Un musée néerlandais couvre son sol de beurre de cacahuète en hommage à un artiste disparu
Trois cent quatre-vingt-dix kilos de pâte à tartiner, un hexagone de vingt-cinq mètres carrés, et l'esprit facétieux de Wim T. Schippers
Une odeur de tartine grillée qui remonte jusqu'au comptoir des billets, trois étages plus bas. À Rotterdam, un musée entier s'est mis à sentir le petit-déjeuner - et ce n'est pas un incident de cuisine, mais une œuvre d'art.
Un hexagone doré au sol du Depot
Au Depot du musée Boijmans Van Beuningen, à Rotterdam, deux employés ont passé plusieurs jours à étaler, à la truelle de plâtrier, trois cent quatre-vingt-dix kilos de beurre de cacahuète lisse sur un hexagone de vingt-cinq mètres carrés, jusqu'à obtenir une épaisseur régulière de deux centimètres. La marque néerlandaise Calvé a fourni l'intégralité des quarante pots nécessaires à l'opération. À l'entrée de la salle, un panneau prévient les visiteurs allergiques aux arachides qu'ils pourraient préférer éviter l'exposition.
Cette étrange installation rend hommage à Wim T. Schippers, artiste conceptuel et figure facétieuse de la culture néerlandaise, mort le 10 juin dernier à l'âge de quatre-vingt-trois ans. Il avait créé cette « Pindakaasvloer », littéralement le sol de beurre de cacahuète, dès 1969, avant d'en refaire une pièce maîtresse de sa carrière d'agitateur artistique. Aux Pays-Bas, Schippers était aussi une voix familière du petit écran - il prêtait sa voix à Ernie et à Kermit la Grenouille dans la version néerlandaise de Sesame Street.
"Un panneau d'avertissement pour les allergiques à l'entrée, une odeur de tartine qui remonte jusqu'au comptoir des billets - la Pindakaasvloer se vit d'abord par le nez, avant même d'être vue."
◆ Un mode d'emploi posthume en vingt points
Avant sa mort, Schippers avait pris soin de rédiger, avec l'équipe du musée, un protocole en vingt points destiné à garantir une reconstitution fidèle de l'œuvre pour les décennies à venir. Le beurre de cacahuète devait impérativement être lisse, jamais avec morceaux, et de préférence de la marque Calvé. Consigne plus surprenante encore - la pâte devait être étalée « aussi lisse et aussi ennuyeuse que possible », et personne ne devait ni marcher ni s'allonger dessus, une manière pour l'artiste de préserver jusqu'au bout l'absurdité délibérément plate de son geste.
Cette exigence de banalité n'est pas nouvelle chez Schippers. L'œuvre appartenait à l'origine à une série plus large de sols recouverts de matériaux insolites, comprenant aussi des sols de verre brisé et de sel. Présentée pour la première fois au Centraal Museum d'Utrecht en 1997, l'installation avait alors suscité une réflexion que l'artiste résumait avec malice - n'est-ce pas fantastique que nous soyons tous là à regarder du beurre de cacahuète ?
"N'est-ce pas fantastique que nous soyons tous là à regarder du beurre de cacahuète ?"
Wim T. Schippers, en 1997, cité par l'Associated Press
◆ Une œuvre déjà « vandalisée » par des tartines
L'histoire de la Pindakaasvloer ne manque pas d'épisodes cocasses. En 1997 déjà, un groupe de visiteurs facétieux avait déposé sur le sol beurré douze tranches de pain et plusieurs sachets de vermicelles au chocolat, la fameuse garniture matinale néerlandaise - un geste que Schippers avait accueilli avec le sourire plutôt que par de l'indignation, jugeant simplement que « cela ne fait pas mauvais effet ». En 2011, une version bien plus imposante de l'œuvre, rebaptisée pour l'occasion Peanut-Butter Platform, avait vu quatre visiteurs poser malencontreusement le pied dans la pâte.
Sandra Kisters, directrice par intérim du musée Boijmans Van Beuningen, résume l'esprit de cette nouvelle présentation - le sol de beurre de cacahuète continue de poser une question toute simple, celle de savoir si l'on a affaire, ou non, à une véritable œuvre d'art, et c'est précisément ce sentiment de perplexité qui rend la pièce si particulière selon elle. Pour prolonger l'expérience, le restaurant du musée a ajouté à sa carte un sandwich classique au beurre de cacahuète, tandis que la boutique de souvenirs propose désormais des pots miniatures permettant aux visiteurs de recréer l'œuvre chez eux.
"Des tartines glissées sur l'œuvre en guise de canular en 1997, des visiteurs qui y posent accidentellement le pied en 2011 - même figée dans sa banalité revendiquée, la Pindakaasvloer n'a jamais cessé de provoquer son public."
L'exposition restera visible jusqu'au 6 septembre. D'ici là, la truelle de plâtrier utilisée pour l'étaler restera sans doute rangée - la pâte, elle, continuera simplement de vieillir sous les néons du musée, fidèle à son mandat posthume - rester plate, lisse, et obstinément banale, jusqu'au dernier jour de l'exposition.