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Fermetures d’usines, records d’investissement : le grand écart de l’économie française en 2026

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Fermetures d’usines, records d’investissement : le grand écart de l’économie française en 2026

D'un côté, 75 350 emplois menacés en trois mois - un niveau plus élevé qu'au pire de la crise de 2009. De l'autre, 93 milliards d'euros d'investissements étrangers annoncés en une seule journée. Deux visages d'une même économie, au même moment.

Les chiffres officiels de la Banque de France, de la Dares et du cabinet Altares dessinent une France économique à deux vitesses en ce début d'été 2026. D'un côté, une vague de plans sociaux et de défaillances d'entreprises qui n'a pas faibli depuis deux ans. De l'autre, un sommet Choose France qui a battu tous les records d'attractivité. L'Appel a croisé les données officielles pour comprendre ce qui se joue vraiment.

Les plans sociaux, une hausse continue depuis 2023

Selon les données officielles de la Dares, le ministère du Travail, le nombre de plans de sauvegarde de l'emploi (PSE) validés ou homologués s'élevait à 162 procédures au quatrième trimestre 2025, en hausse de 4,7 % sur un an. Ces procédures ont concerné 13 900 ruptures de contrats, soit une progression de 20,5 % en un an. Au trimestre précédent, la Dares comptabilisait déjà 156 PSE validés, en hausse de 10,6 % sur un an, pour 12 300 ruptures de contrats.

Sur l'ensemble de l'année 2024, dernière année consolidée par la Dares, 56 000 ruptures de contrats ont été validées ou homologuées dans le cadre de PSE, contre 36 000 en 2023 - une hausse de 56 % en un an. La Dares recensait alors 600 plans sociaux pour l'année. Le taux de chômage, de son côté, atteignait 7,9 % au quatrième trimestre 2025, son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2021.

De son côté, la CGT, qui tient sa propre comptabilité des fermetures de sites, recense 483 plans de suppressions d'emplois entre septembre 2023 et décembre 2025, dont 75 % concernent des sites industriels. Le syndicat évalue entre 200 000 et 300 000 le nombre d'emplois menacés ou supprimés sur cette période.

Un niveau de défaillances jamais vu depuis 2009

Au-delà des plans sociaux dans les grandes entreprises, c'est l'ensemble du tissu économique qui est concerné. Selon la Banque de France, le nombre de défaillances d'entreprises cumulées sur douze mois atteignait 70 228 unités légales à fin avril 2026, en hausse constante mois après mois depuis le début de l'année : 68 961 en janvier, 69 392 en février, 69 978 en mars.

Le cabinet spécialisé Altares, dans son étude publiée le 14 avril 2026, chiffre à 18 986 le nombre d'ouvertures de procédures collectives sur le seul premier trimestre 2026, soit une hausse de 6,4 % sur un an - un "niveau historiquement élevé", selon le cabinet. Conséquence directe : 75 350 emplois étaient menacés sur ces trois mois, davantage qu'au premier trimestre 2009, précédent record enregistré au plus fort de la crise financière mondiale.

"Nous avions mieux fini l'année 2025 que nous commençons l'année 2026. Pour survivre, une entreprise ne doit plus seulement faire du chiffre d'affaires, elle doit aller chercher du cash au quotidien."

Thierry Millon, directeur des études chez Altares, avril 2026

Accélération ou décélération ? Un signal à double lecture

Les données de la Banque de France révèlent une nuance importante. En rythme annuel glissant sur douze mois, la progression des défaillances a en réalité ralenti tout au long du second semestre 2025 : +8,4 % en juin, +5,9 % en juillet, +4,7 % en octobre, +4,4 % en novembre, puis +3,5 % en décembre. Une décélération progressive qui laissait espérer une stabilisation.

Mais les données trimestrielles d'Altares pour le début 2026 montrent une nouvelle accélération : +6,4 % au premier trimestre, contre une moyenne de 18 400 défaillances par trimestre observée depuis deux ans, elle-même déjà supérieure de 5 000 unités à la moyenne de la période 2018-2019. Autrement dit, la tendance de fond au ralentissement observée fin 2025 s'est interrompue au tout début de l'année 2026.

