« Avez-vous un cœur ? » : dans la salle où un homme a berné trente prêtres pendant six ans, la justice a tranché que mentir n’est pas voler
Le tribunal correctionnel de Paris a relaxé, ce vendredi, l'homme accusé d'avoir soutiré plus de 235 000 euros à une trentaine d'ecclésiastiques : ses lettres, aussi habiles soient-elles, ne suffisaient pas à caractériser une escroquerie
Un simple mensonge n'est pas un délit. C'est en substance ce qu'a tranché ce vendredi la 13e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, en relaxant Évariste Nzengi, cet homme de 69 ans poursuivi pour avoir soutiré plus de 235 000 euros à une trentaine de prêtres pendant six ans. Le parquet réclamait pourtant deux ans de prison avec sursis. Un mois plus tôt, la même salle avait vu défiler l'histoire minutieuse d'un « malade imaginaire » qui invoquait tour à tour un infarctus, un cancer ou un accident vasculaire cérébral pour émouvoir des hommes d'Église, pour la plupart octogénaires.
Une relaxe qui repose sur un principe juridique ancien
La décision peut surprendre au regard de l'ampleur du préjudice. Mais elle s'inscrit dans une ligne jurisprudentielle constante de la Cour de cassation : le simple mensonge, fût-il répété, écrit et adressé à des dizaines de destinataires, ne suffit pas à caractériser le délit d'escroquerie. La loi exige des « manœuvres frauduleuses », c'est-à-dire des éléments extérieurs venant crédibiliser le mensonge : un faux document, une mise en scène, l'intervention d'un tiers. Sans cela, la parole seule, aussi manipulatrice soit-elle, reste en dehors du champ pénal de l'escroquerie.
La chambre criminelle a rappelé ce principe à de nombreuses reprises depuis les années 1950 : les simples mensonges d'un prévenu sont insuffisants pour constituer une escroquerie s'ils ne s'accompagnent d'aucun fait extérieur, d'aucun acte matériel, d'aucune mise en scène destinée à leur donner force et crédit. Une facture fictive, une carte grise falsifiée ou un faux bilan comptable franchissent cette ligne. Une lettre, même bouleversante, même répétée, n'y suffit pas à elle seule si aucun document ni aucun tiers ne vient l'appuyer.
C'est précisément le nœud du dossier Nzengi : des lettres et des mails, parfois envoyés à raison de plusieurs par semaine, décrivant une vie faite de malheurs et de maladies, mais aucun faux document médical, aucun tiers complice, aucune mise en scène matérielle produite devant le tribunal. Une circonstance aggravante liée à la vulnérabilité des victimes avait pourtant été retenue par le parquet, la plupart des trente-deux hommes d'Église étant nés entre 1920 et 1940, à l'exception de trois d'entre eux qui avaient une cinquantaine d'années au moment des faits.
Devant le tribunal, le substitut du procureur Alexandre Le Bideau avait pourtant dénoncé, le 8 juin, la répétition systématique des sollicitations, jusqu'à une centaine de mails en une seule journée dans l'un des dossiers examinés. Un rythme qui, selon l'accusation, dépassait la simple demande d'aide ponctuelle pour relever d'une stratégie organisée. Le tribunal en a jugé autrement : la persistance et le nombre des lettres ne suffisent pas, à eux seuls, à transformer un mensonge en manœuvre frauduleuse au sens du code pénal.
◆ Dans la salle d'audience, un couple qui se perd entre les étages Retour un mois plus tôt, le 8 juin, jour de l'audience. Ce matin-là, la 13e chambre correctionnelle enchaîne les dossiers : la condamnation de l'élue Sophia Chikirou pour vol, puis la relaxe d'un notaire qui se prétendait avocat. Quand vient le tour d'Évariste Nzengi, le président Guillaume Daïeff s'impatiente. Le couple, venu se défendre sans avocat, s'est perdu entre le deuxième et le sixième étage du palais de justice, et un huissier doit partir à sa recherche dans les couloirs.
Gisèle, son épouse, apparaît la première à la barre, gênée : son mari, explique-t-elle, accorde une interview à la télévision dans le couloir. Quand Évariste Nzengi arrive enfin, chemise à carreaux et sandales de cuir, il se présente sans détour comme un homme qui a traversé l'enfer, mais qui garde une confiance inébranlable dans le pardon. Le couple avait invoqué, pour justifier l'absence de leur avocat, un deuil familial en Afrique : l'enterrement d'un aïeul mort, selon leurs mots, à l'âge de 126 ans. Le tribunal, se disant peu convaincu par l'explication, refuse de renvoyer l'audience et invite le couple à se défendre seul.
