mercredi 22 juillet 2026, 15:09 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Économie

Pourquoi la baisse du pétrole ne se traduit-elle pas à la pompe ? Enquête sur un paradoxe français

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

Pourquoi la baisse du pétrole ne se traduit-elle pas à la pompe ? Enquête sur un paradoxe français

Pendant que le pétrole mondial recule sous la pression de l'OPEP+, les prix à la pompe continuent de grimper en France. Entre géopolitique, fiscalité et mécanique des marchés, les automobilistes paient le prix d'une équation qui ne se résout jamais en leur faveur.

Ce jeudi 9 juillet, le litre de gazole a encore progressé à la pompe. Pourtant, le baril de Brent hésitait autour de 78 dollars, en léger repli après une semaine de fortes turbulences. Comment expliquer que la détente des marchés mondiaux ne descende pas jusqu'au réservoir du conducteur ordinaire ? La réponse tient à une mécanique aussi complexe qu'opaque - et à des choix structurels que personne, dans la sphère politique, ne veut vraiment nommer.

Il suffit d'un chiffre pour mesurer l'ampleur du glissement. Les trajets en voiture pendant les vacances d'été coûtent aujourd'hui jusqu'à 48 % de plus qu'il y a dix ans. Une décennie. Deux générations de petites hausses successives, absorbées, normalisées, puis oubliées - jusqu'à ce que la saison estivale rappelle brutalement les règles du jeu.

Ce jeudi 9 juillet ne fait pas exception. Les prix des carburants continuent leur progression. Le gazole augmente de 1,1 centime pour s'établir à 1,925 euro le litre, tandis que le SP95-E10 gagne 0,8 centime pour atteindre 1,919 euro. Le SP98, lui, franchit désormais les 2 euros le litre à 2,006 euro. Des chiffres qui, pris isolément, semblent presque anodins - quelques dixièmes de centime par jour. Leur accumulation, en revanche, finit par peser lourdement sur les budgets.

Une semaine de hausse lente mais continue

La tendance s'inscrit dans la durée. Ce mercredi 8 juillet, les prix poursuivaient déjà leur progression, avec un gazole presque aussi cher que le SP95-E10, et le SP98 qui franchissait le seuil psychologique des 2 euros par litre. Avant cela, mardi 7 juillet, le prix moyen du SP98 avait atteint exactement 2 euros le litre, tandis que le gazole et le SP95-E10 se rapprochaient tous deux de 1,91 euro.

Cette montée en pression n'est pas née de rien. Elle s'enracine dans une crise qui a débuté bien avant l'été. Les courbes se sont envolées dans les jours ayant suivi les premières frappes israélo-américaines contre l'Iran le 28 février. Le gazole est le carburant le plus touché par cette hausse, ayant pris 50 centimes entre le 27 février et le 31 mars. L'Europe importe une grande partie du gazole qu'elle consomme, contrairement à l'essence pour laquelle le continent peut subvenir à ses besoins grâce à ses capacités de raffinage. Une asymétrie structurelle qui explique pourquoi le gazole absorbe les chocs géopolitiques avec bien moins d'amortissement que l'essence.

Le paradoxe du baril qui baisse sans que la pompe suive

C'est ici que le raisonnement populaire achoppe. Le baril mondial, lui, recule. Ou du moins hésite. Le Brent se maintenait à environ 78,3 dollars jeudi, après une hausse de 5,2 % la veille - sa plus forte progression journalière depuis mai -, les marchés réévaluant les perspectives d'approvisionnement au Moyen-Orient à la suite des nouvelles hostilités américano-iraniennes.

Pourtant, les prix du pétrole Brent ont chuté de 120 à 72 dollars le baril depuis mars, conséquence directe de la réouverture du détroit d'Ormuz après un accord irano-américain. Un effondrement de 40 % en quatre mois. Et malgré cela, à la pompe, les prix grimpent encore. Le décalage n'est pas une anomalie - c'est le fonctionnement normal d'un système à plusieurs vitesses.

La transmission n'est ni immédiate ni parfaitement proportionnelle. Les cotations des produits raffinés, les marges de raffinage, les coûts de transport, le taux de change euro-dollar et la fiscalité interviennent dans le prix final. Une détente du pétrole ne se traduit pas toujours rapidement par une baisse visible en station. Les ajustements peuvent prendre plusieurs jours, parfois davantage, selon les stocks déjà achetés et la politique commerciale des distributeurs.

L'OPEP+ joue sa partition, mais le Détroit d'Ormuz rebat les cartes Le contexte mondial ne simplifie rien. Dimanche 5 juillet, les ministres de l'OPEP+ ont décidé d'augmenter les quotas de production de 188 000 barils par jour pour août - un choix similaire aux mois précédents, impliquant l'Arabie saoudite, l'Irak, l'Algérie, Oman, la Russie, le Koweït et le Kazakhstan. Une cinquième hausse mensuelle consécutive, censée détendre l'offre. Sauf que le contexte géopolitique complique immédiatement le tableau.

