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Éthiopie : Disque labial, fouet sur la peau, barrage en amont : les peuples ancestraux de la vallée de l’Omo face à la disparition de leur mode de vie

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Éthiopie : Disque labial, fouet sur la peau, barrage en amont : les peuples ancestraux de la vallée de l’Omo face à la disparition de leur mode de vie

Huit peuples, deux cent mille personnes, des rituels vieux de plusieurs siècles - et une menace bien plus récente que leurs traditions. Dans le sud de l'Éthiopie, les tribus de la vallée de l'Omo continuent de perforer des lèvres et de sauter par-dessus des taureaux, pendant qu'un barrage, à quelques centaines de kilomètres en amont, assèche lentement le fleuve dont dépend leur survie.

Un disque d'argile, parfois large de dix centimètres, déforme la lèvre inférieure d'une jeune femme mursi. À des centaines de kilomètres en amont du même fleuve, une turbine tourne, régule, retient. Deux images d'un seul et même endroit du monde, la vallée de l'Omo, dans le sud de l'Éthiopie - l'une aussi ancienne que la culture qui l'a inventée, l'autre si récente qu'elle menace de faire disparaître la première.

 Un monde vieux de plusieurs siècles, au bord du gouffre

Classée au patrimoine mondial de l'Unesco, la basse vallée de l'Omo abrite environ 200 000 personnes réparties en une poignée de peuples agropastoraux parmi les plus singuliers d'Afrique : les Mursi, les Hamar, les Surma, les Karo, les Dassanech, ainsi que les Bodi, les Nyangatom et les Kwegu. Historiquement isolée, cette région a longtemps vécu au rythme des crues annuelles du fleuve Omo, qui déposent sur ses rives un limon fertile permettant une agriculture de décrue transmise de génération en génération, complétée par l'élevage de bovins - véritable pilier économique et culturel, mesure de richesse et de statut social bien plus que simple ressource alimentaire.

 Les Mursi et le disque qui ferme les lèvres

Chez les Mursi, peuple d'environ dix mille personnes vivant de l'élevage et de l'agriculture, la coutume la plus visible reste celle du disque labial. À l'arrivée de la puberté, la lèvre inférieure d'une jeune fille est percée, puis équipée d'un premier disque d'argile ou de bois, remplacé progressivement par des disques toujours plus larges - certains dépassant dix centimètres de diamètre. Pour la communauté, ce geste ne relève pas de la simple parure : il signale l'entrée dans l'âge adulte, incarne un idéal esthétique propre au groupe, et affirme une appartenance culturelle revendiquée avec fierté. La pratique, note-t-on cependant, n'est plus systématiquement suivie par toutes les jeunes femmes mursi aujourd'hui, certaines choisissant de s'en écarter.

Ce disque impose, en amont, une autre modification corporelle : l'extraction de plusieurs incisives inférieures, nécessaire pour dégager l'espace suffisant. S'y ajoutent, chez les hommes comme chez les femmes, l'étirement des lobes d'oreilles ornés d'anneaux de bois ou de métal, ainsi que la scarification - des incisions volontaires de la peau, parfois rehaussées de cendre pour en accentuer le relief cicatriciel, qui composent des motifs associés à la beauté, au courage et aux étapes marquantes de l'existence.

Un disque de dix centimètres dans la lèvre, une extraction volontaire de plusieurs dents : ce que l'esthétique occidentale nomme mutilation, la culture mursi le nomme passage à l'âge adulte.

 Le Hamar, le saut des taureaux et le fouet du lien familial

Chez les Hamar, peuple voisin établi à l'est du fleuve, le rite le plus déterminant de l'existence masculine reste le saut par-dessus les taureaux. Avant de pouvoir prétendre au mariage et à la reconnaissance d'homme adulte, chaque jeune doit réussir à courir puis à bondir sur le dos d'une rangée de bovins alignés, plusieurs fois de suite, sans jamais tomber. L'échec ne ferme aucune porte définitivement : il impose seulement d'attendre une nouvelle occasion pour retenter l'épreuve.