Face aux juges, Évariste Nzengi ne nie pas avoir écrit. Il conteste seulement l'intention de nuire, préférant décrire ses courriers comme de simples demandes d'aide, dans l'esprit du verbe évangélique « recevoir ». Le président Daïeff, en retour, ironise doucement sur la vigueur physique apparente de l'homme qui se présentait, par courrier, comme mourant : le prévenu répond avoir tout de même « 19 de tension », preuve, à ses yeux, que le mal était réel, même s'il n'en avait pas toujours l'apparence.
« Si je les ai offensés, que Dieu me pardonne »
- Évariste Nzengi, à la barre du tribunal
Un tableau de 129 noms et une méthode bien rodée
Ce qui frappe, à l'audience, c'est la méthode. Projeté sur grand écran, un tableau recense 129 noms de prêtres, moines et religieuses, avec 113 réponses obtenues auprès de 80 personnes différentes. Pour construire sa liste, Évariste Nzengi s'appuyait sur l'ordo, l'annuaire que chaque diocèse publie chaque année pour ses membres, qu'il épluchait méthodiquement, année après année, pour élargir sans cesse le cercle de ses cibles potentielles.
Certains destinataires figuraient sous tutelle, d'autres avaient dépassé les quatre-vingt-dix ans. La méthode n'avait rien d'improvisé : les lettres, parfois recopiées ou légèrement adaptées d'un destinataire à l'autre, suivaient un même canevas. Une situation financière désespérée un mois, une pathologie lourde le suivant, toujours accompagnées d'un appel direct à la générosité chrétienne du destinataire, comme si le costume changeait mais l'histoire, elle, restait identique.
Un prêtre en particulier, désigné à l'audience sous les initiales Michel Q., a été sollicité pas moins de 92 fois au cours de la seule année 2024. L'un de ses pairs, ému par la description d'un homme « en fin de vie », a fini par lui verser 43 000 euros en 113 virements successifs, échelonnés sur plusieurs mois, sans jamais que la somme totale ne semble alerter le donateur sur la répétition du geste. Dans ses courriers, le prévenu en appelait directement à l'empathie de ses destinataires, jouant sur ce que l'un des hommes d'Église présents à l'audience a lui-même décrit comme une vulnérabilité propre à leur vocation.
« Le prêtre représente quelqu'un qui doit être généreux »
- Un homme d'Église, lors de l'audience du 8 juin
Ce même témoin devait ajouter, selon les propos rapportés à l'audience, que refuser d'aider, pour un homme d'Église, «paraît contraire à notre vocation» : un aveu qui résume, mieux qu'aucune pièce du dossier, le ressort psychologique exploité pendant six années par le prévenu.
D'un licenciement chez Citroën aux lettres de supplication
Face au tribunal, Évariste Nzengi, Franco-Congolais originaire de la République démocratique du Congo, a retracé un parcours de précarité progressive. Ancien salarié chez Citroën puis dans l'enseigne Go Sport, il dit avoir été écarté au profit de plus jeunes, remplacé, selon ses propres mots, par des étudiants moins coûteux à employer. Sans emploi salarié depuis une vingtaine d'années, il ne vivait plus que d'une allocation de solidarité d'environ 500 euros et du salaire de son épouse, femme de chambre en hôtel et auprès de personnes âgées.
Pratiquant assidu, se rendant selon ses dires « à la messe tous les dimanches », il s'est peu à peu tourné vers le clergé après la mort de ses deux parents, ceux-là mêmes, explique-t-il à la barre, qui l'aidaient jusque-là financièrement. « J'ai perdu mon papa, qui m'aidait. J'ai perdu ma maman, qui m'aidait. Alors, je me suis tourné vers les prêtres », a-t-il résumé devant les juges, comme si le glissement d'une aide familiale vers une aide ecclésiale relevait d'une évolution presque naturelle.
Une première alerte de la police, en 2016, n'avait pourtant pas suffi à l'arrêter. Selon le récit qu'en fait son épouse, il était alors rentré à la maison en expliquant simplement qu'il avait « demandé de l'argent à des gens », une explication qui, sur le moment, ne l'avait pas alarmée outre mesure. Il aura fallu neuf années supplémentaires, et plus de 235 000 euros de sollicitations, avant qu'une plainte du diocèse de Paris ne mette formellement un terme au manège.
Son épouse assure avoir découvert l'ampleur réelle des faits avec stupeur, lors de la perquisition de leur logement du Val-d'Oise, dix jours avant Noël dernier, un appartement que leur avait justement permis d'obtenir, des années plus tôt, l'action d'un prêtre proche de la communauté de l'abbé Pierre. L'ironie n'a échappé à personne dans la salle : l'homme accusé d'avoir exploité la charité ecclésiale devait lui-même, une partie de sa vie, son toit à cette même charité.
