jeudi 09 juillet 2026, 00:54 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Picardie sonne l'alarme : les parents se rebellent contre une fermeture de classe jugée incompréhensible Face au Paraguay, la France triomphe par ses valeurs contre le racisme et la haine France sous cloche de verre - la canicule mange le territoire département par département Planoise - une voiture récente part en flammes sur un parking, des policiers entrent dans les immeubles Baptiste Gerfaud Valentin, 22 ans, tué par la montagne qu'il défendait Morte pour ne jamais parler : la suspecte de l'attentat de Monaco exécutée en Ukraine, un officier du renseignement aux aveux Listeria : Grand Frais rappelle sept références de saumon et de truite fumés dans toute la France Marine Le Pen, condamnée et candidate Détroit d'Ormuz - la paix impossible La Poste à Besançon : cinq jours de résistance rue Gambetta
Enquêtes

Un ruban français sur la couronne britannique

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Culture

Un ruban français sur la couronne britannique

Le ruban qui venait du froid : comment un atelier de la Loire a couronné une reine sans le savoir Julien Faure n'a appris que sa maison habillait la tête de Camilla d'Angleterre qu'en regardant des photos officielles, comme tout le monde. Le récit d'une dynastie de rubaniers stéphanois qui tisse en silence depuis 1864 - et qui vient de confier son avenir à une femme de 40 ans venue de la finance.

Saint-Just-Saint-Rambert, Loire - juin 2026

 saint. Julien Faure, à la tête d'une petite entreprise familiale de la Loire, fait défiler les photos officielles d'une cérémonie religieuse au Pays de Galles. Et il s'arrête, net, sur une image. Sur la tête de Camilla, reine consort du Royaume-Uni, un chapeau bleu marine, orné d'un ruban bleu roi garni de dentelles et d'un fil d'or. Il connaît ce ruban. Il l'a vu naître, fil par fil, sur les métiers de son propre atelier. Personne ne l'avait prévenu. « C'est une grande surprise, on avait les yeux un peu écarquillés », confiera-t-il à la presse locale dans les jours suivants. Une PME de 48 salariés venait de couronner, sans le savoir, l'une des femmes les plus photographiées du monde.

La découverte - un ruban repéré dans une cérémonie galloise

 Trois mois de travail, et une révélation par hasard sur des photos de presse L'histoire commence comme une énigme que personne n'avait posée. La rubanerie Julien Faure, basée à Saint-Just-Saint-Rambert dans la Loire, avait travaillé pendant trois mois sur une commande spéciale pour le modiste irlandais Philip Treacy - chapelier de référence des plus grandes têtes couronnées d'Europe, et partenaire régulier de la maison ligérienne. Mais comme c'est souvent l'usage dans l'univers feutré du luxe, les artisans qui tissent ne savent pas toujours qui portera leur création. Le ruban était parti. Sa destination restait, pour l'atelier, une inconnue.

C'est en observant les photos officielles de la cérémonie du Jeudi saint au Pays de Galles que Julien Faure a reconnu son propre travail. « C'est quand même un chapeau imposant, sur lequel le ruban prend toute sa dimension », se félicite-t-il, avec la fierté discrète d'un artisan qui voit son ouvrage trouver, par accident, la lumière qu'il méritait depuis le début.
Le détail technique de cette commande révèle l'exigence du métier. Philip Treacy n'avait pas demandé un ruban quelconque : il avait repéré, dans les archives historiques de la maison Faure, une pièce d'époque - une écharpe d'environ quinze centimètres de large, tissée en 1880. Cent quarante-six ans plus tard, ce motif d'archive a été retravaillé, retissé, adapté aux exigences contemporaines, pour habiller la tête d'une reine du XXIe siècle. « C'est un ruban qui donne des impressions de plissé de dentelle bleue, il y a aussi des dentelles blanches, aspect coquilles d'œuf », décrit Julien Faure avec la précision d'un connaisseur.
« C'est une grande surprise, on avait les yeux un peu écarquillés. C'est quand même un chapeau imposant, sur lequel le ruban prend toute sa dimension. »

- Julien Faure, dirigeant de la rubanerie éponyme - Francebleu, avril 2026

162 ans de fils tissés - l'histoire d'une dynastie discrète

| D'Henri Faure au Bon Marché, en passant par la guerre du Golfe

Pour comprendre la portée de ce moment, il faut remonter cent soixante-deux ans en arrière. En 1864, Henri Faure - arrière-arrière-grand-père de l'actuel dirigeant - fonde sa rubanerie à Saint-Étienne. À l'époque, les fabricants étaient avant tout des commerçants et des créateurs ; le tissage à proprement parler était assuré par des passementiers indépendants. La jeune maison travaille déjà pour les plus grands magasins parisiens, dont le mythique Bon Marché.

L'histoire industrielle de la famille connaît son tournant décisif à la fin des années 1980, quand Daniel Faure - troisième fils de Julien, et oncle de l'actuel dirigeant - fait construire l'usine actuelle de Saint-Just-Saint-Rambert. Mais l'expansion se heurte presque aussitôt à un mur économique : la guerre du Golfe fait s'effondrer le marché de la soie. « Notre chiffre d'affaires dans la soie s'est effondré. On s'est retrouvé à 40 millions de francs en 1992 alors que l'usine avait été dimensionnée pour une charge d'endettement supportable à 53 millions », racontera plus tard Julien Faure, qui hérite alors d'une entreprise en pertes depuis quatre années consécutives.

