À Grenoble, des sifflets et des bouteilles ont eu raison de la scène où chantait Barbara Butch
Vingt minutes de concert, cent cinquante militants, un boycott né en mai autour d'une loi controversée : le récit d'une soirée qui a viré à l'affrontement politique.
Vingt minutes. C'est le temps qu'aura tenu le concert de Barbara Butch samedi soir, avant que la scène ne cède sous les sifflets.
◆ Un festival de vingt-cinq ans, une soirée d'été comme les autres Samedi 18 juillet, en fin de soirée, le festival Cabaret Frappé bat son plein à Grenoble. Organisé par la Ville depuis un quart de siècle, l'événement estival rassemble chaque année plusieurs milliers de spectateurs autour de scènes en plein air, dans une ambiance de fête populaire.
Vers 22 heures 20, c'est au tour de Barbara Butch de monter sur scène. Figure des nuits parisiennes LGBTQ+, passée par le club Rosa Bonheur avant de devenir une silhouette familière des platines de la capitale, elle avait notamment participé à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024.
Rien, dans la programmation du festival, ne distinguait a priori son passage de celui des autres artistes de la soirée. Mais depuis plusieurs semaines déjà, ce nom précis suscitait une tension particulière dans la ville.
Grenoble a changé de majorité municipale quelques mois plus tôt : en mars, Laurence Ruffin a succédé à Éric Piolle après douze ans à la tête de la ville. Au conseil municipal, La France insoumise, menée par Allan Brunon, constitue la principale force d'opposition à gauche de la nouvelle majorité.
◆ Un boycott annoncé depuis le mois de mai
Depuis mai, la venue de la DJ à Grenoble fait l'objet d'un appel au boycott porté par l'antenne locale de La France insoumise. En cause : une tribune signée par l'artiste, de confession juive, en soutien à la proposition de loi Yadan.
Ce texte, porté par la députée Caroline Yadan et débattu le 16 avril à l'Assemblée nationale avant d'être retiré, visait à élargir le délit d'apologie du terrorisme et à créer un délit d'appel à la destruction d'un État. Ses détracteurs y voyaient un risque de confusion entre citoyens juifs et politique israélienne, et une menace pour la liberté d'expression.
Le retrait du texte, ce jour-là, avait déjà donné lieu à un affrontement politique à l'Assemblée. La présidente du groupe LFI, Mathilde Panot, avait dénoncé un passage en force du camp présidentiel, tandis que le gouvernement annonçait la reprise de l'essentiel des dispositions dans un projet de loi plus large, porté depuis par la ministre Aurore Bergé.
Un texte retiré en avril, une tribune signée en amont : c'est ce fil politique, noué des mois plus tôt à Paris, qui a fini par remonter jusqu'à une scène grenobloise.
Une pétition en ligne, lancée par LFI pour demander l'annulation du concert, n'a recueilli que 350 signatures. L'association Retour de Scène, qui programme le festival pour le compte de la Ville, avait publié un communiqué avant la soirée, disant comprendre que la présence de l'artiste suscite des réactions - tout en refusant d'y céder.
déprogrammer sur la base d'opinions est un acte fort
- l'association Retour de Scène, dans un communiqué
Monté sur scène samedi soir, l'adjoint à la culture de Grenoble, Alexis Monge, avait défendu le choix de la programmation au nom de la liberté de création, tout en prenant soin de préciser sa position sur le conflit au Proche-Orient.
Nous ne minimisons pas du tout le génocide à Gaza et en Palestine
- Alexis Monge, adjoint à la culture de Grenoble
◆ Vingt minutes de musique, puis la scène cède
Peu après le début du set, une centaine de militants convergent devant la scène. Drapeaux palestiniens, banderoles et keffiehs à la main, ils scandent le slogan « Free Palestine », sifflent et huent l'artiste.
Autour d'eux, le public venu pour la soirée musicale se retrouve pris entre deux ambiances : celle, festive, du festival, et celle, tendue, de la manifestation qui progresse vers la scène. Les organisateurs, sur place, tentent d'abord de poursuivre le concert.
Il y avait à peu près 150 militants devant la scène qui avaient des banderoles, qui sifflaient, l'insultaient
- un responsable de la programmation du festival, à l'AFP
Sur les vidéos qui circulent depuis dimanche sur les réseaux sociaux, on voit des manifestants brandir des doigts d'honneur en direction de la scène, au milieu des sifflets et des drapeaux agités face aux projecteurs.
