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Un cri, une moto, un casque abandonné sur le bitume : à Planoise, une tentative de vol lève le voile sur une peur que personne n’ose dire tout haut

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Un cri, une moto, un casque abandonné sur le bitume : à Planoise, une tentative de vol lève le voile sur une peur que personne n’ose dire tout haut

Plusieurs témoins ont assisté ce vendredi, en fin d'après-midi, à une scène de quelques secondes dans le quartier bisontin. Quelques heures plus tard, le préfet du Doubs annonçait un renforcement de la présence des forces de l'ordre à l'échelle du département - une promesse que les habitants attendent désormais de voir se vérifier dans leur rue.

Non. Non. Non. Non. Le cri claque dans l'air lourd d'un vendredi de canicule, quatre syllabes qui suffisent à faire taire, l'espace d'une seconde, tout un pan de rue. Puis plus rien. Une moto qui s'éloigne, un moteur qui s'essouffle au loin, et sur le bitume brûlant, un casque abandonné, seul, comme la preuve que quelque chose vient bel et bien de se produire.

 Une scène de quelques secondes, un quartier qui retient son souffle Il est un peu plus de 17 heures ce vendredi à Planoise. La chaleur écrase la ville depuis le matin, celle d'une vigilance rouge canicule qui a vidé les trottoirs et poussé les habitants à fuir vers l'ombre des halls d'immeubles. C'est dans cette torpeur presque immobile que la scène surgit, brutale, incongrue : une jeune femme s'apprête à monter dans sa voiture quand un individu à moto, casque intégral vissé sur la tête, fond sur elle sans un mot.

Selon plusieurs témoins présents sur place, tout se joue en quelques secondes à peine. La jeune femme recule, se plaque contre sa portière, crie. Le "non" qu'elle répète n'est pas un mot de politesse qu'on adresse à un importun : c'est un réflexe de survie, le genre de cri qui sort du corps avant même que l'esprit ait eu le temps de comprendre le danger. Autour, des riverains se figent, certains sortent la tête par une fenêtre entrouverte, d'autres restent en retrait - le temps, justement, de comprendre ce qui se joue sous leurs yeux.

Un après-midi de canicule ordinaire, et puis quatre syllabes qui suffisent à rappeler que la peur, à Planoise, n'a pas besoin de prévenir.

Le temps que quelqu'un réagisse vraiment - qu'un voisin s'avance, qu'une portière s'ouvre, qu'un regard croise un autre regard pour se donner le courage d'intervenir - l'individu a déjà tourné les talons. Aucun objet ne semble avoir été arraché à la jeune femme. Ce que plusieurs témoins décrivent correspond, selon toute vraisemblance, à une tentative de vol qui n'est pas allée à son terme. Elle n'a pas été blessée, seulement secouée, comme on l'est après avoir frôlé quelque chose qu'on ne saura jamais nommer avec certitude.

 Le silence qui suit

Ce qui reste, une fois la moto disparue au bout de la rue, c'est un casque, seul sur le goudron. Une personne installée dans un véhicule garé à proximité s'en empare, presque par réflexe, comme pour retenir une trace de ce qui vient de se dérober. L'auteur des faits, lui, n'a pas été identifié. Il n'a laissé ni visage, ni plaque, ni nom - seulement cet objet, et le souvenir d'une silhouette qui roulait déjà trop vite pour être rattrapée.

Nous ne disposons pas, au moment de la publication, de confirmation qu'un dépôt de plainte ou un signalement aux forces de l'ordre a été effectué à la suite de cet épisode. Nous le précisons par souci de rigueur : ce que nous rapportons ici repose sur des témoignages directs et de première main, et non sur un fait établi par une enquête policière. Mais ce silence administratif, justement, raconte autant que la scène elle-même.

 Une peur plus ancienne que cet après-midi

Car ce qui s'est joué vendredi n'est que la partie visible d'un phénomène que les habitants de Planoise connaissent bien mieux que quiconque, et qu'ils formulent presque toujours de la même façon, à voix basse, entre eux, jamais devant un micro ou un uniforme : on voit, on sait, mais on ne dit pas. Selon une enquête locale récente, près des trois quarts des résidents jugent leur quartier peu ou pas sûr. Et selon les autorités elles-mêmes, la peur des représailles reste l'un des principaux freins à la dénonciation des trafics et des incivilités qui gangrènent certaines rues du quartier.

