à ce stade, comme l'une des plus imprévisibles que la Ve République ait connues.