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L’homme qui valait 202 euros

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L’homme qui valait 202 euros

Un Afghan en transit entre Bucarest et Schweinfurt. Une allocation supprimée. Et un arrêt de la Cour de Justice européenne qui vient de rappeler à l'Allemagne - et à toute l'Europe - ce que signifie la dignité humaine.

L'homme qui valait 202 euros

Un Afghan en transit entre Bucarest et Schweinfurt. Une allocation supprimée. Et un arrêt de la Cour de Justice européenne qui vient de rappeler à l'Allemagne - et à toute l'Europe - ce que signifie la dignité humaine.

ARGENT DE POCHE SUPPRIMÉ

202€

Par mois. 40 % des aides totales. Supprimé pour cause administrative.

DÉLAI DE TRANSFERT DUBLIN

36 mois maximum selon le nouveau Pacte européen en vigueur au 12 juin 2026.

Il avait fui Kaboul sous les bombes, traversé la Turquie à pied, dormi dans des forêts serbes. Lorsqu'il a frappé à la porte de l'Europe, on lui a d'abord répondu : mauvaise porte. Puis on lui a coupé l'argent. C'est l'histoire d'un homme, d'un formulaire, et d'un continent qui peine à décider ce que valent les êtres humains en transit.

Un homme, un dossier, une décision qui change tout

Il s'appelait M., dans les documents officiels. Un ressortissant afghan, la trentaine, arrivé en Europe par la route des Balkans. Comme des milliers d'autres avant lui, il avait mis le pied sur le sol roumain en premier - ce geste anodin qui allait conditionner toute la suite de sa vie administrative en Europe.

Car en vertu du règlement Dublin III, c'est ce pays de première entrée qui est juridiquement responsable de l'examen de sa demande d'asile. Peu importe que M. ait ensuite rejoint l'Allemagne, où vivait un cousin, où il parlait quelques mots appris dans un camp de transit, où il avait ébauché des projets d'avenir.

L'Office fédéral des migrations et des réfugiés allemand — le BAMF - a tranché : responsabilité roumaine. Transfert ordonné. Et dans l'attente de ce transfert, le district de Schweinfurt, en Bavière, a tiré les conséquences comptables de la situation.

M. recevrait toujours un toit, de la nourriture, des produits d'hygiène. Mais plus un centime en espèces. Ni pour acheter un vêtement. Ni pour prendre le bus. Ni pour téléphoner à sa famille restée à Kaboul.

“Les vêtements font partie des besoins essentiels de tout être humain. Leur financement ne peut être supprimé de manière forfaitaire.” - Cour de Justice de l'Union européenne, affaire C-621/24, juin 2026

202 euros. Le prix d'une dignité contestée

En Allemagne, les demandeurs d'asile perçoivent pendant les trois premiers mois des prestations en nature - logement, nourriture - complétées par 202 euros mensuels dits « d'argent de poche ». Une somme modeste, mais qui représente plus de 40 % des aides totales accordées.

C'est précisément cette somme que le district de Schweinfurt avait supprimée pour M. La logique administrative était cohérente : puisqu'il est censé partir en Roumanie, pourquoi lui verser des aides qui incombent à un autre pays ?

La Cour fédérale sociale allemande a estimé que la question méritait un éclairage européen. Elle a saisi la Cour de Justice de l'Union européenne. La réponse, rendue en juin 2026 dans l'affaire C-621/24, est sans ambiguïté.

La directive européenne de 2013 sur l'accueil des demandeurs d'asile impose aux États membres de garantir un « niveau de vie adéquat ». Ce niveau, précise la Cour, ne se limite pas au lit et à l'assiette. Il inclut les vêtements, les articles ménagers, et les prestations en espèces permettant « un minimum de participation à la vie sociale et culturelle ».

Prendre le bus pour se rendre à un rendez-vous médical. Appeler un avocat. Acheter un cahier pour apprendre la langue. Des gestes ordinaires que l'on ne peut accomplir sans argent — et que la loi européenne reconnaît désormais comme des droits.

“L'Allemagne a privé des demandeurs d'asile de prestations auxquelles ils avaient droit depuis des années. C'est une violation flagrante du droit européen- et un vrai scandale.”

 Wiebke Judith, porte-parole juridique de Pro Asyl

Dublin : un système à bout de souffle L'affaire M. n'est pas isolée. Elle illustre les contradictions profondes d'un système conçu il y a trente ans dans un autre monde migratoire, et qui se fracasse aujourd'hui contre les réalités humaines qu'il prétend organiser.

Le règlement Dublin III, en vigueur depuis 2013, repose sur une idée simple : un seul pays examine une demande d'asile, celui de première entrée. Derrière cette simplicité apparente se cache une injustice géographique : les pays aux frontières extérieures - Grèce, Italie, Espagne - absorbent la quasi-totalité de la pression migratoire, tandis que les pays du Nord bénéficient d'un bouclier réglementaire.