Fait notable : les entreprises de plus grande taille semblent mieux résister. Selon Altares, seules 54 défaillances ont concerné des structures de 100 salariés et plus au premier trimestre 2026, un chiffre en baisse, et près de 90 % de ces grandes entreprises poursuivent leur activité via une procédure de redressement ou de sauvegarde plutôt qu'une liquidation pure. À l'inverse, les microentreprises de moins de trois salariés concentrent 75 % des procédures ouvertes, avec 14 311 défaillances, en hausse de 11,2 %.

Une remontée après une décennie de baisse

Ces chiffres prennent un relief particulier remis dans leur contexte historique. Selon la Dares, le nombre de PSE autorisés chaque année par l'administration n'a cessé de diminuer sur la décennie précédente, passant de 750 procédures en 2014 à seulement 299 en 2022, hors pic exceptionnel à plus de 600 lors de la crise sanitaire de 2020-2021. La remontée à 600 PSE dès 2024, puis la poursuite de la hausse en 2025 et 2026, marque donc une véritable rupture de tendance après huit années d'amélioration progressive.

Le commerce n'est pas épargné par ce mouvement, aux côtés de l'industrie. Le distributeur Auchan avait annoncé fin 2024 la suppression de 2 389 emplois, avant que ce plan social ne soit invalidé par le tribunal administratif de Lille en septembre 2025 pour irrégularités de procédure, une décision confirmée en appel début 2026 - environ 1 990 salariés concernés avaient toutefois déjà trouvé une solution de reclassement entre-temps. Le groupe Casino, de son côté, prévoit entre 2 400 et 3 000 suppressions de postes, avec la fermeture ou la conversion en franchise de près de 270 magasins jugés non rentables.

La coiffure et les soins de beauté concentrent, à eux seuls, plus des deux tiers des défaillances de très petites entreprises. Le secteur du transport se dégrade nettement (+12,9 %), avec une explosion chez les taxis (+61 %). L'agriculture affiche une hausse de 23 %, les services aux entreprises de 11,7 %, portés par la propreté (+41 %). À l'inverse, la construction se stabilise globalement (+1,7 %), portée par un recul des travaux publics (-20 %), et la restauration se stabilise presque (-0,4 %).

Dans l'industrie lourde, les fermetures se succèdent depuis le début de l'année : l'équipementier automobile Dumarey Powerglide a annoncé la fermeture de son site d'Andrézieux-Bouthéon dans la Loire, supprimant 266 emplois d'ici la fin 2026, après une première fermeture à Strasbourg. Le groupe thaïlandais Indorama Ventures a fermé définitivement son usine de Longlaville en Meurthe-et-Moselle le 22 juin, supprimant 162 emplois après 33 ans d'activité. L'allemand Thyssenkrupp doit fermer son site d'Isbergues dans le Pas-de-Calais entre juin et septembre 2026. Dans la chimie, l'usine Vencorex de Grenoble reste menacée de fermeture, avec 450 postes directs en jeu.

"Le modèle économique n'est pas viable."

Direction de Dumarey Powerglide, à propos de la fermeture de son site d'Andrézieux-Bouthéon, mars 2026

En parallèle : un record historique d'investissements étrangers Le même mois où ces fermetures se multiplient, la France a accueilli le 1er juin 2026 la neuvième édition du sommet Choose France, au Château de Versailles. Le résultat annoncé par l'Élysée dépasse toutes les éditions précédentes : 93 milliards d'euros d'investissements étrangers confirmés, répartis sur 71 projets, pour la création annoncée de plus de 15 600 emplois.

Ce montant dépasse à lui seul les 87 milliards d'euros cumulés des huit éditions précédentes du sommet depuis sa création en 2018. Depuis cette date, ce sont au total 231 décisions d'investissement qui ont été recensées, pour environ 50 000 emplois créés selon l'Élysée.

"Cette édition de Choose France à elle seule va permettre de cristalliser un montant record de 93 milliards d'euros d'investissements confirmés pour plus de 15 000 emplois."

Emmanuel Macron, président de la République, sommet Choose France, 1er juin 2026

Où va vraiment cet argent ?