« Je veux dire merci, j'en ai ras le bol de cette affaire »
- Gisèle, épouse d'Évariste Nzengi
Poursuivie pour recel, Gisèle a vu le parquet requérir sa relaxe dès l'audience de juin, une demande que le tribunal a suivie. Reste une question qui a traversé toute l'audience sans trouver de réponse simple : comment un couple aux revenus aussi modestes a-t-il pu accumuler, courrier après courrier, plus de 235 000 euros sans que personne, dans l'entourage des victimes, n'intervienne plus tôt ?
Des victimes qui, pour la plupart, ne réclament rien
L'attitude des parties civiles a surpris jusqu'aux magistrats. Sur les trente-deux prêtres concernés, vingt-neuf n'ont réclamé aucun remboursement des sommes versées. Deux autres, par la voix de leur avocat, Me Laurent Devolvé, se sont contentés de demander un euro symbolique de dommages et intérêts, au nom de l'Association diocésaine de Paris comme de l'un des prêtres lésés. Un seul, le dernier des trente-deux, a sollicité une indemnisation plus substantielle, 2 000 euros, pour son préjudice moral et physique.
Cette quasi-unanimité dans le renoncement à réparation tient sans doute autant à la foi qu'à la lucidité : plusieurs victimes savaient le prévenu insolvable, vivant de minima sociaux, et n'ignoraient pas non plus que ses lettres, aussi trompeuses fussent-elles, s'achevaient invariablement par une formule presque prophétique : « Seul le Seigneur vous remerciera. » Une manière, peut-être, de désamorcer par avance toute demande de restitution terrestre.
Le père Jérôme Lavois, l'une des victimes, présent aux côtés du prévenu lors de l'audience de juin, s'est montré presque étonné de l'attention médiatique suscitée par l'affaire en quittant le palais de justice.
« Vous pensez que cette histoire intéressera les gens ? »
- Le père Jérôme Lavois, l'une des victimes
Cette indifférence apparente aux poursuites, de la part d'hommes qui ont pourtant versé, virement après virement, des sommes parfois considérables, dit peut-être quelque chose de la vocation même qu'invoquait Évariste Nzengi dans ses lettres : la charité, chez ces croyants, ne s'arrête pas nécessairement à la porte du tribunal. Reste que, pour les services sociaux et les diocèses eux-mêmes, cette générosité sans limite pose une question de fond : comment protéger des victimes qui, par conviction, refusent parfois d'être traitées comme telles ?
Une vulnérabilité que la justice peine à qualifier
L'affaire Nzengi n'est pas un cas isolé dans les prétoires français. Les escroqueries visant des personnes âgées isolées, souvent croyantes, se multiplient depuis plusieurs années, qu'il s'agisse de fausses collectes, de faux prêtres sollicitant des dons par téléphone ou de courriers manuscrits jouant sur la solitude affective. Ce qui distingue ce dossier, c'est l'ampleur de la cible choisie : non pas des particuliers isolés au hasard, mais une communauté entière, sélectionnée méthodiquement pour sa générosité statutaire autant que pour son âge avancé.
Le paradoxe de cette affaire est là : la loi reconnaît la vulnérabilité des victimes comme circonstance aggravante lorsqu'une escroquerie est caractérisée, mais cette vulnérabilité ne suffit pas, à elle seule, à faire basculer un mensonge en infraction si les éléments matériels de la manœuvre frauduleuse manquent. Un homme peut donc, en toute légalité pénale, cibler méthodiquement des personnes âgées de plus de quatre-vingts ans avec des lettres mensongères répétées, sans que cela constitue en soi un délit, tant qu'aucun document falsifié ni aucune mise en scène matérielle ne vient étayer ses dires.
Mentir n'est pas voler : la ligne fragile du droit pénal Au-delà du cas individuel, cette relaxe éclaire une frontière que le droit pénal français trace depuis des décennies entre la manipulation morale, condamnable sur le plan de la conscience, et l'escroquerie, seule punissable par la loi. Un vendeur qui exagère les mérites de son produit, un homme qui invente une maladie pour obtenir un don, relèvent, en l'absence de manœuvre matérielle probante, du même principe : la victime doit avoir été trompée par autre chose que sa propre crédulité ou sa générosité.
Pour les trente-deux prêtres visés dans cette affaire, la décision du tribunal ne change rien à ce qu'ils ont vécu ni à l'argent qui a quitté leurs comptes, courrier après courrier, au fil de six années. Mais elle rappelle, avec une certaine froideur juridique, que la loi pénale ne sanctionne pas tout ce qui blesse la confiance, seulement ce qui relève d'une tromperie caractérisée par des faits, et non par des mots seuls, aussi habiles soient-ils.