C'est en marge de cette même cérémonie que se déroule l'un des rituels les plus commentés hors d'Éthiopie : certaines sœurs et proches parentes du jeune candidat demandent elles-mêmes à être fouettées par des hommes désignés pour l'occasion. Dans la lecture hamar de ce geste, la douleur endurée n'est ni une punition ni une condition imposée au mariage de quiconque : elle constitue une preuve d'attachement familial librement consentie, les cicatrices qui en résultent étant portées, par la suite, comme un motif de fierté plutôt que de honte.

 Peintures, duels et bijoux de récupération

Plus au sud, les Surma partagent avec les Mursi la pratique du disque labial, mais se distinguent par un rituel qui leur est propre : le donga, un duel à bâtons longs opposant de jeunes hommes dans des affrontements pouvant se révéler violents, destinés à démontrer courage et vigueur physique tout en accroissant leurs perspectives matrimoniales. Chez les Karo, réputés pour leur sens esthétique particulièrement développé, hommes et femmes couvrent régulièrement leur corps de motifs peints à la craie blanche, à l'argile colorée ou au charbon, renouvelés selon les cérémonies et les occasions sociales. Les Dassanech, installés près de l'embouchure du fleuve, confectionnent quant à eux des parures à partir de matériaux de récupération - capsules de bouteilles, fils métalliques, débris divers - transformant des rebuts en éléments d'identité culturelle à part entière.

◆ Le barrage qui a coupé le fleuve

C'est ici que le récit bascule, du folklore documenté vers l'actualité la plus préoccupante. Depuis la mise en service du barrage hydroélectrique Gilgel Gibe III, l'un des plus vastes ouvrages de ce type en Afrique subsaharienne, le cycle naturel des crues qui rythmait depuis des siècles la vie de ces communautés a été profondément bouleversé. Selon un rapport de l'Oakland Institute, organisme de recherche basé en Californie, ce dérèglement a coïncidé avec la location de vastes étendues de terres à des entreprises étrangères, dont une société italienne, pour y développer des plantations commerciales de canne à sucre et de biocarburants - au détriment direct des zones de pâturage et des terres agricoles traditionnellement exploitées par les populations locales.

Les conséquences documentées de cette rupture écologique dépassent la seule question économique. Le même rapport évoque des dizaines de décès prématurés parmi les populations autochtones de la vallée, plusieurs liés à la malnutrition, d'autres à des maladies comme la rougeole ou le paludisme, dans un contexte où l'effondrement des modes de subsistance traditionnels a fragilisé des communautés entières, en particulier les enfants et les personnes âgées. Poussés à chercher des pâturages toujours plus loin de leurs terres habituelles, certains éleveurs se sont retrouvés à traverser la frontière vers la région kényane du lac Turkana, provoquant par endroits des affrontements meurtriers avec d'autres groupes.

Le fleuve qui rythmait leur vie depuis des siècles s'est tu en quelques années - remplacé par les décomptes d'un rapport humanitaire.

 2019, le sang versé pour des fusils

L'épisode le plus sombre documenté par les chercheurs remonte à 2019, lorsque les autorités éthiopiennes ont mené une campagne de désarmement particulièrement brutale visant les peuples bodi et mursi. Selon les témoignages recueillis par plusieurs organisations, les forces de sécurité ont tué des dizaines de personnes lors de cette opération, parmi lesquelles des femmes, des enfants et des personnes âgées. Pour ces communautés, les armes confisquées n'avaient pourtant pas qu'une vocation offensive : elles servaient traditionnellement à se protéger de la faune sauvage et à dissuader les incursions de groupes rivaux. Privés de cette protection, plusieurs éleveurs bodi ont depuis renoncé à s'aventurer vers certaines zones de montagne, désormais jugées trop dangereuses à parcourir sans arme.

Parallèlement à cette répression, le gouvernement éthiopien a engagé une politique de sédentarisation forcée, poussant ces populations historiquement mobiles à s'installer dans des villages fixes. Cette approche, en décalage frontal avec des modes de vie façonnés sur plusieurs générations autour de la mobilité pastorale, se heurte selon plusieurs chercheurs à une réalité écologique difficilement contournable : la survie dans cette vallée aride repose précisément sur la capacité à se déplacer au gré des ressources disponibles, une flexibilité que la sédentarisation imposée rend structurellement impossible à maintenir.

