Comment un pompier volontaire s’est retrouvé accusé d’avoir brûlé la forêt qu’il devait protéger ?
Deux mille hectares partis en fumée, six gardes à vue et un pays suspendu entre défilé militaire et demi-finale mondiale
Ce mardi, la France a les yeux tournés vers deux écrans à la fois - celui du défilé du 14-Juillet sur les Champs-Élysées, celui de la demi-finale de Dallas. Pendant ce temps, à soixante kilomètres au sud de Paris, une forêt millénaire achève de se consumer, et presque personne ne regarde.
Fontainebleau, pourtant, n'est pas un fait divers ordinaire. C'est l'un des massifs forestiers les plus visités de France, un sanctuaire pour les grimpeurs du monde entier, un poumon vert pour toute une région francilienne, et depuis trois jours, le théâtre du plus grand incendie qu'ait connu l'Île-de-France depuis plus d'un siècle. Ce mardi, alors que les projecteurs braquent sur Paris et sur Dallas, les pompiers continuent, eux, un combat entamé dès dimanche soir, loin des caméras et des tribunes.
Trois jours de flammes
Tout commence dimanche 12 juillet, en fin d'après-midi, aux abords de l'autoroute A6, en lisière du massif de Fontainebleau. Un premier foyer démarre, contraignant les autorités à fermer un tronçon de l'autoroute. En vingt-quatre heures à peine, ce seul incendie dévore plus de mille trois cents hectares de pins et de chênes, avant d'atteindre environ mille six cents hectares au bout de quarante-huit heures de lutte. Le lendemain, lundi après-midi, un second départ de feu se déclare cette fois dans le secteur d'Arbonne-la-Forêt et de la Faisanderie. La nuit suivante, ce second foyer progresse à son tour de façon spectaculaire, ajoutant plusieurs centaines d'hectares supplémentaires au bilan cumulé - le porte-parole du service départemental d'incendie et de secours, le commandant Paul-Édouard Laurain, précisera à l'AFP que ce chiffre, arrêté au milieu de la nuit, était appelé à s'alourdir encore dans la journée.
Mardi matin, un nouveau bilan fait déjà état de plus de mille neuf cents hectares parcourus par les deux sinistres réunis. À la mi-journée, le préfet de Seine-et-Marne, Pierre Ory, actualise une dernière fois le décompte - un peu plus de deux mille cinquante hectares au total, soit environ dix pour cent de l'ensemble du massif, une surface que l'on peut se représenter comme près de deux mille huit cents terrains de football calcinés. Le détail par foyer donne la mesure du basculement de la nuit précédente - le premier incendie, celui de l'A6, plafonne autour de mille six cents hectares, tandis que le second, né seulement lundi après-midi, s'étend déjà sur quatre cent cinquante hectares après une seule nuit de propagation.
En fin de journée mardi, le préfet Ory annonce enfin que les deux foyers sont désormais « fixés », un terme technique qu'il prend soin de préciser devant les caméras. « Fixés, ça veut dire qu'ils sont bloqués dans leur périmètre », explique-t-il, tout en soulignant que les pompiers vont devoir rester à pied d'œuvre pendant des jours, voire des semaines, avant de pouvoir parler d'extinction complète. Fixé n'est pas éteint - la nuance, à Fontainebleau, pèse lourd.
"Un feu parti dimanche près de l'A6, un second né lundi à Arbonne-la-Forêt - deux sinistres distincts qui, en à peine trois jours, ont dévoré un dixième de la forêt de Fontainebleau."
Une mobilisation sans précédent, mais des moyens jugés à la limite Face à l'ampleur du sinistre, les moyens déployés ont pris une dimension inédite pour la région parisienne. Jusqu'à huit cent cinquante sapeurs-pompiers se sont relayés sur le front des flammes, épaulés par une centaine de gendarmes chargés de sécuriser les zones évacuées et les axes routiers coupés. Fait rare, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers a dû recourir, pour la toute première fois dans le ciel francilien, à des avions bombardiers d'eau de type Canadair et Dash - un dispositif aérien jusqu'ici réservé aux grands feux du Sud de la France, qui a dû être redéployé en urgence vers l'Île-de-France.
Ce déploiement exceptionnel n'a pourtant pas suffi à taire certaines inquiétudes internes à la profession. Sébastien Delavoux, représentant de la CGT au sein des services départementaux d'incendie et de secours, a jugé publiquement que les moyens actuels restaient insuffisants au regard des risques d'incendie désormais encourus, y compris dans une région jusqu'ici épargnée par ce type de catastrophe. De son côté, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a salué, dans une déclaration prononcée le 13 juillet, « le courage, le professionnalisme et l'engagement de tous ceux qui sont mobilisés pour protéger les populations ». Le même jour, quatre-vingt mille policiers et gendarmes étaient par ailleurs annoncés en poste sur l'ensemble du territoire national pour sécuriser les célébrations du 14-Juillet - un chiffre qui donne la mesure de la double charge opérationnelle pesant, ce jour-là, sur les forces de sécurité intérieure du pays.
