Arabie saoudite : des villes du futur aux repas à crédit, la face cachée de la Vision 2030
Arabie saoudite : des villes du futur aux repas à crédit, la face cachée de la Vision 2030 Devant les investisseurs étrangers, le Royaume affiche des projets à 500 milliards de dollars. Chez lui, un Saoudien sur deux rembourse sa nourriture à crédit. Et au Yémen voisin, l'homme qu'il disait vouloir remettre au pouvoir est mort en résidence surveillée.
À Paris, dans un café, un exilé a regardé son équipe nationale s'effondrer face à l'Espagne. Sa réponse à l'amnistie officielle de Riyad tenait en un rire. Il se fait appeler Abdallah al-Otaibi. Ce n'est pas son vrai nom - il le cache pour protéger sa famille restée au pays. Ce soir de défaite, je lui ai demandé ce qu'il pensait de l'invitation au retour lancée par les autorités saoudiennes. Il a levé les yeux vers l'écran éteint. Il a ri, un rire sec, sans joie. Puis il a dit : "Tu crois vraiment à ces paroles ?" Khashoggi : le mensonge d'État en huit actes Pour comprendre ce que pèse cette invitation, il faut partir de là. Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi entre dans le consulat saoudien d'Istanbul pour retirer des documents administratifs. Il n'en ressort pas. Le gouvernement saoudien nie pendant huit jours : il est parti, il est vivant, le consulat n'y est pour rien. Puis la Turquie publie des enregistrements. Riyad change de version - une bagarre qui a mal tourné, puis une opération non autorisée, puis finalement un meurtre prémédité, reconnu par les tribunaux saoudiens eux-mêmes en 2020. La CIA a conclu que le prince héritier Mohammed ben Salmane avait personnellement approuvé l'opération - une conclusion reprise dans un rapport déclassifié du gouvernement américain publié en 2021.
C'est dans ce même système sécuritaire qu'Abdelaziz al-Howairini, chef de la Présidence de la sûreté de l'État, a déclaré sur MBC1, en mars 2025, que les opposants exilés pouvaient appeler le numéro 990 pour "déterminer leur localisation" et organiser leur retour sans sanction. La même architecture rhétorique. La même parole officielle. Le même État.
Neom reste l'exemple le plus emblématique. Présentée en 2017 avec des brochures promettant une ville entière alimentée à 100 % par les renouvelables, elle a englouti des dizaines de milliards de dollars de fonds souverains saoudiens. The Line, sa colonne vertébrale, devait s'étendre sur 170 kilomètres et accueillir 1,5 million d'habitants d'ici 2030. Des rapports internes transmis à Reuters dès avril 2024 montraient une réalité réduite à 2,4 kilomètres de structure construite, avec des projections révisées à 300 000 habitants au maximum.
Le mouvement s'est confirmé et amplifié depuis. Selon une analyse de la BBC relayée fin mai 2026, l'Arabie saoudite a officiellement réduit ou annulé plusieurs de ses projets vitrines : Trojena, la station de ski qui devait accueillir les Jeux asiatiques d'hiver 2029, a été revue à la baisse après la perte de cette candidature au profit du Kazakhstan. "The Cube", complexe de bureaux et de logements estimé à 50 milliards de dollars, a été purement et simplement abandonné. Même LIV Golf, censé faire du Royaume un pôle sportif mondial, est aujourd'hui considéré, selon la BBC, comme "une entreprise coûteuse qui n'a pas réussi à générer de gains financiers ou de réputation significatifs".
"Il en résulte une réduction significative de la taille ou l'annulation de plusieurs projets phares dans le cadre de l'initiative Neom, d'un montant de 500 milliards de dollars."
