Un drone perce le mur, un second s’y engouffre et explose – la question russe derrière les frappes iraniennes contre la CIA
Un système de navigation russe retrouvé du Golfe jusqu'à Chypre relance, en pleine guerre américano-iranienne, la question du rôle de Moscou dans le ciblage d'installations secrètes de la centrale américaine
Deux drones, un seul objectif. Le premier ouvre une brèche dans le mur. Le second s'y engouffre avant d'exploser à l'intérieur. Personne n'est tué ce jour-là à Ryad - mais ce que les analystes américains découvrent ensuite les inquiète bien davantage que l'attaque elle-même.
Ce que révèle l'enquête de Reuters
Selon quatre sources proches du renseignement américain citées par l'agence Reuters, des analystes examinent depuis plusieurs semaines si la Russie a fourni à l'Iran des informations de ciblage ou une technologie de drone avancée pour frapper des installations de la CIA dans le Golfe.
Ces sources précisent qu'aucune conclusion ferme n'a été établie à ce jour - mais elles citent la précision des frappes et le soutien technique russe plus large à l'Iran comme éléments à charge possibles.
Au moins deux sites de la CIA auraient été touchés en mars. L'un abritait l'antenne de l'agence logée au sein de l'ambassade américaine de Ryad, l'autre se trouvait dans l'est de l'Irak. Une source évoque un nombre total « supérieur à un et inférieur à une dizaine ».
Les installations de la CIA à l'étranger comprennent traditionnellement les antennes principales de l'agence, logées dans les ambassades et appelées stations, mais aussi des bureaux annexes, des planques, des plateformes logistiques et des sites dédiés à la surveillance - autant d'emplacements dont la localisation reste, par nature, un secret jalousement gardé.
"Aucune conclusion ferme, mais une conviction qui progresse chez les analystes américains - la précision inhabituelle de ces frappes contre des sites que Washington croyait secrets porte, disent-ils, la marque d'une aide extérieure."
Deux drones russifiés contre une ambassade
Deux responsables occidentaux en poste dans le Golfe, informés des rapports de renseignement, estiment que l'attaque de Ryad impliquait une paire de drones Shahed iraniens modifiés grâce à une assistance russe.
Le scénario qu'ils décrivent tient en deux temps. Un premier appareil aurait percé un point vulnérable de la façade de l'ambassade. Le second se serait engouffré par cette ouverture avant de détoner à l'intérieur du bâtiment. Aucun mort ni blessé n'a été recensé.
Un mémo interne d'une agence de renseignement occidentale, consulté par un responsable régional sous couvert d'anonymat, conclut que la Russie a probablement joué un rôle dans le ciblage de ces installations de la CIA à travers la région.
"Un premier drone qui ouvre la brèche, un second qui s'y engouffre pour exploser à l'intérieur - la mécanique même de l'attaque de Ryad, disent les analystes, trahit une sophistication que l'arsenal iranien seul n'explique pas."
Le Kometa-M, la pièce technique qui inquiète
La clé technique de ce soupçon porte un nom - le Kometa-M, un système de navigation par satellite russe qui rendrait les drones Shahed-136 iraniens nettement plus précis et bien plus difficiles à brouiller que leur équipement d'origine.
Le Wall Street Journal avait révélé dès mars la fourniture de ce système par Moscou à Téhéran - une information que le Kremlin avait aussitôt qualifiée de « fake news », sans jamais produire d'élément contredisant les analyses occidentales sur le sujet.
Cette même pièce refait pourtant surface ailleurs, à des milliers de kilomètres du Golfe. Selon le média Clash Report, relayé par Ukrainska Pravda, un récepteur Kometa-M aurait été retrouvé dans les débris d'un drone Shahed-136 ayant visé, le 2 mars, la base aérienne britannique d'Akrotiri, à Chypre - frappe confirmée par le ministère britannique de la Défense, qui en avait alors attribué la cible à la piste d'atterrissage de la base.
Le même composant équiperait par ailleurs, selon des sources ukrainiennes citées par Clash Report, les drones et missiles russes utilisés quasi quotidiennement contre les villes ukrainiennes - une circulation technologique à double sens entre Moscou et Téhéran que ces analystes jugent révélatrice d'un partenariat allant bien au-delà d'un simple soutien diplomatique.
Du Golfe à la Méditerranée en passant par le front ukrainien, c'est donc potentiellement la même signature technologique russe qui referait surface sur des théâtres d'opération que rien, a priori, ne reliait entre eux.
"Riyad en mars, Chypre le même mois - le même récepteur russe anti-brouillage semble relier deux frappes que la seule industrie iranienne ne suffit pas à expliquer."
Une crainte ravivée par la Jordanie
Les soupçons se sont encore renforcés après de nouvelles frappes contre la base aérienne américaine de Muwaffaq Salti, en Jordanie, où des missiles balistiques iraniens ont visé des baraquements militaires le 17 juillet, tuant deux soldats américains selon le commandement central des forces américaines - un troisième, porté disparu, sera retrouvé sans vie peu après.
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a lui-même reconnu que la plupart des missiles avaient été interceptés, mais qu'un seul « avait fini par passer au travers » - suffisant pour infliger ces pertes. Il a salué le sacrifice de ces soldats comme le prix inévitable d'un engagement militaire qu'il a qualifié d'intrinsèquement dangereux.
Depuis la reprise des hostilités le 7 juillet, ce sont au total seize militaires américains qui ont perdu la vie et plus de quatre cents autres qui ont été blessés dans l'ensemble des théâtres frappés par l'Iran, selon un décompte relayé par la radio publique américaine NPR. Près de cent d'entre eux ont été blessés rien que depuis cette date, la plupart de commotions cérébrales légères, et la quasi-totalité a depuis repris le service actif.
Le Koweït n'a pas non plus été épargné, ses autorités faisant état de frappes iraniennes contre une centrale électrique et une usine de dessalement d'eau - une pression économique et logistique qui s'ajoute au bilan strictement militaire du conflit.
Un ancien chef d'antenne de la CIA, Daniel Hoffman, juge que cette coopération russo-iranienne contre des cibles de l'agence ne surprendrait guère, tant les deux pays partagent, selon lui, la même volonté de réduire l'influence américaine dans leurs zones d'intérêt respectives.
La Maison-Blanche a renvoyé toute demande de commentaire vers la CIA, qui a refusé de répondre. La mission iranienne auprès de l'ONU, le ministère russe de la Défense et le gouvernement saoudien sont, eux aussi, restés silencieux face aux sollicitations de Reuters.
Certaines sources appellent malgré tout à la prudence. L'Iran, rappellent-elles, visait peut-être simplement l'ambassade de Ryad dans son ensemble, et n'aurait touché l'antenne de la CIA que par un hasard de circonstances - une nuance qui n'a rien d'anodin pour départager une frappe opportuniste d'une opération de renseignement délibérément dirigée contre Washington.
Reste un constat que peu d'analystes contestent - en dehors de la Russie elle-même, rares sont les puissances qui disposeraient à la fois des moyens d'obtenir un tel renseignement de ciblage et de l'intérêt à l'utiliser contre des installations aussi sensibles des États-Unis.
"Seize soldats américains tués, plus de quatre cents blessés depuis le 7 juillet - dans ce bilan qui s'alourdit semaine après semaine, la question d'une main russe derrière la précision des frappes iraniennes n'a plus rien d'anecdotique."