 Des kalachnikovs contre des lances, une frontière qui s'embrase Cette même vallée a vu, au fil des dernières décennies, ses rapports de force internes se transformer radicalement avec l'arrivée d'armes automatiques. Chez les Surma notamment, les fusils d'assaut de type AK-47, introduits en contrebande depuis le Soudan voisin, sont devenus un équipement quasi systématique : posséder une arme y est désormais perçu comme une nécessité pour protéger son troupeau contre les razzias rivales ou les attaques d'animaux sauvages, transformant des conflits autrefois arbitrés à la lance en affrontements bien plus meurtriers.

La raréfaction des ressources en eau et en pâturages, directement liée aux bouleversements du fleuve, a par ailleurs ravivé les tensions transfrontalières avec les communautés pastorales du nord du Kenya, notamment autour du lac Turkana. Un ancien de l'ethnie nyangatom résumait ainsi, dans une formule reprise par plusieurs observateurs, l'ampleur de l'enjeu : si le niveau du fleuve continue de baisser, la guerre suivra inévitablement - une crainte que plusieurs épisodes de violence meurtrière, déjà survenus le long de cette frontière poreuse, sont venus confirmer ces dernières années.

 Le tourisme qui nourrit peu ceux qu'il photographie

Face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance traditionnels, une partie des Mursi s'est progressivement tournée vers une ressource de substitution : les touristes de passage, prêts à verser de petites sommes en échange de photographies de femmes portant leur disque labial. Cette industrie touristique culturelle, en pleine expansion dans la basse vallée de l'Omo, reste cependant très inégalement répartie : l'essentiel des revenus qu'elle génère échappe aux communautés elles-mêmes, captés en majorité par des opérateurs étrangers ou par des Éthiopiens extérieurs à ces populations, tandis que la plupart des groupes autochtones de la région, peu visités et peu représentés dans les administrations locales, ne perçoivent presque aucune aide humanitaire ni retombée économique directe.

Ce paradoxe résume, à lui seul, la situation actuelle de ces peuples : les mêmes traits culturels qui font aujourd'hui leur notoriété internationale - le disque labial, les scarifications, les parures singulières - sont devenus, pour certains visiteurs, l'unique image retenue d'une région dont la survie matérielle, elle, se joue ailleurs, dans des bureaux d'ingénieurs hydrauliques et des contrats fonciers signés à des centaines de kilomètres de la vallée.

 Une culture qui négocie sa propre survie

Les rituels de passage - le saut des taureaux chez les Hamar, le duel à bâtons chez les Surma, le perçage labial chez les Mursi et les Surma - continuent, pour l'heure, d'être transmis d'une génération à l'autre, avec toutefois des signes documentés d'évolution : certaines pratiques, comme le port systématique du disque labial, ne sont plus suivies par l'ensemble des jeunes femmes concernées, signe d'une transformation progressive plutôt que d'une rupture brutale avec la tradition.

Ce que révèle, en creux, l'ensemble de ce dossier, c'est la coexistence de deux temporalités radicalement différentes sur un même territoire : celle, longue et cyclique, des rites de passage transmis depuis des siècles, et celle, brutale et récente, d'un développement économique décidé loin de la vallée, sans que ses habitants n'aient toujours eu voix au chapitre. Entre ces deux échelles de temps, ce sont des dizaines de milliers de vies qui continuent, aujourd'hui encore, de dépendre d'un fleuve dont le cours ne leur appartient plus entièrement.

Reste un paradoxe que la communauté internationale peine encore à résoudre : les mêmes images qui font aujourd'hui le tour du monde sur les réseaux sociaux, celles de disques labiaux et de corps peints, continuent d'attirer chaque année davantage de visiteurs vers la vallée de l'Omo, sans que cet afflux touristique ne se traduise, pour l'instant, par une protection renforcée des droits fonciers et des moyens de subsistance de ceux qu'elle photographie.

Par Sana Seef • L'Appel · L'Appel
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