Selon la mairie de Grenoble, des bouteilles en verre et d'autres projectiles sont également lancés, visant directement l'espace scénique. Après vingt minutes de tentative de résistance, le concert est interrompu.
◆ Deux récits d'une même nuit
Au lendemain des faits, deux versions s'affrontent. Contactée par l'AFP, la mairie de Grenoble dénonce une soirée où l'artiste a été prise pour cible en plein spectacle.
L'artiste a été la cible d'une agression intolérable en plein spectacle
- la mairie de Grenoble, auprès de l'AFP
Du côté de La France insoumise, le récit est radicalement différent. Allan Brunon, chef de file du groupe LFI au conseil municipal, qui avait annoncé en amont l'opposition physique de ses militants au concert, revendique une mobilisation pacifique et dément tout jet de projectile.
les Grenoblois ont manifesté nombreux et pacifiquement
- Allan Brunon, conseiller municipal La France insoumise
Il insiste également sur le fait que son mouvement n'a, selon lui, jamais appelé à la violence contre l'artiste - une affirmation que contredit frontalement le communiqué de la Ville, sans qu'aucune des deux versions n'ait pu, à ce stade, être tranchée par une enquête.
◆ Une condamnation venue de Paris
Dimanche, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a condamné l'interruption du concert avec, selon ses mots, la plus grande fermeté, précisant que certains des militants à l'origine des faits seraient membres de La France insoumise.
L'antisémitisme, les intimidations et les pressions n'ont pas leur place dans notre République
- Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, sur X
La Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) a de son côté demandé l'ouverture d'une enquête, tout en interpellant les responsables publics - à commencer par la maire de Grenoble, Laurence Ruffin - pour qu'ils condamnent sans ambiguïté les faits.
il est scandaleux qu'en France une artiste soit exposée à des menaces
- la Licra, dans un communiqué
Dans l'opposition municipale, des élus de droite et du centre, dont Clément Chappet, ont jugé la réaction de la maire trop timide et réclamé le dépôt d'une plainte au nom de la Ville pour entrave à la tenue d'un spectacle public. Deux jours après les faits, aucune interpellation n'avait été annoncée.
Reste à savoir si la Ville se portera elle-même partie civile, et si les images circulant sur les réseaux sociaux permettront d'identifier les auteurs des jets de projectiles évoqués par la mairie - à supposer que cette version des faits soit confirmée par l'enquête.
◆ Une artiste déjà dans la tourmente
Ce n'est pas la première fois que Barbara Butch se retrouve visée en raison de son engagement public. Après la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Paris, en 2024, elle avait fait l'objet d'une campagne de harcèlement en ligne d'une violence inédite.
La séquence à laquelle elle avait pris part, entourée de drag-queens, avait été interprétée par une partie du public comme une évocation de la Cène, malgré les démentis du directeur artistique de la cérémonie, Thomas Jolly. La polémique en ligne avait alors visé plusieurs artistes du tableau, Barbara Butch en tête.
Son avocate avait alors évoqué des menaces de mort, de torture et de viol, ainsi que des insultes antisémites, homophobes, sexistes et grossophobes. Plusieurs plaintes avaient été déposées, donnant lieu à une enquête du parquet de Paris pour cyberharcèlement aggravé.
Deux ans plus tard, à Grenoble, c'est cette fois en personne, sur une scène en plein air, que l'artiste s'est retrouvée exposée à une hostilité qu'elle avait déjà connue derrière un écran.
Depuis octobre 2023, la guerre entre Israël et le Hamas s'est régulièrement invitée dans la vie culturelle française, sous forme d'appels au boycott, de tensions autour de programmations ou de manifestations en marge de spectacles. L'épisode grenoblois s'inscrit dans cette série, avec une singularité : la scène visée appartenait à un festival municipal vieux d'un quart de siècle, pensé comme un rendez-vous fédérateur pour toute une ville.
D'un côté, un texte de loi retiré depuis trois mois à l'Assemblée nationale. De l'autre, une scène de festival à Grenoble, un samedi soir de juillet. Entre les deux, la trajectoire d'une controverse parlementaire venue se rejouer, bouteille après sifflet, devant un public de vacances.