Depuis février 2026, le blocage du détroit d'Ormuz, décidé par le gouvernement iranien, avait largement freiné les exportations des pays du Golfe jusqu'en juin. Entre février et mai, la production cumulée de l'Arabie saoudite, du Koweït et de l'Irak s'était effondrée à 6 millions de barils par jour. La situation s'est progressivement améliorée avec la signature, le 17 juin, du protocole d'accord entre les États-Unis et l'Iran, ouvrant une période de négociations de soixante jours reconductible.

Mais cette accalmie est fragile. Le Brent a reculé vers 77 dollars jeudi, mettant fin à un rebond de deux jours, même après que l'armée américaine a confirmé de nouvelles frappes sur l'Iran pour la deuxième journée consécutive. Washington affirmant vouloir réduire la capacité iranienne à menacer la navigation dans le détroit d'Ormuz, Téhéran a visé des bases militaires américaines dans la région en représailles. L'accord irano-américain sur le détroit d'Ormuz est renouvelable tous les 60 jours, introduisant une vulnérabilité structurelle. Toute rupture diplomatique pourrait provoquer un nouveau choc d'offre.

TotalEnergies plafonne - mais pas pour tout le monde

Face à cette pression tarifaire, les pouvoirs publics ont laissé le premier acteur privé occuper le terrain. TotalEnergies maintient, en juillet et en août, un plafonnement à 1,99 euro le litre sur l'essence et le diesel dans ses 1 200 stations-service situées en zones rurales, avec une extension à l'ensemble de ses stations d'autoroute lors des week-ends de grands départs.

Le dispositif paraît généreux. Il est surtout ciblé. Le plafonnement s'applique uniquement dans ces 1 200 stations rurales. Pas en ville, pas sur l'autoroute en semaine. Les cinq week-ends concernés sur autoroute sont précisément les 4-5 juillet, du 11 au 14 juillet, les 1er-2 août, les 15-16 août et les 29-30 août.

La mécanique est révélatrice. Ces derniers jours, les prix du carburant sont globalement repassés sous les prix plafonnés de TotalEnergies dans les stations indépendantes. Au 30 juin 2026, le prix moyen du SP95 atteignait 1,963 euro dans les stations indépendantes, contre 1,895 euro chez Carrefour Contact ou 1,861 euro chez Leclerc. Le plafond TotalEnergies, en clair, n'est réellement utile que là où la concurrence n'existe pas - sur l'autoroute et dans les bourgs isolés.

Plusieurs grandes enseignes de distribution ont relancé, début juillet, des opérations de vente à prix coûtant sur trois jours. Une initiative destinée à fidéliser la clientèle avant les grands chassés-croisés des vacances, mais qui reste ponctuelle et ne résout en rien la problématique structurelle des prix à la pompe.

L'angle mort - la fiscalité que personne ne nomme

Ce que ni les communiqués de TotalEnergies ni les relevés quotidiens n'explicitent, c'est la part de la fiscalité dans le prix final. La TICPE - Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques - représente une part fixe, indépendante des cours mondiaux. Quand le baril monte, le consommateur paye plus - sans que l'État encaisse moins. Quand le baril baisse, la fiscalité fixe crée un plancher artificiel qui amortit la détente.

Auditionné par la commission des finances de l'Assemblée nationale le 17 juin, le PDG Patrick Pouyanné a chiffré le coût du plafonnement pour son groupe : "On en est à, à peu près, 200 millions d'euros aujourd'hui." Le dirigeant a prévenu que toute taxe sur les superprofits visant les activités de raffinage entraînerait l'annulation immédiate de ce soutien tarifaire. Un avertissement à peine voilé à l'adresse des parlementaires - et un indice sur les rapports de force réels entre l'État et les majors pétrolières.

Pour l'automobiliste qui remplit son réservoir ce 9 juillet, la question reste entière. Le baril a perdu 40 % depuis mars. La pompe, elle, n'a pas suivi. L'écart entre ces deux réalités a un nom - il s'appelle marge, fiscalité, logistique, taux de change. Et surtout, il s'appelle impunité.

« On en est à, à peu près, 200 millions d'euros" - Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, 17 juin 2026. »

Les chiffres clés de la pompe au 9 juillet 2026

L'APPELLes chiffres clés de la pompe au 9 juillet 20261,925 Gazole : €/L (+centime en h, +)95SP-E: €/L (+centime, +)98 SP: €/L (premier passage au-dessus des €)78,3 Brent : $ le baril (+ mercredi)188 OPEP+ : +barils/jour (août ᵉ hausse consécutive)1,99 TotalEnergies : plafond à €/L (stations rurales + autoroutes, uniquement lors de week-ends de grands départs).10 juillet 2026 · lappelfrance.fr

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Partager :
100%