BBC, analyse relayée par Business AM, 26 mai 2026
Le Yémen : la promesse de 2015, la mort dans l'ombre de 2026 En mars 2015, Riyad justifiait son entrée en guerre au Yémen par un objectif officiel précis : restaurer la légitimité du président Abdrabbo Mansour Hadi, chassé de Sanaa par les rebelles houthis. Onze années de guerre et des centaines de milliers de frappes aériennes plus tard, Hadi n'est jamais retourné au pouvoir effectif. En avril 2022, il transfère l'intégralité de ses prérogatives à un Conseil de direction présidentielle et disparaît de la scène publique - mis à l'écart, selon plusieurs de ses proches cités par la presse régionale, par une véritable assignation à résidence imposée par ses hôtes saoudiens, qui "ont fermé toutes les portes et n'ont permis à personne de le rencontrer".
Abdrabbo Mansour Hadi est mort le 28 mai 2026 à Riyad, à l'âge de 81 ans, à la suite d'une "crise de santé soudaine", selon un communiqué de la présidence yéménite relayé par l'AFP. Sa dépouille a été inhumée dès le lendemain au cimetière d'Al-Oud, dans la capitale saoudienne - et non dans sa région natale d'Abyan, comme le souhaitaient ses proches. Fait le plus révélateur : aucune délégation officielle saoudienne, pas même l'ambassadeur du Royaume au Yémen, n'a assisté aux funérailles - alors même que Hadi vivait à Riyad depuis plus d'une décennie sous la protection, ou selon certains observateurs sous la garde, du Royaume qui disait mener une guerre en son nom.
Pendant ce temps, la position saoudienne à l'égard des houthis eux-mêmes a radicalement changé. Depuis le rétablissement des relations avec l'Iran, signé à Pékin en mars 2023, Riyad a multiplié les gestes d'apaisement envers le mouvement qu'elle combattait militairement quelques années plus tôt : libération de prisonniers houthis, négociations sur la reprise des exportations pétrolières pour financer les salaires des fonctionnaires de Sanaa, et surtout un accord d'échange de détenus sans précédent - 1 728 personnes selon Al Jazeera - dont la mise en œuvre doit débuter le 11 juillet 2026 via un pont aérien du Comité international de la Croix-Rouge. Un journaliste émirati proche des cercles de décision à Abou Dabi, Amjad Taha, a affirmé sur les réseaux sociaux que cet apaisement s'accompagnait d'un versement saoudien de plusieurs milliards de dollars à Sanaa en échange du maintien ouvert du détroit stratégique de Bab-el-Mandeb - une allégation qui, à ce jour, ne repose que sur cette source unique et n'a pas été confirmée par d'autres médias.
Ce que documentent en revanche plusieurs sources concordantes, c'est le contraste entre onze années de guerre menées au nom de la "légitimité" de Hadi et la normalisation progressive avec ceux qui l'avaient chassé du pouvoir - une normalisation dont Hadi lui-même, reclus et sans voix jusqu'à sa mort, n'aura jamais été le bénéficiaire.
Ce que la Vision 2030 a coûté au citoyen saoudien
Chaque grande annonce de la Vision 2030 s'est accompagnée, à quelques mois de distance, d'une mesure qui alourdissait les charges ordinaires. En septembre 2016, les primes des fonctionnaires sont réduites. En janvier 2018, la TVA est introduite pour la première fois de l'histoire du Royaume, à 5 %. En mai 2020, en pleine pandémie, elle est triplée d'un coup à 15 % - la même semaine où l'allocation de cherté de vie, censée compenser la première hausse, est supprimée.
L'indicateur le plus révélateur du pouvoir d'achat réel ne se trouve pas dans les rapports officiels. Il est dans l'App Store. Tamara et Tabby, les deux applications de paiement fractionné les plus utilisées du Royaume, permettent désormais de payer en plusieurs fois des repas de restaurant, des livraisons à domicile, des courses de supermarché. Tamara, la plus importante, a levé 340 millions de dollars en 2022 et dépasse le milliard de dollars de valorisation. Dans un pays où l'État distribuait depuis des décennies salaires garantis et subventions généreuses, la généralisation du crédit à la consommation pour l'alimentation ordinaire est un signal que les rapports officiels ne donnent jamais.
