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À Berlin, l’argent public a sauvé le bordel, jamais les femmes

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À Berlin, l’argent public a sauvé le bordel, jamais les femmes

1,75 million d'euros d'aides Covid pour le plus grand établissement de la capitale allemande. Ce que ce chiffre révèle, ce n'est pas un abus isolé, mais une faille construite dans la loi elle-même.

1,75 million d'euros. C'est la somme versée par l'État berlinois, en cinq virements échelonnés entre août 2020 et juin 2022, à la société qui exploite l'Artemis, le plus grand bordel de Berlin. Les femmes qui y travaillaient au même moment, elles, n'ont vraisemblablement rien touché de cet argent. Ce n'est pas un simple scandale de gestion : c'est la démonstration, presque clinique, d'une loi allemande qui protège une industrie tout en abandonnant celles qui la font vivre.

 Cinq virements, un silence total

Les chiffres, extraits d'une base de données de transparence sur les aides d'État, dessinent une trajectoire précise : 124 877 euros en août 2020, 187 522 euros d'aide aux frais fixes en décembre 2020, puis 626 643 euros en mars 2021, 513 617 euros en juin 2021, et enfin 300 170 euros en juin 2022. Cinq versements, sur près de deux ans, tous validés par la Banque d'investissement de Berlin (IBB), l'organisme public chargé de distribuer les aides fédérales liées à la pandémie.

Deux ans après le dernier virement, personne n'explique encore à quoi cet argent a servi. La banque publique invoque le secret qui protège chaque dossier individuel. Le directeur de la société Artemis GmbH, Florian Gram, renvoie, lui, à son avocat pour justifier son silence complet. Cette double opacité - institutionnelle et privée - transforme une aide publique en boîte noire : aucune trace de ce que l'argent a financé, aucune certitude qu'il devra un jour être remboursé.

Nous regrettons de ne pouvoir communiquer aucune information sur les demandeurs individuels ni sur l'état d'avancement de leur dossier.

- porte-parole de l'Investitionsbank Berlin

 Le statut qui protège l'établissement et abandonne les femmes

C'est ici que l'affaire dépasse le simple fait divers financier. Le site internet de l'Artemis présente les femmes qui y travaillent comme des «entrepreneuses indépendantes proposant leurs services à leur propre compte». Cette formule n'a rien d'anodin : c'est très exactement le statut juridique sur lequel repose, depuis la loi allemande de 2002 sur la prostitution, la légalisation de l'ensemble du secteur.

Ce même statut d'indépendantes, censé garantir aux travailleuses du sexe une autonomie et une reconnaissance légale, s'est retourné contre elles au moment précis où elles en avaient le plus besoin. Ni salariées de l'établissement ni éligibles aux dispositifs pensés pour les entreprises structurées, nombre de ces femmes ne disposaient tout simplement pas des prérequis administratifs pour solliciter une aide directe : ni domicile fixe, ni compte bancaire, ni numéro de sécurité sociale, reconnaît une réponse du gouvernement fédéral au Bundestag en 2021. L'établissement, en revanche, structuré en société commerciale classique, cochait toutes les cases d'un dossier de demande d'aide aux entreprises.

Le même mot, «indépendante», a ouvert un coffre-fort à l'établissement et fermé toutes les portes à celles qui y travaillaient.

Le paradoxe est total : la fiction juridique qui légitime le bordel en tant qu'entreprise est exactement celle qui a privé ses travailleuses d'un statut de salariées leur donnant accès aux aides directes. Une seule et même construction légale a produit, en même temps, la survie financière de l'établissement et la précarité totale de celles qui le faisaient tourner.

 Une crise d'existence pendant que l'argent coulait ailleurs

Pendant que les virements s'enchaînaient vers l'Artemis, les femmes du secteur traversaient, au même moment, ce que le gouvernement fédéral qualifiera lui-même de crise existentielle. Les bordels fermés pendant des mois, des milliers de travailleuses ont vu leurs revenus s'effondrer du jour au lendemain, sans le moindre filet de sécurité comparable à celui dont bénéficiait l'établissement qui les accueillait.

La responsable CDA Dagmar König, figure de l'aile sociale de la CDU, résume cette asymétrie avec une formule qui mérite d'être prise au sérieux plutôt que balayée comme une simple indignation politique.

Pendant que des millions étaient versés à des bordels, des prostituées sombraient dans la détresse financière

- Dagmar König, CDA

 Une donation providentielle qui interroge plus qu'elle ne rassure Un détail, absent des articles consacrés à cette affaire mais consigné dans l'histoire publique de l'établissement, mérite d'être versé au dossier. En 2025, soit trois ans après le dernier virement d'aide publique, l'Artemis a fait don de 350 000 euros à un hôpital pour enfants de Berlin.

Ce geste peut se lire de deux manières opposées, et rien dans les informations disponibles ne permet de trancher entre les deux. On peut y voir la preuve qu'un établissement redevenu prospère choisit de rendre à la collectivité une partie de ce qu'il a reçu pendant la crise. On peut tout aussi bien y voir un exercice de relations publiques survenant à point nommé, capable d'adoucir l'image d'une société qui refuse par ailleurs, avocat à l'appui, d'expliquer l'usage exact de ses aides Covid. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'un établissement en mesure de donner 350 000 euros trois ans après coup n'a manifestement pas connu la détresse financière que ces aides étaient censées prévenir.

 Ce que cette affaire révèle vraiment

L'explication la plus commode serait de parler d'un simple abus, d'un établissement habile ayant su remplir les bons formulaires au bon moment. Cette lecture est trop courte. Ce que révèle le dossier de l'Artemis, c'est que l'architecture légale allemande de la prostitution n'a jamais été pensée pour un scénario de crise généralisée - et que, dans un tel scénario, elle profite mécaniquement aux structures capitalistiques plutôt qu'aux individus qu'elle prétend protéger.

Un bordel organisé en société commerciale dispose de tous les attributs qu'un système d'aide d'urgence sait reconnaître : un numéro d'entreprise, un compte bancaire professionnel, une comptabilité, une adresse. Une travailleuse du sexe indépendante, exactement le profil que la loi de 2002 voulait émanciper de toute tutelle patronale, ne dispose souvent d'aucun de ces attributs - précisément parce que son indépendance, sur le papier, s'est traduite dans les faits par un isolement administratif total au moment où l'État distribuait son aide la plus massive depuis l'après-guerre.

Ce dossier n'est donc pas seulement une question de contrôle budgétaire ou de remboursement éventuel. Il pose une question bien plus dérangeante pour Berlin : combien d'autres dispositifs de protection sociale, construits sur la même fiction du travailleur «indépendant», réserveront demain le même sort à celles et ceux qu'ils prétendent protéger, le jour où une nouvelle crise frappera ?
Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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