LA CRISE QUI A CHANGÉ LE DESTIN ÉCONOMIQUE DE BESANÇON
L’Heure Impossible
Quand des ouvriers ont décidé que leur usine ne mourrait pas
Printemps 1973. Dans les ateliers de l’usine Lip, au quartier de Palente, à Besançon, 1 300 ouvriers fabriquent des montres portées par des millions de Français. Certaines de ces montres ont été offertes au général de Gaulle. D’autres ont accompagné les alpinistes français sur l’Annapurna. Lip, c’est une légende industrielle. Mais ce printemps-là, la légende est en train de mourir. Ce reportage raconte comment elle a refusé de mourir seule.
Par la Rédaction · L’Appel, Besançon
La serviette oubliée
Le détail qui change tout tient dans une serviette en cuir.
En mai 1973, des ouvriers de l’usine Lip tombent par hasard sur des documents appartenant à un administrateur.
Ils lisent. Ils relistent. Ce qu’ils découvrent est pire que tout ce qu’ils avaient imaginé : la direction envisage de supprimer 480 postes sur 1 300. Pour certains secteurs entiers de l’usine, c’est la liquidation pure et simple.
La nouvelle se répand dans les ateliers en quelques heures.
Il est important de comprendre ce que représente Lip à Besançon en ce printemps 1973. L’entreprise a été fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann, un horloger de la ville. Elle a survécu aux guerres, aux crises, aux mutations technologiques.
Elle a su innover : ses montres ont équipé les alpinistes français sur l’Annapurna en 1950. Le général de Gaulle en a reçu une. Le président américain Eisenhower aussi.
À Besançon, il n’existe presque pas de famille qui n’ait un lien avec Lip.
Un père. Une mère. Un oncle. Un voisin de palier.
L’usine, c’est le quartier de Palente. Et le quartier de Palente, c’est une partie de l’âme de la ville.
Alors quand les documents de la serviette révèlent l’ampleur du désastre prévu, ce n’est pas seulement la colère qui monte dans les ateliers. C’est quelque chose de plus profond. Une forme de trahison. Le sentiment que des décisions capitales ont été prises loin d’ici, dans des bureaux parisiens ou zurichois, par des gens qui n’ont jamais posé les mains sur un mécanisme de montre.
Le 12 juin 1973, les administrateurs provisoires annoncent officiellement la liquidation et le licenciement de l’ensemble du personnel.
L’usine est occupée sur-le-champ.
Charles Piaget et la question qui change tout
Il y a un homme, dans cette histoire, sans qui rien ne se serait passé de la même façon.
Charles Piaget a quarante-cinq ans en 1973. Né à Besançon en 1928, il est entré chez Lip en 1946, à dix-huit ans, le jour même de son embauche syndiqué à la CFTC – qui deviendra la CFDT. Il est délégué syndical, militant chrétien de gauche, membre du PSU. Un homme de conviction, pas de tribune.
Pendant des jours, dans le gymnase prêté par la mairie de Besançon où les ouvriers expulsés de l’usine se retrouvent, Piaget et ses camarades tournent en rond. Les jours passent.
Les semaines menacent de passer. Si chacun s’inscrit à l’ANPE avec une situation différente, la lutte collective devient impossible. Les solidarités s’effritent. La résignation prend le dessus.
Alors Piaget pose la question à voix haute.
Et si on fabriquait les montres nous-mêmes ?
« Il n’y avait plus personne pour diriger. C’était donc une situation qui allait s’envenimer. Il n’y avait pas d’autre solution que de fabriquer, de vendre et de se payer. »
La formule naît ainsi. Non dans un discours. Non dans un manifeste. Dans une salle de gymnase, entre des gens épuisés et déterminés, après une dizaine de jours de réflexion collective.
« C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie. »
Ces neuf mots vont faire le tour de la France.
Le trésor de guerre de Palente
Ce qui se passe ensuite tient du roman d’aventure autant que du documentaire social.
Avant l’expulsion par les 3 000 gardes mobiles envoyés par le gouvernement Messmer le 14 août 1973, les ouvriers ont eu le temps de réquisitionner le stock de montres. Des milliers de garde-temps, cachés dans des appartements, des caves et des greniers éparpillés autour de Besançon.
