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Sur la montagne d’Ubasute, ce ne sont plus les fils qui portent leurs mères Comment une vieille légen

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Sur la montagne d’Ubasute, ce ne sont plus les fils qui portent leurs mères Comment une vieille légen

Une vieille légende japonaise raconte qu'un fils porte sa mère jusqu'à une montagne pour l'y abandonner. Neuf siècles plus tard, à Genève, des diplomates négocient le premier traité mondial censé protéger les personnes âgées d'un abandon plus discret, mais tout aussi réel. Entre la légende et la loi, la même question n'a jamais cessé de se poser.

Selon une légende japonaise ancienne, un fils porte sa mère sur son dos jusqu'au sommet d'une montagne, pour l'y laisser mourir, faute de pouvoir encore la nourrir. En chemin, elle brise des branches et les sème derrière eux. Non pour retrouver son propre chemin. Pour que lui, en redescendant seul, ne se perde pas.

 Une légende, pas une preuve

Cette histoire, appelée Ubasute, littéralement abandonner la vieille femme, n'a jamais été formellement établie comme une pratique réelle et généralisée du Japon ancien. Les historiens et folkloristes s'accordent, dans leur grande majorité, à y voir un conte moral plutôt qu'un fait historique documenté.

Mais une légende, même inventée, ne survit pas neuf siècles par hasard. Elle survit parce qu'elle continue de dire quelque chose de vrai sur nous. Et ce qu'elle dit, ce vendredi encore, résonne dans les couloirs du Palais des Nations à Genève.

 Ce qui se négocie vraiment à Genève

Toute la semaine, des délégations de dizaines de pays se sont réunies pour ouvrir les négociations d'un traité international inédit. Son objectif, offrir enfin aux personnes âgées une protection juridique contraignante contre la discrimination fondée sur l'âge, une protection qu'aucun traité mondial des droits humains n'a jamais formulée jusqu'ici.

L'initiative est portée par l'Argentine, avec le soutien du Brésil, de la Slovénie, des Philippines et de la Gambie. Le Chili et l'Afrique du Sud ont également exprimé leur appui durant cette semaine de discussions.

"Notre objectif n'est pas seulement de répondre aux besoins du présent, mais aussi de préparer un système capable de répondre à ceux de l'avenir."

Carlos Mario Foradori, ambassadeur d'Argentine auprès de l'ONU à Genève D'autres négociations sont déjà prévues en octobre à Genève. Personne, à ce stade, ne peut dire combien d'années ce processus prendra. De tels traités, rappellent les diplomates eux-mêmes, se négocient souvent sur plusieurs années, parfois plusieurs décennies.

 Ce que la loi ne voit toujours pas

Il existe déjà, dans le droit international, des clauses de non-discrimination fondées sur la race ou le genre. Aucune, à ce jour, ne concerne spécifiquement l'âge. Cette absence, selon les défenseurs des droits des aînés, laisse un pan entier de la population humaine sans recours face à des situations que la loi ignore superbement.

Heidrun Mollenkopf, présidente d'AGE Platform Europe, un réseau réunissant des organisations de personnes âgées à travers le continent, décrit des maisons de retraite où des soignants recourent à des contentions chimiques pour maîtriser des résidents atteints de démence.

"C'est complètement caché, ce qui se passe. Il y a même eu des cas d'homicide."

Heidrun Mollenkopf, présidente d'AGE Platform Europe, 85 ans

Bridget Sleap, chercheuse senior à Human Rights Watch, pointe d'autres formes d'exclusion, plus discrètes mais tout aussi arbitraires, l'âge de départ à la retraite imposé sans égard pour la volonté individuelle, les limites d'âge pour siéger comme juré, le dépistage du cancer parfois refusé aux personnes jugées trop âgées pour en bénéficier.

"Il existe des restrictions d'âge qui ne sont jamais remises en question. L'idée qu'une personne devrait simplement arrêter de travailler parce qu'elle a eu un anniversaire, c'est arbitraire."

Bridget Sleap, chercheuse senior, Human Rights Watch

 Ce que la pandémie et la chaleur ont révélé

Des réunions informelles sur la discrimination envers les aînés se tiennent, en réalité, depuis 2011 à l'ONU. Mais selon plusieurs militants présents à Genève, c'est la surmortalité des personnes âgées pendant la pandémie de Covid-19 qui a donné à ce dossier l'élan politique qui lui manquait jusque-là.

Les vagues de chaleur qui ont frappé l'Europe ces dernières semaines ont ajouté leur propre poids à cette urgence. Une vingtaine de personnes se sont noyées en France en cherchant à se rafraîchir pendant la canicule. Des cinémas suisses ont ouvert leurs salles climatisées aux personnes âgées cherchant simplement un refuge contre la chaleur.

Ces morts et ces refuges de fortune racontent la même histoire que la légende de la montagne. Une société qui, sous la pression et la rareté, en vient à sacrifier discrètement ceux qu'elle juge les plus fragiles, sans jamais formuler la décision à voix haute.

 L'ironie que personne ne nomme

Il y a pourtant quelque chose de profondément paradoxal dans cette bataille. La plupart des institutions qui gouvernent le monde, parlements, tribunaux constitutionnels, conseils d'administration, sont dirigées par des personnes qui ont depuis longtemps dépassé l'âge que l'on refuse à d'autres pour un simple jury populaire.

