Ormuz s’enflamme, l’économie mondiale vacille
Neuf nuits de frappes, dix-sept soldats américains morts, un monde suspendu au baril de pétrole
Un pétrolier immobilisé. Un cargo à la dérive, en feu, au large d'Oman. Des sirènes qui hurlent à Manama avant l'aube. Depuis neuf nuits, Washington et Téhéran rejouent, dans les eaux resserrées du détroit d'Ormuz, une guerre que tout le monde croyait figée par un accord signé le 17 juin. Elle ne l'est plus, et le prix se compte désormais en vies, en dollars le baril, et en files d'attente devant les stations-service de Dhaka à Manama.
La neuvième nuit
Le Commandement central américain (Centcom) a annoncé avoir lancé, dimanche à vingt-trois heures GMT, une nouvelle vague de frappes contre l'Iran. Neuvième nuit consécutive. Les cibles, selon le communiqué militaire, incluaient des centres de commandement, des systèmes de défense aérienne, des installations de surveillance côtière, des capacités navales, des plateformes de lancement de missiles et de drones, ainsi que des réseaux de communication.
L'objectif affiché reste inchangé depuis le début du mois, affaiblir la capacité de Téhéran à menacer les navires commerciaux et les marins civils qui empruntent le détroit. Des explosions ont été rapportées dans la nuit à Tabriz, Chabahar, Konarak, Bandar Mahshahr, Bandar Imam Khomeini, ainsi qu'à Siriq et Bouchehr, où les systèmes de défense antiaérienne auraient été activés.
Donald Trump, de retour de la finale de la Coupe du monde, a résumé la nuit à sa manière devant la presse. Nous les avons frappés très durement à nouveau ce soir, a-t-il déclaré, ajoutant que ces bombardements avaient eu lieu en l'honneur des soldats américains tués depuis vendredi.
Riposte tous azimuts
Téhéran ne subit pas seul. Les Gardiens de la révolution affirment avoir visé, dans la nuit de dimanche à lundi, des avions militaires américains stationnés à l'aéroport jordanien d'Aqaba au moyen de missiles balistiques. La Jordanie assure avoir intercepté trois de ces quatre missiles, le dernier s'étant abattu dans une zone isolée du royaume.
Le Koweït annonce, à l'aube, faire face à des attaques de drones hostiles iraniens visant notamment la base d'Ali Al-Salem et le camp d'Al-Adiri. Une usine de dessalement koweïtienne est touchée pour la deuxième journée consécutive, provoquant un incendie que les autorités qualifient d'attaque directe contre une infrastructure civile vitale. Les Gardiens revendiquent aussi une frappe contre un centre de commandement en Syrie.
À Bahreïn, où Washington maintient une base navale majeure, les sirènes d'alerte aérienne retentissent avant le lever du jour et l'ambassade américaine met en garde ses ressortissants contre de possibles frappes visant le centre de Manama. Le tableau, d'un bout à l'autre du Golfe, est celui d'une guerre qui ne connaît plus de front unique.
Ormuz, le verrou du monde
C'est dans le détroit lui-même que se joue la partie la plus dangereuse. Les Gardiens de la révolution affirment avoir arrêté deux pétroliers non autorisés qui tentaient d'emprunter ce qu'ils appellent la route méridionale à risque du détroit. Les deux navires auraient explosé et été immobilisés, sans qu'aucun détail sur leurs noms, pavillons ou équipages ne soit communiqué. Ce récit n'a pu être vérifié de façon indépendante.
Séparément, l'agence maritime britannique UKMTO rapporte un navire en feu à huit milles nautiques au nord-ouest du village omanais de Kumzar, sans en préciser encore la cause. Le trafic s'effondre en conséquence, quatre navires seulement ont traversé Ormuz dimanche, contre huit la veille, selon les données de la bourse londonienne LSEG. Le baril de Brent grimpe de deux pour cent, dépassant les quatre-vingt-dix dollars lundi matin.
L'Agence internationale de l'énergie avait déjà qualifié la fermeture de facto du détroit, un cinquième du commerce pétrolier mondial, de plus grande perturbation de l'histoire du marché pétrolier. Le répit de la mi-juin, quand le baril était retombé sous soixante-dix dollars après la signature du protocole d'accord, s'est évaporé en quelques jours.
Escalade, et zone grise diplomatique
Le secrétaire d'État Marco Rubio a défendu la ligne de Washington face aux journalistes. Le détroit d'Ormuz est une voie navigable internationale, a-t-il martelé, accusant l'Iran d'y attaquer sans relâche les navires.
« Tant que l'Iran s'obstine à contrôler une voie navigable internationale, nous devrons répondre. »
— Marco Rubio, secrétaire d'État américain
Le Washington Post, citant un responsable américain informé, rapporte que l'administration étudie un élargissement de ses opérations militaires contre l'Iran, le Pentagone continuant de renforcer sa présence dans la région par l'envoi de nouveaux appareils. Côté iranien, la chaîne Al Jazeera évoque désormais, dans sa couverture en langue arabe, la crainte d'un basculement du conflit de la mer vers l'intérieur du pays, avec l'hypothèse, encore lointaine, d'une intervention terrestre.
Rubio, interrogé sur une possible issue négociée, s'est voulu prudent sans fermer la porte. Les États-Unis restent toujours ouverts à une solution diplomatique, a-t-il ajouté, rappelant que Washington avait déjà tenté le dialogue à plusieurs reprises avec Téhéran.
Le prix humain
Un militaire américain est mort samedi dans le nord de l'Irak lors du désamorçage contrôlé d'un engin explosif provenant d'un drone iranien abattu. Deux autres soldats étaient déjà morts en Jordanie la semaine précédente, un troisième reste porté disparu, et des restes non identifiés découverts vendredi font l'objet d'un examen en cours. Depuis la rupture du cessez-le-feu début juillet, au moins trois militaires américains ont péri dans les combats repris.
Le bilan total, lui, remonte à l'origine du conflit. Depuis le vingt-huit février, date des frappes conjointes américano-israéliennes qui avaient notamment coûté la vie au guide suprême iranien Ali Khamenei, dix-sept militaires américains sont morts et plus de quatre cent vingt ont été blessés. Son successeur, Mojtaba Khamenei, a promis samedi de faire payer à Washington des leçons inoubliables si les frappes se poursuivent. La guerre, dans son ensemble, a fait des milliers de morts, en majorité en Iran et au Liban.
L'onde de choc économique
Le Fonds monétaire international a déjà revu à la baisse sa prévision de croissance mondiale pour 2026, à trois pour cent contre trois virgule cinq l'an passé, en citant explicitement les tensions autour d'Ormuz. La flambée du baril ne touche pas que les automobilistes, elle renchérit aussi les engrais, l'hélium et l'aluminium, des intrants essentiels à l'agriculture mondiale comme à l'industrie des semi-conducteurs.
Au Bangladesh comme dans plusieurs pays dépendants des importations du Golfe, des files d'attente se reforment devant les stations-service, souvenir amer des premières semaines de guerre en mars. Pour l'économiste Mark Zandi, cité par la presse américaine, l'inflation mondiale reste intimement liée au sort de ce bras de mer large de quelques dizaines de kilomètres. Chaque nuit de frappes supplémentaire éloigne un peu plus le monde du répit économique entrevu en juin.
Cinq mois après les premières bombes, ni Washington ni Téhéran ne semblent prêts à reculer. Le détroit d'Ormuz, qui ne mesure qu'une trentaine de kilomètres à son point le plus étroit, est devenu la mesure exacte de la fragilité du monde, un tanker en feu à la fois.