« Vérifiez les caméras » – la dernière demande des sœurs Alsehli, un mois avant qu’on ne les retrouve mortes
Un plombier refuse de revenir dans un appartement. Deux employés d'immeuble trouvent deux femmes recroquevillées près d'un balcon. Un mois plus tard, personne ne sait encore si elles ont été tuées, ou si elles sont mortes seules, par choix.
Quatre ans après la découverte des corps d'Asra et Amaal Alsehli à Sydney, cette incertitude n'a toujours pas été levée. Et c'est peut-être là, plus que dans n'importe quelle accusation, que se niche la vraie question de cette enquête.
◆ Ce que la police savait, et ce qu'elle ignore encore
Asra, vingt-quatre ans, et Amaal, vingt-trois ans, avaient fui l'Arabie saoudite en 2017 pour demander l'asile en Australie - un motif que les autorités n'ont jamais rendu public. Elles s'installent en 2020 dans un immeuble du quartier de Canterbury, à Sydney, et travaillent comme régulatrices de circulation tout en poursuivant des études.
Les voisins les décrivent comme discrètes, gardant leurs distances. Mais dans les mois précédant leur mort, les deux sœurs signalent au gestionnaire de leur immeuble qu'elles pensent qu'on trafique leurs livraisons de nourriture. Elles lui demandent de vérifier les enregistrements des caméras de sécurité du bâtiment.
Un plombier venu réparer une fuite dans leur appartement en ressort troublé - il parle d'un « truc bizarre » et refuse d'y retourner. Deux employés de l'immeuble, inquiets, finissent par frapper à leur porte. Les sœurs ouvrent à contrecœur, reculent vers le balcon - Asra debout près de la porte, Amaal recroquevillée sur une chaise à côté d'elle.
Le 7 juin 2022, la police enfonce enfin la porte, alertée par du courrier accumulé et trois mois de loyer impayé. Les deux corps gisent dans des chambres séparées, nus, en état de décomposition avancée - elles seraient mortes début mai, un mois plus tôt.
Aucune trace d'effraction. Aucune blessure visible. Les premiers résultats toxicologiques et l'autopsie ne concluent à rien de certain. La police qualifie la scène de « suspecte » et « inhabituelle » - sans jamais, à ce stade, désigner le moindre suspect. La famille elle-même est explicitement écartée des soupçons par les enquêteurs.
"Une odeur de nourriture trafiquée, un plombier qui refuse de revenir, une demande d'accès aux caméras de sécurité - tout, dans les semaines précédant leur mort, indiquait que les sœurs Alsehli se savaient surveillées."
◆ Une nouvelle piste qui bouleverse tout
En mars 2026, une information rapportée par les médias australiens vient complexifier un dossier qu'on croyait pointer vers un seul scénario. Les enquêteurs évoqueraient désormais la possibilité que les deux sœurs aient consommé ce qui est décrit comme un « produit destiné au suicide », disponible à l'achat, et non un poison qui leur aurait été administré de force.
Cette hypothèse ne disculpe personne et ne clôt aucun dossier - mais elle introduit un doute que la seule lecture « répression d'État » ne permettait pas d'envisager. Un pacte mutuel, un désespoir partagé loin de tout regard extérieur, resterait alors une explication au moins aussi plausible qu'un assassinat commandité.
Signe supplémentaire de cette ambiguïté persistante - lorsque l'appartement est remis en location quelques mois plus tard, l'agence immobilière prend la peine de préciser, dans son annonce, que ces morts « ne représentent pas un crime aléatoire » et « ne constituent pas un risque potentiel pour la communauté ». Une formule prudente, qui n'exclut ni le suicide, ni le ciblage individuel, ni surtout la responsabilité d'un tiers déterminé.
Le dossier reste, à ce jour, entre les mains du bureau du Crown Solicitor, chargé d'épauler le coroner avant qu'une audience publique ne puisse enfin trancher. Quatre ans après les faits, aucune date n'a été fixée.
"Un « produit destiné au suicide » évoqué en 2026, une annonce immobilière qui parle de morts « non aléatoires » - le dossier Alsehli n'a jamais été aussi loin d'un scénario simple, qu'il s'agisse de meurtre ou de pacte volontaire."
◆ Le mécanisme documenté - de Khashoggi à aujourd'hui
Reste une question qui dépasse le seul cas Alsehli - l'Arabie saoudite a-t-elle, oui ou non, les moyens et l'habitude de faire taire ses opposants à l'étranger ? Sur ce point précis, la documentation ne manque pas.
En 2018, le téléphone d'Omar Abdulaziz, activiste saoudien réfugié au Canada et proche collaborateur du journaliste Jamal Khashoggi, est infecté par le logiciel espion Pegasus. Quelques mois plus tard, Khashoggi est assassiné et démembré au consulat saoudien d'Istanbul - une opération qu'un rapport de l'ONU relie directement à cette surveillance préalable.
L'ancien officier du renseignement saoudien Saad al-Jabri, réfugié au Canada, affirme dans une plainte déposée en 2020 qu'un groupe de ressortissants saoudiens arrêtés à la frontière canadienne transportait le matériel nécessaire pour démembrer un corps. Il accuse également Ryad d'avoir détenu des membres de sa famille restés au pays pour le forcer à rentrer.
Yahya Assiri, fondateur de l'organisation de défense des droits humains ALQST installée à Londres, a obtenu en 2024 qu'un tribunal britannique accepte d'examiner sa plainte contre l'utilisation présumée du logiciel espion Pegasus contre ses appareils entre 2018 et 2020 - une procédure toujours en cours.
Le projet Pegasus, enquête collaborative internationale menée en 2021, a mis au jour une liste de cinquante mille numéros de téléphone potentiellement ciblés par ce logiciel à travers le monde - l'Arabie saoudite figurant parmi la dizaine de pays clients identifiés par les chercheurs de Citizen Lab.
Un accord de sécurité entre les pays du Golfe facilite par ailleurs, sur le papier, la coopération contre les dissidents entre États voisins - un cadre qui n'existe pas avec l'Australie, mais qui illustre la logique régionale dans laquelle s'inscrit toute tentative de fuite.
"Un logiciel espion israélien retrouvé sur le téléphone d'un proche de Khashoggi avant son assassinat, du matériel de démembrement intercepté à la frontière canadienne, cinquante mille numéros potentiellement visés dans le monde - la capacité saoudienne à atteindre ses opposants loin de ses frontières n'est plus une hypothèse, elle est documentée."
C'est là que le dossier Alsehli retrouve toute sa complexité. Rien ne prouve, à ce jour, un lien direct entre leur mort et une opération saoudienne - contrairement au dossier Khashoggi, entièrement reconstitué preuve après preuve. Mais rien ne l'exclut non plus, tant que le coroner n'a pas tranché.
Quatre ans après leur mort, la vraie question posée par ce dossier n'est peut-être plus « qui a tué les sœurs Alsehli ». C'est plutôt celle-ci - comment se fait-il qu'aucune institution, ni australienne ni internationale, ne soit encore parvenue à trancher, dans un sens ou dans l'autre, ce que ces deux femmes ont réellement fui, et ce qui les a réellement tuées ?