Près de neuf cents habitants des communes limitrophes ont dû quitter leur domicile dans l'urgence, sans certitude sur la date de leur retour. L'autoroute A6 est restée fermée sur plusieurs jours, et sa réouverture, comme celle de l'A15, demeure incertaine pour le week-end à venir, selon les précisions données par le ministre délégué aux Transports, Philippe Tabarot. Jusque dans le Loiret, à plusieurs dizaines de kilomètres de là, des habitants ont signalé aux services de secours une odeur de brûlé portée par le vent, au point que la préfecture locale a dû publier un message rassurant sur l'origine de ces effluves.
"850 pompiers, une centaine de gendarmes, et pour la première fois des Canadair dans le ciel d'Île-de-France - une mobilisation que la région n'avait encore jamais connue pour un feu de forêt, mais que certains pompiers jugent déjà insuffisante face aux risques à venir."
Dans les communes voisines, la solidarité contre l'angoisse
À Milly-la-Forêt, à moins de vingt minutes en voiture des deux foyers, un consultant de quarante-deux ans installé dans la région depuis cinq ans a transformé sa maison en refuge pour les sinistrés. Ancien grimpeur assidu des rochers du massif avec son club d'escalade, il confie éviter depuis le début du sinistre de regarder les photographies des dégâts. « Je ne pouvais pas dire si le feu était à cinq cents mètres ou à dix kilomètres », se souvient-il du moment où les premières fumées sont apparues, alors que les informations disponibles restaient encore fragmentaires. Sa famille n'a pas été évacuée, mais elle a accueilli un bénévole épuisé, le temps de quelques heures, simplement pour lui permettre de penser à autre chose. Lui et les siens participent depuis plusieurs années aux opérations de restauration de sentiers organisées par l'Office national des forêts, une routine bénévole qui a pris, ces derniers jours, une résonance particulièrement amère.
Non loin de là, une mère de famille sportive tourne en rond depuis dimanche, le téléphone à la main, prête à répondre à une réquisition du maire de son village. « Je suis sur le pied de guerre comme tout le monde ici, mais on se sent inutiles quand on est civil », confie-t-elle, tout en tentant de dissimuler son anxiété à sa fille de dix ans, prénommée Flore en hommage à la forêt. La fillette, elle, a demandé à sa mère de transmettre un message aux secours - qu'elle a, dit-elle, le cœur qui brûle. Les deux prévoient déjà de retourner nettoyer les bords des sentiers dès que l'accès à la forêt sera de nouveau autorisé, une résolution que la mère répète comme un serment - « il ne faut plus que ça arrive ».
Sur le marché de Fontainebleau, une collecte de fruits frais s'est organisée spontanément à l'intention des pompiers. « J'ai pris des nectarines, j'ai pris des cerises, parce que ça se mange tout de suite », raconte une habitante venue déposer sa contribution, pour qui la forêt représente ni plus ni moins que le poumon de toute la région. Plusieurs habitants ont par ailleurs proposé, dès la première nuit, d'héberger gratuitement des sinistrés dans une chambre libre - une solidarité que les mairies avoisinantes ont pris le relais pour organiser, en complément de l'accueil d'urgence mis en place dans leurs locaux, avec repas chauds, lits de camp et couvertures pour les familles qui ne savent pas encore quand elles pourront rentrer chez elles.
"Une maison transformée en refuge, une fillette de dix ans qui dit avoir le cœur qui brûle, une collecte de fruits sur un marché - la solidarité locale s'est organisée plus vite que l'incendie n'a pu être maîtrisé."
La piste criminelle se précise
Dès lundi matin, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez évoquait publiquement l'hypothèse d'un incendie volontaire, avant de confirmer les premières interpellations dans la soirée. Le lendemain, la procureure de la République de Fontainebleau, Diane Ngomsik, a précisé dans un communiqué que six personnes au total avaient été placées en garde à vue dans le cadre de l'enquête - deux d'entre elles en lien avec le foyer déclenché près de l'autoroute A6, les quatre autres concernant les départs de feu à Arbonne-la-Forêt et à la Faisanderie.
