Le Roi du Temps (5-6) Trente-cinq ans après Safed, Benjamin comprend que le Temps n’a jamais choisi son roi
Sept annees de campagne. Un empire perse qui s'effondre de l'interieur. Et Benjamin el-Assai, vieilli, qui retrouve sur les routes de Palestine un visage qu'il croyait avoir enterre avec Nehemie. Le balancier de l'Histoire achève sa course.
Benjamin el-Assai avait cinquante-huit ans quand il comprit que l'Histoire n'avait pas fini de se venger de lui. Il vivait retire pres du lac de Tiberiade, loin des villes, loin des cours, loin de tout ce qui ressemblait a un pacte. Cela ne l'empecha pas de le retrouver.
Sept ans de silence, sept ans de guerre
Depuis le depart d'Heraclius en 622, Benjamin n'avait recu que des echos, portes par des marchands, deformes par la distance. On disait que l'empereur byzantin, celui-la meme qu'on croyait fini, avait hiverne en Cappadoce pour entrainer une armee neuve, une armee de paysans et de moines transformes en soldats par la promesse d'un paradis immediat pour qui mourrait au combat.
Puis les victoires s'etaient enchainees, lointaines d'abord : l'Armenie, le Caucase, une alliance avec les Khazars du nord. En 627, une bataille pres de Ninive avait brise l'armee perse de Khosro. Et l'annee suivante, la nouvelle qui fit taire Benjamin pendant trois jours entiers : Khosro II, le roi qui avait promis Jerusalem aux Juifs puis l'avait reprise, venait d'etre renverse et execute par son propre fils, Kavadh II.
"Les rois qui vendent des promesses finissent toujours par etre trahis par la meme monnaie qu'ils ont utilisee. Khosro nous a trahis. Son fils l'a trahi a son tour. Le Temps ne connait qu'une seule loi de retour."
Rouleaux de Benjamin el-Assai, an 628
La route de Tiberiade
L'homme arriva un soir d'automne 628, sur une mule fatiguee, enveloppe d'un manteau trop grand pour son corps maigre. Benjamin faillit ne pas le reconnaitre. Puis il vit les yeux : ce regard de qui a toujours l'air d'observer une chose que personne d'autre ne voit.
Ce n'etait pas Nehemie. Cela, Benjamin le sut a la premiere seconde, avec un serrement au ventre qui ressemblait a du deuil ancien. C'etait un homme qui se presenta comme Yoram, fils d'un geolier de la forteresse ou Nehemie avait ete detenu apres son arrestation. Il portait un rouleau scelle que Nehemie lui avait confie onze ans plus tot, avec un seul ordre : le remettre a Benjamin el-Assai, et a personne d'autre, quand les Byzantins reviendraient.
'Il est mort en captivite l'hiver suivant son arrestation, dit Yoram. Mon pere l'a enterre lui-meme, dans le desert, sans pierre ni nom, pour que personne ne puisse profaner sa tombe. Il m'a dit de garder ce rouleau jusqu'a ce que le monde change de maitre. Le monde vient de changer de maitre.'
Le dernier rouleau de Nehemie
Benjamin le lut cette nuit-la, seul, a la lumiere d'une lampe qui tremblait autant que sa main. Ce n'etait pas un testament de rancoeur. C'etait autre chose, plus etrange, plus dur a porter : une confession ecrite par un homme qui avait eu onze ans pour reflechir a ce qu'il avait fait.
"J'ai cru que fabriquer une prophetie valait mieux que d'en attendre une. Je me suis trompe deux fois. Une fois en croyant qu'un roi terrestre viendrait. Une seconde fois en croyant que je pouvais devenir ce roi par le calcul. Le Roi du Temps ne se laisse ni attendre ni fabriquer. Il se laisse seulement traverser, comme on traverse un fleuve en crue, sans jamais le maitriser."
Dernier rouleau de Nehemie ben Hoshayahu, ecrit en captivite, an 618 Le rouleau se terminait par une phrase que Benjamin recopia sept fois cette nuit-la, comme pour se convaincre qu'elle etait reelle : 'Dis a mon peuple que je ne regrette pas d'avoir agi. Je regrette seulement d'avoir cru que l'action pouvait remplacer la patience. Les deux sont necessaires, et aucune des deux ne suffit seule.'
Jerusalem, septembre 629 : la Croix rentre La nouvelle du triomphe d'Heraclius se repandit comme un incendie de printemps. Kavadh II, le fils regicide, avait signe la paix, rendu les provinces conquises, et surtout, restitue la relique que Byzance pleurait depuis quinze ans : la Vraie Croix, prise a Jerusalem en 614, revenait enfin chez elle.
Benjamin, malgre l'age et la fatigue, voulut le voir de ses propres yeux. Il se rendit a Jerusalem au moment ou l'empereur y entra a pied, dit-on, portant lui-meme la relique sur ses epaules en signe d'humilite, remontant la voie qui menait au Saint-Sepulcre reconstruit a la hate.
Les cloches sonnaient. Les Juifs de la ville, revenus discretement au fil des ans malgre les interdits, se tenaient en retrait, silencieux, regardant cette liturgie qui n'etait pas la leur mais qui refermait, d'une certaine maniere, la boucle ouverte quinze ans plus tot par leurs propres mains.
"J'ai vu la Croix rentrer dans la ville que nous avions aidee a bruler. J'ai compris, ce jour-la, que l'Histoire ne demande jamais pardon. Elle avance, simplement, et laisse a chacun le soin d'expliquer pourquoi il a agi comme il a agi."
Rouleaux de Benjamin el-Assai, septembre 629
Ce que devint le pacte des souterrains
Heraclius, victorieux, ne se montra pas clement envers les Juifs de Palestine. Il aurait promis, dit-on, une amnistie generale a Tiberiade en echange d'un soutien logistique lors de son passage. Puis, sous la pression du clerge et des moines qui n'avaient pas oublie 614, il aurait revoque sa promesse et autorise de nouvelles persecutions contre les communautes juives de la region.
Benjamin, en apprenant cela, n'ecrivit qu'une phrase dans ses rouleaux, la derniere qu'il consacra a la politique des empires : 'Encore une promesse de roi. J'aurais du m'en douter. Les rois promettent avec la bouche du moment et trahissent avec la memoire des siecles.' Il se retira definitivement pres du lac, refusant desormais tout messager, toute lettre scellee, tout visiteur porteur d'un plan pour l'avenir du monde. Il ne lui restait qu'une tache : mettre en ordre ses rouleaux, ceux de sa jeunesse et celui, le dernier, de Nehemie. Et se poser, enfin seul, la question qui avait ouvert cette histoire trente-cinq ans plus tot a Safed.
Dans le dernier episode de ce recit : Benjamin, au soir de sa vie, reprend la question de la synagogue de Safed. Et si nous nous trompions tous les deux ? Trente-cinq ans, deux empires, une ville detruite et reconstruite, un ami mort dans le silence : que reste-t-il, a la fin, de la certitude de celui qui attend, et de celui qui agit ?
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