La LGV Sud-Est à genoux – quand la canicule met le rail français à nu
Deux incendies consécutifs en deux jours, des milliers de voyageurs abandonnés à quai, un réseau ferroviaire vieillissant qui cède sous 40 degrés - la France des trains à grande vitesse traverse une crise structurelle que le feu révèle avec brutalité.
En ce deuxième week-end de grands départs estivaux, la Ligne à grande vitesse Sud-Est a subi deux coupures successives - dimanche 12 et lundi 13 juillet 2026 - causées par des incendies de végétation aux abords des voies. Jusqu'à six heures de retard, des milliers de voyageurs désemparés, un plan d'urgence gouvernemental déclenché en pleine nuit. Derrière le chaos ferroviaire, une réalité que la SNCF elle-même ne peut plus dissimuler.
Dimanche 12 juillet, 16h40. Le feu prend en bordure d'une voie herbeuse. En quelques heures, ce qui aurait pu rester un incident localisé devient un embrasement d'une ampleur inédite. Un incendie s'est déclaré en milieu d'après-midi dans le secteur de Noisy-sur-École en Seine-et-Marne, au niveau de la forêt de Fontainebleau. Le feu a pris naissance en bordure de l'autoroute, à 16h40, avant de se propager rapidement. À 22 heures, le sinistre avait parcouru 300 hectares. Une première en forêt francilienne, de l'aveu même des pompiers.
Sur les rails, le bilan est immédiat et brutal. Un incendie de végétation aux abords de la ligne à grande vitesse Sud-Est a provoqué des retards allant jusqu'à six heures et bloqué des milliers de voyageurs ce dimanche 12 juillet. Les perturbations ont entraîné des suppressions de trains pour les opérateurs SNCF et Trenitalia. Les liaisons TGV InOui, Ouigo et Lyria reliant Paris au Sud-Est sont particulièrement touchées.
Une nuit noire, puis une aube qui ne tient pas ses promesses
Certains usagers n'ont pas pu prendre leur train depuis Paris Gare de Lyon. C'est le cas d'une maman et de ses trois enfants qui, après cinq heures d'attente et "de communications erronées et partielles", ont dû rentrer dormir chez un membre de leur famille. Tôt le lundi matin, leur train affichait encore une heure de retard.
Face à l'engorgement prévisible des gares parisiennes, le ministre des Transports Philippe Tabarot a dégainé le plan d'urgence. Le Plan Pégase, qui permet de limiter l'engorgement en gare grâce à une offre de transports renforcée, a été déclenché pour les arrivées tardives à Paris, le ministre précisant qu'"une cinquantaine de trains sont attendus dans la soirée". Un incendie à Châtelet-en-Brie a endommagé des câbles de signalisation le long de la LGV Sud-Est. Environ 130 trains ont été affectés.
Le trafic revient à la normale dans la nuit. Pour quelques heures seulement. Le lundi matin, un deuxième incendie frappe, cette fois dans l'Yonne. Un incendie s'est déclaré aux abords des voies de la LGV Sud-Est, près de Sens, dans l'Yonne, entraînant l'interruption des circulations entre Paris et Tonnerre dans les deux sens. Les trains sont détournés entre Paris et Vergigny, SNCF Voyageurs annonçant des retards pouvant aller jusqu'à 3 heures et 40 minutes.
SNCF Voyageurs précise que les TGV font un détour de 170 kilomètres, à 120 km/h maximum au lieu de 300 km/h, ce qui occasionne de gros retards au départ et à l'arrivée des gares concernées. Le symbole est saisissant : le train le plus rapide d'Europe contraint de ramper sur des voies classiques, faute de quelques mètres carrés de végétation maîtrisée.
La semaine précédente avait déjà tiré la sonnette d'alarme
Le chaos des 12 et 13 juillet ne surgit pas du vide. Cinq jours plus tôt, la SNCF avait déjà annoncé des suppressions massives. La compagnie a annoncé, mercredi 8 juillet, l'annulation de départs de trains, y compris de quelques TGV, en raison des chaleurs qui touchent durement le matériel ferroviaire. Cela a concerné un tiers des trains sur les lignes Paris-Clermont, Paris-Limoges-Toulouse et la Transversale Sud (Bordeaux-Marseille). Un quart des départs des trains Intercités sont ainsi annulés sur l'ensemble de la France.
Ce jeudi 9 juillet au matin, une dizaine de trains ont notamment été annulés au départ de la gare Montparnasse à Paris, selon TF1. La SNCF a également procédé à "quelques adaptations à la marge pour les circulations TGV (InOui et Ouigo) afin de préserver et assurer la maintenance de nos matériels". Interrogée par l'AFP sur le nombre de départs TGV en moins et les lignes concernées, l'entreprise n'a pas répondu. Un silence éloquent qui dit beaucoup sur la gestion de la transparence.
Sur l'application ou le site SNCF Connect, pour les circulations du mardi 7 au mercredi 15 juillet, les voyageurs peuvent échanger leur billet sans frais et sans surcoût, jusqu'à 30 minutes après l'horaire de départ prévu, pour une date de circulation jusqu'à 7 jours après la date de voyage initialement prévue. Un geste commercial qui ne compense ni les nuits ratées, ni les vacances écourtées.