L'expérience, la sagesse, l'autorité que l'on reconnaît aux aînés lorsqu'ils gouvernent, on la leur retire brutalement dès qu'ils ne gouvernent plus. Le même âge qui légitime un chef d'État devient, chez un salarié ordinaire ou un résident d'établissement de soins, un motif silencieux de mise à l'écart.

C'est peut-être cela, la véritable montagne d'Ubasute du vingt et unième siècle. Non pas un sommet que l'on gravit une fois, mais un système à deux vitesses, où le grand âge est un privilège pour ceux qui détiennent le pouvoir, et une sentence pour ceux qui l'ont perdu ou ne l'ont jamais eu.

 Une bataille dont l'issue reste incertaine

Margaret Gillis, soixante-sept ans, présidente fondatrice de l'International Longevity Centre Canada, s'attend à un affrontement difficile dans les mois et les années à venir. Elle redoute que des États autoritaires ne cherchent à vider le futur traité de sa substance, tandis que d'autres gouvernements pourraient freiner par crainte des coûts de santé supplémentaires qu'il impliquerait.

Heidrun Mollenkopf, quant à elle, ne cache ni son espoir ni son inquiétude face au temps qui, pour elle plus que pour quiconque dans cette salle de négociation, presse.

"J'espère qu'un traité verra le jour de mon vivant. Mais j'ai peur que ce ne soit pas le cas."

Heidrun Mollenkopf, 85 ans, présidente d'AGE Platform Europe

 En France aussi, le même combat se répète

Le 2 avril 2026, place Pasteur à Besançon, une centaine de retraités se sont rassemblés à l'appel de l'intersyndicale. Leur revendication tenait en une phrase simple, affichée sur une pancarte, aucune retraite ne devrait être inférieure au Smic.

Les chiffres qu'ils brandissaient ce matin-là donnent le vertige. La France compte dix-sept millions de retraités. Soixante pour cent d'entre eux touchent une pension inférieure au salaire minimum. Trente pour cent vivent avec moins de mille euros par mois.

"À nos âges, la santé, c'est vraiment un problème gravissime. Quand on est confronté aux structures hospitalières, c'est vraiment dramatique."

Martine Chevillard, retraitée, militante Solidaires, place Pasteur, Besançon Ce même rassemblement s'est répété presque à l'identique deux ans plus tôt, le 26 mars 2024, sur cette même place Pasteur. Les retraités bisontins réclamaient déjà une revalorisation de leurs pensions face à une inflation qui grignotait leur pouvoir d'achat mois après mois.

"On est face à un gouvernement qui nous ignore."

Un retraité, ancien travailleur du CHU, place Pasteur, Besançon, mars 2024 Entre ces deux dates, rien n'a fondamentalement changé. Le gouvernement a bien renoncé, sous la pression, à une année blanche qui aurait gelé toutes les pensions de base en 2026. Mais la réforme des retraites contestée n'a été que suspendue, jamais abrogée, malgré les demandes répétées des syndicats.

Le premier mai 2026, deux mille personnes ont de nouveau défilé dans les rues de Besançon, retraités, salariés et jeunes mêlés, pour réclamer, selon les mots de l'intersyndicale, la paix, leurs retraites et leurs salaires. Un mois plus tôt, le 10 mars, professionnels du secteur médico-social et retraités battaient déjà le pavé ensemble.

 Le fil qui relie Besançon à Genève

Ce que racontent, année après année, les retraités de la place Pasteur rejoint très exactement ce que dénoncent les négociateurs réunis à Genève. Une génération qui a construit les hôpitaux, les usines et les écoles d'aujourd'hui doit désormais manifester, pancarte à la main, pour ne pas vivre sous le seuil de pauvreté.

Martine Chevillard le formule avec une lucidité désarmante, ceux de sa génération ne grossiront plus les rangs des cortèges. Leur nombre, contrairement à celui des générations plus jeunes, n'augmentera pas. Leur poids électoral et social, mécaniquement, s'amenuise à mesure que les années passent.

C'est peut-être la leçon la plus dure de ce printemps 2026, en France comme ailleurs. Ni la légende d'Ubasute, ni les pancartes de la place Pasteur, ni les négociateurs de Genève ne racontent une histoire différente. Une société pressée par ses propres contraintes budgétaires trouve toujours plus facile de faire attendre ceux qui ne peuvent plus, par le nombre ou par la force, se faire entendre autrement qu'en descendant, une fois de plus, dans la rue.

 La question qu'il faut enfin poser

Faut-il donc que les personnes âgées réclament, une fois leur pension, une autre fois une loi qui les protège simplement d'être traitées en surplus humain. La légende d'Ubasute, elle, n'exigeait rien. Elle se contentait de constater, avec une tristesse presque tranquille, qu'un monde pauvre finit toujours par choisir qui il nourrit encore.

À Genève, cette semaine, le monde n'était pourtant pas pauvre. Il était simplement resté, neuf siècles après cette légende, incapable d'écrire noir sur blanc que l'âge ne devrait jamais être un motif pour cesser de compter.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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