En 1991, le jeune Julien Faure avait pourtant choisi de voler de ses propres ailes en reprenant l'entreprise familiale de Saint-Just-Saint-Rambert, avant même la crise. C'est lui qui, en 1995, recevra le relais complet de la main de son oncle Daniel, après quatre années de pertes consécutives. Le redressement qu'il opère dans les décennies suivantes est la base de ce que l'entreprise est devenue : une référence mondiale, discrète mais incontournable, de la passementerie de luxe.

Le patrimoine vivant

 150 000 échantillons d'archives, labellisée Entreprise du patrimoine vivant depuis 2009 Ce qui distingue aujourd'hui la maison Julien Faure de tant d'autres entreprises textiles disparues au fil des délocalisations, c'est précisément ce que la commande de Philip Treacy a révélé au grand jour : la profondeur de ses archives. L'entreprise conserve plus de 150 000 échantillons anciens, un trésor patrimonial qui permet à des créateurs du monde entier de venir y puiser des motifs d'un autre siècle pour les réinventer dans des collections contemporaines.

Cette richesse documentaire a valu à la maison d'obtenir, dès 2009, le label « Entreprise du patrimoine vivant » - une distinction française qui récompense l'excellence des savoir-faire artisanaux et industriels rares. Les rubans tissés à Saint-Just-Saint-Rambert ne se contentent pas d'habiller des têtes royales de manière occasionnelle : ils apparaissent régulièrement sur les podiums des défilés Chanel et Louboutin, et la maison italienne Dolce & Gabbana avait, en mars 2025, mis en lumière ses créations lors de l'exposition « Du cœur à la main » au Grand Palais à Paris.

Le détail le plus révélateur de l'ancrage international de cette PME ligérienne tient peut-être à un chiffre simple : 75 % de sa production s'exporte in fine à travers les produits de ses clients, français et suisses notamment, partout dans le monde. Un ruban tissé dans la Loire peut ainsi se retrouver sur un sac milanais, une robe parisienne, ou - on le sait désormais - un chapeau royal britannique, sans que les artisans qui l'ont fabriqué n'en aient toujours conscience au moment du tissage.

« Nous tissons les rubans qui subliment les créations des grandes maisons de luxe. Tissé à sa juste mesure, chaque ruban révèle une lisière dense, indémaillable, comme une ligne de force invisible. »

 Julien Faure SAS - Présentation de la maison

Le tournant - une fille de la finance reprend les métiers à navettes

 Coralie Faure, 40 ans, quitte la finance pour la cinquième génération L'épisode du chapeau royal, aussi savoureux soit-il, n'est pas le seul événement marquant de l'année 2026 pour la maison Faure. Quelques semaines avant que le monde entier ne découvre le ruban de la reine Camilla, un changement plus discret mais peut-être plus déterminant s'est joué dans les bureaux de Saint-Just-Saint-Rambert : Coralie Faure, fille du dirigeant actuel, a officiellement rejoint l'entreprise en mars 2026 pour en prendre la direction générale.

Son parcours détonne dans cet univers de fils et de navettes héritées du XIXe siècle. À 40 ans, Coralie Faure arrive après quinze années passées dans la finance, où elle a notamment occupé un poste de directrice financière. Ce choix de carrière - quitter un secteur de chiffres et de marchés pour reprendre un métier d'artisanat textile vieux de plus d'un siècle et demi - s'inscrit dans une phase stratégique assumée pour l'entreprise : une volonté de stabiliser davantage les revenus d'une maison dont l'activité, par nature, dépend des commandes ponctuelles et confidentielles des grandes maisons de luxe.

Cette arrivée représente la cinquième génération à la tête de l'entreprise éponyme - une continuité familiale rare dans l'industrie textile française, secteur qui a vu disparaître la quasi-totalité de ses ateliers traditionnels au cours des trente dernières années sous la pression de la concurrence internationale et des délocalisations. Sur les métiers à navettes hérités du XIXe siècle, l'entreprise continue de tisser non seulement des rubans pour la haute couture, mais aussi, plus récemment, une collection de bracelets de montre où le savoir-faire jacquard rencontre les exigences contemporaines du porté - signe d'une diversification prudente vers de nouveaux marchés.

Récit  Un ruban tissé en trois mois sur un motif d'archive de 1880. Une reine qui le porte sans que personne, dans l'atelier qui l'a fabriqué, ne le sache. Une découverte qui se fait par hasard, en feuilletant des photos de presse un Jeudi saint. Et une nouvelle génération, venue de la finance, qui choisit de reprendre les fils là où son père les a laissés. L'histoire de Julien Faure n'est pas celle d'un sauvetage in extremis ni d'une entreprise au bord du gouffre - c'est celle, plus rare et plus silencieuse, d'un savoir-faire français qui continue, depuis 1864, à habiller le monde sans jamais chercher à s'en vanter. Jusqu'au jour où le monde, par hasard, s'en aperçoit.

Par la rédaction de L’APPEL - GRAND REPORTAGE · L'Appel
Partager :

À lire aussi

100%