Un réseau à bout de souffle face au dérèglement climatique
Ce qui se joue sur la LGV Sud-Est n'est pas un simple accident météorologique. C'est la rencontre entre un réseau vieillissant et un climat qui s'emballe - et la collision est prévisible depuis longtemps.
Les fortes chaleurs posent de multiples problèmes techniques pour la circulation des trains. Les caténaires, les câbles situés au-dessus des voies qui alimentent les trains en électricité, se détendent sous l'effet de la chaleur et peuvent rompre au passage d'une rame, coupant immédiatement le courant et la climatisation. Les trains eux-mêmes, en particulier les plus anciens, courent un risque accru de défaillances diverses.
Les retards dus aux intempéries ont augmenté de 35 % entre 2011 et 2023 et le nombre de trains supprimés pour cette cause a été multiplié par cinq, selon une étude de la SNCF. Cela représente 1 500 trains par an, soit une journée d'exploitation, selon les chiffres de SNCF Réseau, qui dépense 30 à 40 millions d'euros par an pour réparer les dégâts causés par les aléas climatiques.
Le PDG de la SNCF, Jean Castex, avait lui-même posé les termes du problème sans détour. "Je ne peux pas garantir que ça marche à 100 %", a reconnu le PDG du groupe face au nouvel épisode de chaleur. "En situation tout à fait exceptionnelle, on ne peut pas attendre un service complètement normal." Une formule qui, prononcée en plein mois de juillet, au coeur de la saison touristique, sonne comme un aveu d'impuissance.
L'investissement - le chantier qui se dérobe
Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a lui-même reconnu que la France dispose d'"un réseau ferroviaire vieillissant" et a besoin d'"un plan d'investissement massif". Mais la parole reste largement en avance sur les actes.
Même le nouveau TGV M, attendu pour renforcer un parc utilisé au maximum de ses capacités cet été, ne circulera finalement qu'à partir de septembre. Autrement dit, les millions de voyageurs qui se pressent dans les gares en juillet font face à un parc qu'aucune rame neuve ne vient renforcer.
Le projet de contrat de performance État-SNCF Réseau 2024-2033 prévoit d'augmenter de 50 % les investissements consacrés à la régénération et à la modernisation du réseau dès 2028 pour atteindre 4,5 milliards d'euros par an. La façon dont sera financé un quart de cette enveloppe est toujours inconnue. Un horizon qui laisse entier le problème de l'été 2026.
Lors de la canicule, ce sont 10 % des trains SNCF qui ont été supprimés chaque jour, soit 1 500 trains sur les 15 000 habituels, en raison de la vétusté du matériel et de la surchauffe des systèmes de climatisation. Un chiffre que nul communiqué officiel ne met en avant, mais qui traduit mieux que tout discours l'ampleur du décrochage.
L'angle mort - le risque incendie comme menace systémique
Ce que ces deux journées révèlent avec une clarté nouvelle, c'est que la SNCF ne maîtrise pas le risque incendie en bordure de voie. Les feux de végétation, jadis rarissimes en Île-de-France, deviennent une variable structurelle de l'exploitation ferroviaire. L'Île-de-France et les départements voisins traversent un épisode de canicule intense, sur des sols desséchés où la moindre étincelle prend.
L'incendie qui a fait rage en forêt de Fontainebleau et parcouru plus de 300 hectares a été qualifié d'"ampleur exceptionnelle" par le sous-préfet Yannis Bouzar. Peu avant 23 heures, le feu restait "en cours de propagation". Deux avions bombardiers ont été envoyés pour lutter contre le sinistre, une première en Île-de-France, et quelque 400 pompiers étaient à pied d'œuvre.
Ce "small fire" que SNCF Réseau relativise - SNCF Réseau évoque "un petit incendie dans une zone herbeuse le long de la voie", mais il suffit de quelques mètres de végétation en feu à proximité des caténaires pour que tout un axe se fige - aura paralysé l'axe le plus fréquenté de France deux jours de suite. La question de l'entretien des abords de la voie ferrée, et de la protection des câbles de signalisation contre les flammes, n'est posée dans aucun plan stratégique public. C'est l'angle mort du débat.
« En situation tout à fait exceptionnelle, on ne peut pas attendre un service complètement normal. »
Jean Castex, PDG de la SNCF, juillet 2026
Ce qu'il faut retenir
Dimanche 12 juillet - incendie en Seine-et-Marne (forêt de Fontainebleau, 300 ha), LGV Sud-Est coupée, jusqu'à 6 heures de retard, 130 trains affectés, plan Pégase déclenché Lundi 13 juillet - second incendie près de Sens dans l'Yonne, LGV à nouveau coupée entre Paris et Tonnerre, retards jusqu'à 3h40, déviation via ligne classique (170 km à 120 km/h) Contexte - dès le 8 juillet, la SNCF avait annulé un tiers des Intercités et "quelques" TGV en raison de la canicule, sans préciser le nombre exact de suppressions Mesures commerciales - échange ou remboursement sans frais pour tout voyage entre le 7 et le 15 juillet 2026