En mars 2026, un autre arrêt de la CJUE - l'affaire dite Daraa c. Allemagne - est venu compliquer encore davantage ce tableau. La Cour a précisé qu'un État membre ne peut se décharger unilatéralement de ses obligations Dublin. Si le transfert n'a pas lieu dans un délai de six mois, c'est l'État où se trouve le demandeur qui reprend la main.

Le système Dublin se transforme ainsi, progressivement, en un mécanisme de responsabilité subsidiaire - un filet de sécurité que personne n'avait vraiment prévu, et que les États membres regardent avec une inquiétude croissante.

Le Pacte de juin 2026 : durcissement ou protection ?

C'est précisément dans ce contexte qu'entre en vigueur, le 12 juin 2026, le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile. Adopté en mai 2024 après des années de négociations épuisantes, il ambitionne de refondre l'ensemble du système.

Parmi les nouveautés : le délai de transfert Dublin peut désormais être prolongé jusqu'à trente-six mois - contre dix-huit auparavant - pour les personnes considérées comme ayant fui. À l'avenir, les demandeurs d'asile ne devraient recevoir des prestations matérielles que dans le pays européen compétent pour leur dossier.

Cette dernière disposition soulève une question directe : que se passe-t-il pour des personnes comme M., qui se trouvent dans un pays mais dont le dossier relève d'un autre ? La Cour de Justice a posé un plancher. Le professeur Constantin Hruschka, spécialiste du droit d'asile à l'Université de Freiburg, est catégorique.

“Même avec l'entrée en vigueur du nouveau Pacte, il n'est plus permis de réduire ou de supprimer les prestations en espèces. La Cour a fixé un seuil minimum de dignité- et ce seuil est contraignant.”

 Prof. Constantin Hruschka, Université de Freiburg, juin 2026

La nouvelle directive « accueil » du Pacte, la directive 2024/1346, reprend à son article 20 les mêmes dispositions protectrices que la directive de 2013. L'arrêt C-621/24 conserve donc toute sa force contraignante dans le nouveau cadre juridique.

Ce que l'Europe doit à ses demandeurs

Derrière les numéros d'affaires et les références réglementaires, il y a des hommes et des femmes. Des gens qui ont quitté l'Afghanistan sous les Taliban, la Syrie sous les bombes, l'Érythrée sous la dictature. Des gens qui ont survécu à des traversées que nous ne voulons pas imaginer.

Lorsqu'ils arrivent en Europe, on leur remet souvent un formulaire avant de leur tendre la main. On leur explique quel pays est « responsable » d'eux — comme s'ils étaient un colis dont on dispute l'acheminement.

Le verdict de la Cour de Justice de l'UE dit quelque chose de simple, que l'on aurait pu croire évident : un être humain en transit ne peut pas être privé de l'argent nécessaire pour s'habiller, se déplacer, communiquer. Pas au nom d'une procédure administrative. Pas au nom d'un règlement européen.

Éric Marquardt, porte-parole des Verts au Parlement européen pour les questions d'asile, l'a formulé ainsi : « Ce jugement doit être un signal d'alarme pour que le respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine redevienne le principe directeur de la politique européenne d'asile. »

M. attend toujours. Son dossier est quelque part entre Schweinfurt et Bucarest. Mais désormais, il a un droit que l'Europe ne peut plus lui retirer.

CJUE, affaire C-621/24 (juin 2026) • CJUE, arrêt Daraa c. Allemagne (5 mars 2026) • Forum Réfugiés (octobre 2025, mars 2026) • Epoch Times FR • RefugeeHelp • Asylum Info Germany • Déclarations de Pro Asyl, des Verts européens et du prof. Hruschka (Université de Freiburg). REPÈRES & RÉACTIONS 2013 Directive accueil UE : obligation d'un niveau de vie adéquat pour tout demandeur.

2022 Loi constitutionnelle all. : les aides ne peuvent descendre sous le seuil de subsistance.

Mars 26 CJUE, Daraa c. Allemagne : un État ne peut se décharger unilatéralement de Dublin.

Hruschka: « Même avec le Pacte, couper les espèces n'est plus légal. »

Juin 26 CJUE, C-621/24 : suppression des espèces pour demandeurs Dublin = illégal.

12/06/26 Entrée en vigueur du Pacte européen sur la migration et l'asile.

Pro Asyl: « Des années de privation illégale. Un vrai scandale. »

202 € Argent de poche mensuel en Allemagne, soit +40 % des aides totales.

Marquardt: « Ce jugement doit être un signal d'alarme. »

36 mois Nouveau délai maximum de transfert Dublin selon le Pacte 2026.

PAR LA RÉDACTION - L'APPEL Luxembourg • Berlin • Besançon · L'Appel
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