Une dette qui grimpe, des investisseurs qui restent à la porte
Les chiffres officiels les plus récents, publiés par la Direction générale du Trésor français à partir des données du ministère saoudien des Finances, confirment et aggravent la trajectoire. La dette publique, qui représentait 1,6 % du PIB en 2014, atteignait 26,2 % en 2023, puis 29,3 % en 2024 - un dérapage plus rapide que prévu par les autorités elles-mêmes, qui tablaient sur 25,9 %. Pour 2025, elle est désormais estimée à 31,7 % du PIB. L'agence Fitch anticipe 35,3 % dès la fin 2026.
Côté investissements étrangers, la tendance ne s'améliore pas non plus : selon les données de la Banque mondiale, les flux entrants d'investissements directs étrangers, qui représentaient déjà seulement 2,4 % du PIB en 2023, sont retombés à 1,7 % en 2024 - année la plus récente disponible. La cible officielle de la Vision 2030 est de 5,7 % du PIB par an. Le fossé, loin de se combler, continue de se creuser.
Depuis le 28 février 2026, un facteur supplémentaire aggrave la donne : le conflit armé opposant les États-Unis et Israël à l'Iran a directement touché le territoire saoudien. Des frappes de missiles et de drones iraniens ont visé la raffinerie Aramco de Ras Tanura, ainsi que la base aérienne du Prince Sultan et l'aéroport international Roi Khaled de Riyad - interceptées sans dommages significatifs selon les autorités saoudiennes elles-mêmes, mais suffisantes pour que plusieurs économistes évoquent, selon la fiche pays du Moci, un risque de baisse de 12 % de la production pétrolière saoudienne en cas de fermeture prolongée du détroit d'Ormuz, avec un impact potentiel de -3 % sur le PIB national.
Pourquoi les milliards promis restent à la porte
L'explication ne se trouve pas dans les images de synthèse des projets. Elle est dans ce qu'un investisseur étranger trouve réellement en arrivant : aucun système judiciaire indépendant du pouvoir exécutif, aucun mécanisme d'arbitrage international neutre et contraignant, une protection insuffisante de la propriété intellectuelle. Et surtout, un précédent fondateur gravé dans la mémoire des milieux d'affaires : en novembre 2017, plus de deux cents princes, ministres et hommes d'affaires ont été arrêtés et détenus dans les chambres de l'hôtel Ritz-Carlton de Riyad. Officiellement une campagne anti-corruption. Dans les faits, des patrimoines confisqués sans jugement ni procès public, certains détenus signant des accords de cession de leurs actifs pour être libérés.
S'y ajoute l'absence de libertés fondamentales qui conditionnent la venue des talents étrangers nécessaires aux grands projets technologiques. Manahel al-Otaibi a été condamnée à onze ans de prison pour des publications sur X en faveur des droits des femmes. Omar Abdulaziz, proche de Khashoggi, a vu son téléphone infecté par le logiciel espion Pegasus avant l'assassinat de son ami - un réseau de surveillance pour lequel l'Américain Ahmad Abouammo, ancien employé de Twitter recruté pour démasquer des comptes anonymes, a été condamné à six ans de prison par la justice américaine. Human Rights Watch a recensé 44 prisonniers libérés entre décembre 2024 et février 2025 - placés, pour la plupart, sous surveillance et interdiction de voyager.
Dans le café parisien, le match était fini depuis longtemps. Al-Otaibi s'est levé, a remis son manteau. Il vit sous un nom d'emprunt dans une ville étrangère parce qu'il a exprimé une opinion. La Vision 2030 l'a expulsé de son pays en même temps qu'elle promettait au monde un pays nouveau. On lui propose de rentrer. Il suffit d'appeler le 990. Il a souri une dernière fois avant de partir. La même question restait sans réponse : un État qui n'a atteint aucun de ses grands chiffres, qui triple les impôts et construit des villes de papier, qui a menti sur un meurtre pendant huit jours et laissé mourir dans l'isolement l'homme au nom duquel il disait faire la guerre - pourquoi sa promesse d'amnistie serait-elle différente ?