On ne dénonce pas un visage qu'on va recroiser le lendemain devant sa propre porte.

Ce silence n'a rien d'irrationnel. Planoise, quartier le plus peuplé de Besançon avec plus de 18 000 habitants, concentre à lui seul environ 29 % des faits de délinquance enregistrés dans l'agglomération bisontine, pour seulement 13 % de sa population, selon des données de la sécurité publique reprises par plusieurs médias locaux. Le quartier est officiellement classé "Quartier de reconquête républicaine" par le ministère de l'Intérieur, une désignation réservée aux zones jugées prioritaires en matière de sécurité. Du 18 au 20 février 2026, police et préfecture y ont mené une opération de contrôle d'ampleur, mobilisant 180 policiers dont 40 CRS, dans le cadre du Plan départemental de restauration de la sécurité du quotidien.

Un couvre-feu pour les mineurs y est en vigueur après 21 heures. Les rodéos urbains à moto ou en voiture, phénomène distinct des faits de vendredi mais révélateur du même rapport de force qui s'installe parfois entre certains groupes et l'espace public, ont donné lieu à plusieurs opérations de confiscation de véhicules ces derniers mois. Autant de mesures qui existent, sur le papier, mais qui n'empêchent visiblement pas une jeune femme de crier seule, un vendredi de canicule, sans qu'aucune patrouille ne croise son chemin.

Ce que les autorités doivent entendre

Il serait injuste, et faux, de réduire Planoise à cette scène. Le quartier compte des milliers de familles qui n'ont strictement rien à voir avec les faits qui l'assombrissent, et qui sont souvent les premières victimes de cette réputation autant que de l'insécurité elle-même. Ce sont elles, plus que quiconque, qui portent ce silence dont personne ne parle : elles voient, elles savent, mais elles se taisent, parce que dénoncer un fait, dans certaines rues, peut coûter bien plus cher que le fait lui-même.

C'est précisément ce que ce reportage cherche à transmettre, au-delà du seul incident de vendredi : la parole que ces habitants n'osent pas porter eux-mêmes jusqu'aux autorités doit, à défaut, leur parvenir par un autre chemin. Une opération de contrôle tous les six mois ne remplace pas une présence quotidienne. Un couvre-feu sur le papier ne remplace pas une patrouille visible à l'heure où une jeune femme rentre seule chez elle. Les habitants de Planoise n'attendent pas qu'on leur explique que leur quartier est difficile - ils le savent mieux que quiconque. Ils attendent qu'une scène de quelques secondes, un vendredi de canicule, cesse d'être une scène qui se répète.

Le même jour, une nouvelle mesure - et la même question

Quelques heures après cette scène, en fin d'après-midi ce même vendredi, le préfet du Doubs Rémi Bastille a placé une partie du département en vigilance orange canicule et risque incendie, décision qui couvre notamment le territoire de Grand Besançon Métropole - et donc Planoise. Conséquence immédiate : les feux d'artifice et pétards privés non déclarés y sont désormais interdits jusqu'au samedi 18 juillet, veille de la période sensible du 14 juillet où ces tirs sauvages se multiplient traditionnellement dans les quartiers denses.

La préfecture a précisé, dans le même communiqué, avoir renforcé la présence sur le terrain des forces de l'ordre et de l'Office national des forêts jusqu'à la fin de cette période de vigilance. Une annonce qui ne manquera pas de résonner, pour les habitants de Planoise, avec l'inquiétude que ce reportage cherche justement à faire remonter : une chose est d'annoncer un renfort sur le papier, une autre est qu'il se traduise, dans la rue, avant qu'un prochain cri ne reste, comme vendredi, sans réponse immédiate.

Une interdiction supplémentaire ne rassure que si elle s'accompagne d'une présence qu'on peut réellement croiser dans sa rue.

Par Khaled Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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