Parmi ces six suspects, deux ont reconnu les faits devant les enquêteurs. Le premier, un jeune homme né en 2007, sapeur-pompier volontaire à Fontainebleau et jusque-là inconnu de la justice, a avoué avoir volontairement mis le feu à des brindilles à Arbonne-la-Forêt à l'aide d'un briquet et d'essence, après avoir été confronté aux premiers éléments rassemblés contre lui par les gendarmes. Le second suspect a reconnu, de son côté, avoir accidentellement déclenché un feu en jetant une cigarette sur un autre site de départ. Selon le parquet, deux des six gardes à vue ont depuis été levées, sans que l'on sache à ce stade si elles concernent des témoins entendus par précaution ou des suspects finalement mis hors de cause.
Une quatrième garde à vue restait en cours mardi en fin de journée, concernant un homme né en 2005, déjà connu de la justice pour des infractions routières, soupçonné d'être impliqué dans le départ de feu du secteur de la Faisanderie. Concernant le foyer de l'A6, une piste distincte fait par ailleurs l'objet de vérifications approfondies - celle d'un possible lien avec des travaux menés à proximité immédiate de l'autoroute, le parquet se refusant explicitement à privilégier une seule hypothèse, accidentelle ou volontaire, tant que les analyses techniques sur zone n'auront pas été menées à leur terme. Ces analyses restent d'ailleurs suspendues, en partie, à la sécurisation complète des lieux encore fumants.
"Un pompier volontaire de dix-neuf ans qui avoue avoir craqué un briquet dans des brindilles, un autre suspect qui évoque une cigarette jetée par accident - la piste criminelle, un temps évoquée avec prudence, s'est refermée sur des aveux avant même la fin de la semaine."
Une blessure sans précédent depuis un siècle
Selon les données rassemblées par plusieurs rédactions locales, la région parisienne n'avait plus connu un feu de forêt de cette ampleur depuis 1921. Le massif de Fontainebleau ne se résume pourtant pas à des hectares de pins destinés à l'exploitation forestière - parmi les zones parcourues par les flammes figurent des sites d'escalade en bloc mondialement connus des grimpeurs du monde entier, ainsi que des sentiers bordés d'arbres remarquables, certains vieux de plusieurs siècles, aujourd'hui réduits en cendres. Le massif, classé parmi les grands sites forestiers reconnus au patrimoine naturel français, attire chaque année plusieurs millions de visiteurs venus randonner, grimper ou simplement se promener sous ses futaies séculaires.
Le sinistre survient alors que l'Île-de-France traverse depuis plusieurs semaines une succession de vagues de chaleur, la troisième de l'été ayant débuté le 6 juillet avec des pointes annoncées jusqu'à trente-huit degrés à Paris. Cette sécheresse prolongée a fini par convaincre la préfecture de Seine-et-Marne d'interdire, par précaution, l'ensemble des feux d'artifice du 14-Juillet sur tout le département, du 10 au 15 juillet inclus - un symbole cruel pour une fête nationale où même les pyrotechnies célébratoires ont dû s'effacer devant le risque d'incendie. Météo-France, de son côté, n'a que très légèrement desserré son niveau de vigilance ce mardi, abaissant l'alerte du rouge à l'orange pour le lendemain, avec des maximales encore comprises entre trente et un et trente-cinq degrés dans l'ensemble des départements franciliens.
Ce sinistre ne survient pas non plus en vase clos à l'échelle du continent. Au même moment, l'Espagne comptait déjà une douzaine de morts liés à d'autres feux de forêt frappant la péninsule ibérique, majoritairement des touristes britanniques surpris par les flammes dans la province d'Almería. En Belgique, des spécialistes s'interrogeaient publiquement, dans la foulée du sinistre francilien, sur l'état de préparation du royaume face à un risque de feux de forêt jugé appelé à croître avec le réchauffement climatique, alors même que la population y est jugée plus exposée qu'ailleurs en Europe. Fontainebleau, en ce sens, n'est plus un accident isolé, mais un signal parmi d'autres d'un été européen où la forêt, jusqu'ici épargnée sous ces latitudes, devient elle aussi un terrain à défendre.
"Un siècle sans pareil incendie en Île-de-France, des feux d'artifice interdits par précaution dans tout le département, et des morts déjà recensées en Espagne - la canicule de cet été a réécrit, bien au-delà de la seule Seine-et-Marne, les règles du risque incendie en Europe."
Ce mardi soir, Paris affichera son visage des grands jours - un défilé de près de sept mille militaires sur les Champs-Élysées pour le dernier 14-Juillet du quinquennat d'Emmanuel Macron, puis, quelques heures plus tard, les Bleus face à l'Espagne pour une place en finale du monde. À soixante kilomètres de là, dans l'obscurité d'une forêt encore fumante, des pompiers épuisés continueront, eux, de surveiller un feu que l'on dit fixé, mais que personne n'ose encore appeler éteint - et que la France, ce soir, ne regardera sans doute que du coin de l'œil, entre deux coups d'œil au défilé et au tableau d'affichage de Dallas.