L’Algérie brûle depuis dix semaines, sans jamais reprendre son souffle
195 incendies en 24 heures, un hôpital évacué à Annaba, six morts déjà déplorés : la vague de feux la plus grave depuis 2021 continue de gagner du terrain sur tout le nord du pays.
195 incendies en une seule nuit. C'est le bilan arrêté ce mercredi 22 juillet à 7 heures du matin par la Protection civile algérienne : 195 départs de feu recensés en vingt-quatre heures à travers le pays, 142 éteints, 53 encore actifs dans quinze wilayas. Vu depuis l'espace, le nord-est du pays disparaît sous un immense panache de fumée que le satellite européen Sentinel-2 a capté sans équivoque possible.
À Seraidi, les flammes sont entrées dans la ville
Le cœur de la crise, ces derniers jours, bat à Seraidi, commune perchée à 850 mètres d'altitude dans le massif de l'Edough, au-dessus d'Annaba. Mardi soir, le feu qui ravageait les forêts environnantes a dévalé jusqu'aux premières habitations, endommageant 150 maisons et menaçant directement des riverains pris de panique.
Plus de cent malades ont dû être évacués en urgence de l'hôpital de la commune vers l'établissement des urgences médico-chirurgicales Abderrahmane-Khan, à El Bouni. D'autres habitants ont trouvé refuge à l'hôtel Le Montazah ou au centre de regroupement des élites sportives d'Annaba. Selon les autorités algériennes, l'évacuation s'est achevée sans aucune victime parmi les patients transférés.
Une véritable catastrophe a été évitée grâce à la rapidité d'intervention
- Saïd Sayoud, ministre de l'Intérieur
Quatre ministres et le président en alerte
Sur ordre du président Abdelmadjid Tebboune, le ministre de l'Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Saïd Sayoud, s'est rendu mercredi matin à Annaba accompagné d'une délégation gouvernementale inhabituellement large pour un feu de forêt : le ministre de la Santé Mohamed Seddik Aït Messaoudene, la ministre de la Solidarité nationale Soraya Mouloudji, le ministre de la Jeunesse Mustapha Hidaoui, ainsi que le directeur général de la Protection civile, le colonel Boualem Boughelaf.
Sur place, le ministre a annoncé deux mesures : l'engagement de l'État à indemniser l'ensemble des sinistrés, et l'ouverture d'enquêtes sécuritaires pour déterminer l'origine de cette vague de feux. «Nous avons enregistré 160 incendies depuis la fin du week-end dernier au niveau des wilayas du nord», a-t-il précisé, assurant que les habitants dont les maisons ont été détruites seraient rapidement relogés.
Un bilan humain déjà lourd, une tragédie à part
Un premier bilan officiel fait état de six morts depuis le début de cette vague d'incendies, selon les autorités algériennes. Ce chiffre s'ajoute à une tragédie distincte, survenue plus tôt dans le mois et endeuillant plus gravement encore le pays : un incendie s'est déclaré dans un orphelinat de la banlieue d'Alger, faisant au moins onze morts, dont plusieurs enfants, dans la nuit. Par respect pour les familles, aucune identité n'a été rendue publique.
Ces deux drames surviennent alors que la Direction générale des forêts comptabilise déjà 1 666 hectares de couvert végétal détruits depuis le début de la saison - contre 467 hectares à la même période l'an dernier. Il s'agit du niveau de dégâts le plus élevé enregistré depuis les gigantesques incendies qui avaient ravagé le pays à l'été 2021.
Une canicule qui ne relâche pas la pression
Depuis plus de deux semaines, l'Algérie subit des températures records, atteignant jusqu'à 49 degrés Celsius dans plusieurs villes côtières méditerranéennes, accompagnées de vents chauds et violents venus du Sud. L'Office national de la météorologie maintient une vigilance rouge - le niveau d'alerte le plus élevé - sur plusieurs wilayas de l'Est et du Centre.