Un véritable trésor de guerre.
Puis commence une organisation clandestine d’une ingéniosité remarquable. Des commissions sont créées. L’une s’occupe de la production. Une autre de la communication.
Une autre encore des relations avec les syndicats, les élus et les journalistes. Des ouvriers partent en tournée dans toute la France pour vendre les montres directement au public – un « Tour de France » syndical et commercial à la fois.
Les sacs remplis d’argent liquide sont transportés en train jusqu’à une banque parisienne.
La scène ferait sourire si elle n’était pas réelle. Et vraiment réelle.
Dans les assemblées générales -il y en aura plus de deux cents au total – les débats durent parfois toute la nuit. Hommes et femmes, techniciens et ouvriers de chaîne, jeunes embauchés et anciens proches de la retraite : tous ont voix au chapitre.
La démocratie directe s’invente dans les gymnases et les salles paroissiales de Besançon.
« Plusieurs, c’est plus sûr qu’un seul. Chacun a montré qu’il était possible de créer un grand collectif de lutte solidaire, égalitaire, fraternelle, autogestionnaire. » – Charles Piaget
Le 29 septembre 1973 – Cent mille personnes dans les rues
Le 29 septembre 1973, Besançon se réveille différente.
Depuis la veille au soir, les trains arrivent des quatre coins de la France. Les cars déposent leurs passagers place de la Révolution. Les routes d’accès à la ville sont encombrées. Sur les trottoirs, des gens que personne ne connaît mais que tout le monde reconnaît : ils portent des badges, des drapeaux, des banderoles.
Des syndicalistes de Paris, Lyon, Marseille. Des étudiants. Des intellectuels. Des artistes. Des familles venues de Franche-Comté voisine et de bien plus loin encore – certains arrivent d’autres pays européens. Jean-Paul Sartre a exprimé son soutien. Les noms les plus connus de la gauche intellectuelle française se sont engagés.
La manifestation rassemble plus de 100 000 personnes.
Pour une ville de la taille de Besançon, le chiffre est vertigineux. Les rues pavées du centre historique débordent.
Les slogans résonnent contre les façades du XVIIIe siècle. Quelque part entre la Citadelle de Vauban et les quais du Doubs, quelque chose d’historique est en train de se produire.
Le Premier ministre Pierre Messmer regarde la télévision ce soir-là. Quelques semaines plus tôt, il avait déclaré : « Lip, c’est fini. »
Il s’était trompé.
Valérie Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, avait eu une formule plus brutale encore : « Les Lip vont véroler tout le corps social. Il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs et qu’ils le restent ! »
Ce jour du 29 septembre, dans les rues de Besançon, cette phrase résonne comme un aveu.
Derrière les slogans, la dure réalité
Pourtant, la force d’un slogan ne suffit pas à arrêter l’histoire économique.
Charles Piaget le sait mieux que quiconque. Les ouvriers de Lip ne se battent pas contre une mauvaise gestion. Ils ne se battent pas non plus contre un patron malveillant. Ils se battent contre quelque chose de plus grand, de plus diffus, de plus difficile à nommer.
Le monde change.
Les montres japonaises inondent les marchés européens à des prix que les fabricants français ne peuvent pas atteindre.
La technologie électronique est en train de rendre obsolète une partie du savoir-faire horloger traditionnel. Les Trente Glorieuses touchent à leur fin. Le modèle économique qui avait nourri Besançon pendant plus d’un siècle est en train de vaciller.
En octobre 1973, le médiateur gouvernemental Henri Giraud propose un plan qui fissure l’unité syndicale. Le bloc CGT-CFDT se fracture. Le 12 octobre, l’assemblée générale des Lip refuse à une grande majorité le plan Giraud – lequel acceptait une logique de 169 licenciements. Mais la minorité qui vote pour affaiblit le mouvement.
Le front commun se lézarde.
Des tentatives de relance s’ensuivent. En 1973-1974, un accord permettant la réembauche de la quasi-totalité des salariés est obtenu – une victoire réelle. Mais la nouvelle entreprise reste fragile. Les banques refusent de prêter. Les fournisseurs hésitent. Les promesses ne sont pas toutes tenues.