L'essentiel du montant record s'explique par une poignée d'annonces géantes concentrées sur l'intelligence artificielle. Le japonais SoftBank a annoncé un investissement de 45 milliards d'euros déjà confirmés, pouvant atteindre 75 milliards, pour développer des centres de données d'intelligence artificielle dans les Hauts-de-France - soit une capacité de 3,1 gigawatts d'ici 2031, pour 8 600 emplois de chantier et seulement 900 emplois d'exploitation pérennes une fois les sites construits.

Le fonds canadien Brookfield porte à 30 milliards d'euros ses investissements dans les infrastructures d'IA, également dans les Hauts-de-France. Le néerlandais Nebius annonce plus de 8 milliards d'euros à Béthune, sur l'ancienne friche Bridgestone. Le Campus AI, porté par le fonds émirati MGX, Bpifrance, Mistral AI et Nvidia, prévoit un second site pour environ 7,5 milliards d'euros. Selon les chiffres officiels, l'Île-de-France concentre à elle seule près d'un tiers des annonces nationales, soit plus de 7 milliards d'euros et une vingtaine de projets.

Les secteurs plus traditionnels ne sont pas absents : la santé et la pharmacie affichent plusieurs annonces notables, dont 500 millions d'euros du laboratoire Boehringer Ingelheim d'ici 2030 sur plusieurs sites français. Mais ces montants restent sans commune mesure avec les dizaines de milliards fléchés vers le calcul et les centres de données.

Le bémol des économistes

Plusieurs économistes appellent toutefois à relativiser la portée de ces annonces. Selon Sylvain Bersinger, cité par plusieurs médias économiques, ces chiffres "ne doivent pas masquer le fait que l'investissement total des entreprises en France est déprimé", la réindustrialisation du pays restant très incomplète en dehors de ces méga-projets technologiques. Le délai entre une annonce à Versailles et sa concrétisation effective sur le terrain peut par ailleurs s'étaler de deux à cinq ans, rendant tout bilan définitif prématuré avant 2028-2030.

Selon le baromètre 2026 du cabinet EY, la France reste toutefois la première destination européenne des investissements étrangers pour la septième année consécutive, avec 852 projets recensés en 2025 sur 5 026 à l'échelle du continent, devant le Royaume-Uni et l'Allemagne.

Cette dynamique se retrouve également du côté des jeunes pousses françaises. La promotion 2026 du French Tech 120, dévoilée le 15 juin lors du salon VivaTech, rassemble 120 entreprises technologiques ayant réalisé 11,3 milliards d'euros de revenus cumulés en 2025, en croissance moyenne de 31 % sur un an, et ayant créé 46 000 emplois dans le monde, dont 33 500 en France. Trente d'entre elles ont désormais franchi le cap des 100 millions d'euros de revenus annuels, et l'entreprise Mistral AI est devenue au passage la première "décacorne" française, valorisée à plus de dix milliards de dollars.

Une économie à deux vitesses

Le contraste entre ces deux séries de chiffres, publiées à quelques semaines d'intervalle par des institutions aussi officielles les unes que les autres, illustre une réalité que les économistes qualifient de plus en plus souvent d'économie "à deux vitesses". D'un côté, une industrie traditionnelle - automobile, chimie, papier-carton, textile technique - confrontée à la concurrence internationale, à la hausse des coûts de l'énergie et à des tensions de trésorerie chroniques, qui continue de fermer des sites à un rythme jamais vu depuis la crise de 2009.

De l'autre, un secteur technologique et énergétique porté par la course mondiale à l'intelligence artificielle, qui attire des capitaux d'une ampleur inédite, mais dont la traduction en emplois durables reste, pour l'instant, disproportionnellement faible au regard des sommes annoncées : quelques centaines d'emplois pérennes pour des dizaines de milliards investis dans certains projets de centres de données, contre des centaines d'emplois directement supprimés dans chaque fermeture de site industriel classique.

Entre ces deux réalités, ce sont les mêmes territoires qui, souvent, encaissent les deux mouvements simultanément : les Hauts-de-France concentrent à la fois plusieurs des plus grosses annonces de Choose France 2026 et plusieurs fermetures industrielles majeures de l'année, à l'image de Thyssenkrupp à Isbergues, tout près des futurs centres de données annoncés par SoftBank et Brookfield.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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