Cette combinaison de chaleur extrême et de vents soutenus explique, selon la Protection civile, la vitesse de propagation inhabituelle des feux ces derniers jours. Rien que sur la semaine du 8 au 15 juillet, 932 incendies avaient déjà été recensés à travers le territoire national, soit une moyenne de 116 départs de feu par jour - un rythme jamais vu depuis le début de la saison, qui a mis à rude épreuve des équipes de secours engagées, selon leurs propres mots, dans «une bataille sans fin».
Une carte qui s'étend du littoral aux terres de l'intérieur
Ce mercredi, les wilayas de Skikda (18 foyers actifs), El Tarf (7), Tlemcen (5), ainsi que Béjaïa, Annaba et Guelma (3 chacune) concentrent l'essentiel des interventions en cours. Mais la liste des territoires touchés ces derniers jours est bien plus large : Saïda, Aïn Defla, Bordj Bou Arréridj, Blida, Tizi Ouzou, Boumerdès, Jijel, Souk Ahras, Sidi Bel Abbès, Khenchela ou encore Tiaret ont chacune vu au moins un incendie se déclarer sur leur territoire au cours du mois.
À Béjaïa, wilaya parmi les plus systématiquement touchées depuis le début de l'été, les communes de Barbacha, Akfadou, Souk El-Ténine, Derguina et Kherrata ont connu des départs de feu simultanés à plusieurs reprises. Des élus locaux, comme le président de l'assemblée populaire communale d'Akbou, sont allés jusqu'à lancer des appels publics aux propriétaires de camions-citernes privés pour venir renforcer les moyens de lutte disponibles - signe des limites atteintes par les seuls moyens publics face à l'ampleur du phénomène.
Un déploiement massif de moyens humains et aériens
Pour faire face à cette situation, les autorités algériennes ont mobilisé jusqu'à 19 000 pompiers, appuyés par 700 camions, 12 bombardiers d'eau et 6 hélicoptères, selon un bilan communiqué à la mi-juillet. Des évacuations préventives ont été ordonnées dans plusieurs wilayas, dont Béjaïa, Guelma, Bouira et Mila, à mesure que les fronts de flammes progressaient vers des zones habitées.
La presse française a également suivi de près l'évolution de la situation. France 24 a consacré plusieurs reportages à cette vague d'incendies dès la mi-juillet, évoquant des «dégâts considérables», en particulier pour les agriculteurs et éleveurs des zones rurales du Nord, où le bétail et les cultures ont payé un lourd tribut aux flammes autant qu'à la sécheresse qui les a précédées.
Dix semaines après les premiers départs de feu du printemps, ni la chaleur ni les incendies ne montrent de signe d'essoufflement en Algérie - et c'est précisément cette absence de répit, plus que l'intensité d'un seul foyer, qui inquiète désormais le plus les autorités comme les habitants du Nord du pays.
Une escalade lisible semaine après semaine
Les bilans quotidiens de la Protection civile, mis bout à bout, dessinent une courbe qui n'a cessé de grimper tout au long du mois de juillet. Le 7 juillet, 70 incendies étaient recensés en vingt-quatre heures, la plupart circonscrits en quelques heures. Le 14 juillet, ce chiffre retombait à 38 départs de feu, dont 21 encore actifs en fin de journée - un répit qui s'annoncera de courte durée.
Dès le 16 juillet, la tendance s'inverse brutalement : 62 incendies recensés à la mi-journée, dont 26 encore en cours, avec la wilaya de Béjaïa en première ligne. Le même jour, l'alerte rouge canicule à 48 degrés vient percuter de plein fouet les 115 départs de feu déjà comptabilisés, mobilisant pour la première fois l'ensemble des 19 000 pompiers et des moyens aériens du pays. Le 18 juillet, 59 nouveaux incendies s'ajoutent au décompte. Quatre jours plus tard, ce mercredi 22 juillet, la barre des 195 foyers en une seule nuit est franchie - un doublement en moins d'une semaine qui illustre, mieux que n'importe quel commentaire, la trajectoire de cette crise.