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Pourquoi certains voyageurs sont-ils toujours arrêtés au contrôle, et d’autres jamais ?

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Pourquoi certains voyageurs sont-ils toujours arrêtés au contrôle, et d’autres jamais ?

Le mythe de l'agent capable de lire un mensonge sur un visage résiste mal à quinze ans d'études américaines et européennes sur le sujet

File d'attente, passeport tendu, cœur qui s'accélère un peu malgré soi. Puis, sans explication, un geste de la main vous invite à vous écarter pendant que la personne juste devant continue son chemin en quelques secondes. Presque tous les voyageurs se sont un jour posé la même question, et presque tous ont la même théorie fausse pour y répondre.

Le mythe du visage qui ne sait pas mentir

L'idée que certains agents auraient développé un sixième sens capable de repérer la nervosité ou le mensonge d'un simple regard reste solidement ancrée dans l'imaginaire collectif des aéroports. La réalité documentée par les administrations elles-mêmes raconte une tout autre histoire - celle d'un système qui repose bien davantage sur la cohérence des documents, le croisement des informations déclarées et des procédures de sécurité standardisées, ainsi qu'une part de sélection aléatoire, que sur la capacité d'un agent à deviner un état d'esprit en un coup d'œil. Cette croyance populaire trouve pourtant un écho institutionnel bien réel, puisque plusieurs agences de sécurité à travers le monde ont, à un moment ou un autre, formalisé cette intuition en véritable protocole officiel.

 Un programme américain sous le feu des critiques depuis quinze ans Aux États-Unis, l'agence fédérale de sécurité des transports a bâti, dès 2007, tout un dispositif autour de cette idée. Rebaptisé au fil des années, le programme - connu sous le nom de Screening of Passengers by Observation Techniques puis de Behavior Detection and Analysis - forme des agents à repérer, parmi quatre-vingt-quatorze critères répertoriés, des signes prétendument révélateurs de stress, de peur ou de duplicité, inspirés des théories controversées du psychologue Paul Ekman sur les micro-expressions faciales. Un voyageur cumulant suffisamment de ces indices peut être orienté vers une fouille corporelle ou un examen approfondi, sur la seule base de cette observation comportementale.

Le bilan indépendant de ce dispositif s'est révélé accablant. L'organisme d'audit du Congrès américain a passé en revue quatre méta-analyses regroupant plus de quatre cents études étalées sur soixante ans, concluant que la capacité humaine à détecter un comportement mensonger à partir d'indices comportementaux n'est, au mieux, que légèrement supérieure au hasard. Une étude interne menée en 2011 par le ministère de la Sécurité intérieure pour valider ces mêmes indicateurs n'est, elle non plus, jamais parvenue à en démontrer l'efficacité, en raison de données jugées peu fiables. Le programme a pourtant continué de coûter plus d'un milliard et demi de dollars depuis son lancement, tandis que des documents internes obtenus par voie judiciaire ont révélé des témoignages d'agents évoquant des décisions prises sur la base de l'apparence physique ou de l'origine perçue des voyageurs plutôt que sur un comportement réel.

"Plus de quatre cents études passées en revue, une efficacité jugée à peine supérieure au hasard, et pourtant plus d'un milliard et demi de dollars dépensés depuis 2007 - le programme américain de détection comportementale n'a jamais réussi à faire taire le doute scientifique qui l'entoure."

 En Europe, une autre approche - l'observation de terrain plutôt que l'intuition individuelle L'Union européenne a choisi, à partir de 2009, une méthode nettement plus empirique pour étudier la même question. Un consortium associant dix pays européens et Israël a mené, jusqu'en 2012, un projet de recherche consacré à la modélisation du comportement dans les aéroports, combinant observations de terrain, questionnaires et entretiens dans huit aéroports du continent. Les résultats ont mis au jour des angles morts qu'aucun discours sur l'instinct des agents n'aurait pu révéler - jusqu'à quarante pour cent des personnels de sécurité observés enfreignaient ou ignoraient certaines règles en vigueur, et trois quarts des situations jugées suspectes sur le moment se sont finalement révélées être de fausses alertes.

Le projet a également établi que les décisions de sécurité se prennent rarement de façon strictement individuelle - elles se forment plutôt au sein de réseaux sociaux informels entre collègues, un mécanisme de groupe qui pèse davantage sur le résultat final que le seul jugement personnel d'un agent isolé face à un voyageur. Un constat qui rejoint les conclusions des centres de recherche européens sur la sécurité aux frontières, où l'usage de la détection comportementale par les forces de police reste jugé difficile à systématiser ou à valider scientifiquement, faute d'études suffisamment nombreuses sur le sujet.

"Jusqu'à 40 % du personnel de sécurité enfreignant les règles, trois alertes sur quatre finalement classées fausses - la recherche européenne dessine un système bien plus faillible et collectif que l'image de l'agent solitaire au regard perçant."

Ce que ces deux approches, américaine et européenne, convergent finalement à démontrer, c'est la même chose - la décision d'orienter un voyageur vers un contrôle supplémentaire tient rarement à un seul facteur. Elle résulte d'un faisceau de vérifications documentaires, de recoupements d'informations, de procédures de sécurité standardisées et, dans une proportion difficile à quantifier précisément, d'un tirage au sort assumé par les autorités elles-mêmes. Le regard qui devine tout d'un coup d'œil, lui, continue d'appartenir davantage à la légende des aéroports qu'à la science qui les étudie.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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