En 1977, l’assemblée générale vote la transformation en six coopératives ouvrières – les SCOP – regroupées sous le nom « Les Industries de Palente ». Légalisées en 1980, elles s’éteignent progressivement au fil de la décennie.
En 1990, la dernière liquidation est prononcée.
L’aventure est terminée. Mais quelque chose demeure.
Ce que Besançon a construit sur les décombres
Dans les années 1980, une question traverse la ville entière : que devient Besançon sans ses montres ?
La réponse n’est pas venue d’un plan gouvernemental ni d’un investisseur providentiel. Elle est venue des ateliers eux-mêmes. De la mémoire des gestes. De la précision accumulée sur plusieurs générations.
Car derrière une montre, il y a des compétences que personne ne peut acheter sur catalogue : la miniaturisation, la mécanique fine, le contrôle de qualité au micron, l’ingénierie de haute précision. Ces savoir-faire, transmis depuis le XIXe siècle, peuvent s’appliquer à d’autres secteurs.
C’est ainsi que naissent les microtechniques bisontines.
Les technologies médicales. Les instruments scientifiques. Les équipements de précision pour l’industrie aéronautique et spatiale. Progressivement, l’ancienne capitale de l’horlogerie française se transforme en pôle d’innovation reconnu au niveau européen.
L’université, elle aussi, joue un rôle décisif dans cette métamorphose. Des milliers d’étudiants arrivent chaque année. Les laboratoires de recherche se développent autour des campus. Les collaborations entre le monde académique et le tissu industriel se multiplient.
Besançon ne ressemble plus tout à fait à ce qu’elle était en 1973.
Mais elle n’a pas renié ce qu’elle était.
Ce que Lip nous dit encore – cinquante ans après
Charles Piaget est mort le 4 novembre 2023, à l’âge de 95 ans, à Besançon. L’année du cinquantenaire de l’affaire.
Jusqu’à la fin, il avait continué à témoigner. À répondre aux invitations des collectifs militants. À écrire. En 2022, à 93 ans, il publiait encore un livre sur l’expérience Lip.
Sa disparition a provoqué une vague d’hommages qui a débordé largement les frontières de la Franche-Comté.
Pourquoi cette persistance, plus d’un demi-siècle après les faits ?
Sans doute parce que l’affaire Lip pose des questions que notre époque n’a pas encore terminé de résoudre. Que se passe-t-il quand un territoire voit disparaître le secteur qui faisait sa richesse ? Qui décide de l’avenir économique d’une ville ? Les actionnaires, les banques, l’État – ou aussi les gens qui y vivent et y travaillent depuis des générations ?
En 1973, des ouvriers de Besançon ont répondu à leur manière. Ils ont montré, pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier français, que des salariés pouvaient se payer eux-mêmes. Ils ont inventé des formes d’organisation collective que les sciences sociales étudient encore aujourd’hui.
Ils n’ont pas tous gagné.
L’usine n’a pas survécu éternellement.
Mais dans les décombres de Palente, quelque chose d’essentiel a été prouvé.
Qu’une communauté qui refuse la résignation ne disparaît jamais sans laisser une trace.
Et à Besançon, cette trace est toujours là.
Dans les bâtiments industriels de Palente, reconvertis, silencieux, sans plus aucune inscription sur leurs façades. Dans les archives de l’université qui inventorie les milliers de documents du conflit. Dans la mémoire des familles qui ont vécu ces mois extraordinaires.
Et dans la manière dont cette ville, depuis des siècles, traverse les crises sans perdre le fil de son identité.
L’heure impossible de 1973 a peut-être été l’une des heures les plus vraies de l’histoire de Besançon.
Celle où la ville a compris, une fois de plus, que l’avenir ne se construit pas contre le passé.
Mais à partir de lui.
Note de la rédaction
Ce reportage s’appuie sur les archives disponibles relatives au conflit social Lip (1973-1981), les témoignages de Charles Piaget recueillis jusqu’en 2023, les travaux du programme de recherche PALENTE (Université de Franche-Comté) et les publications historiques consacrées à l’affaire. Charles Piaget, figure centrale de la lutte, est décédé le 4 novembre 2023 à Besançon, à l’âge de 95 ans.
