Cobras et bongares dans les rues : plongée dans la fuite des 900 serpents qui terrorise le sud de la Chine
Une ferme d'élevage emportée par les eaux, une industrie vieille de trente ans, une morsure mortelle et des habitants armés de filets : au-delà des inondations, c'est la cohabitation entre la Chine et ses vingt millions de serpents d'élevage qui vacille
Une tête triangulaire, immobile, qui fend l'eau brune comme un périscope. C'est cette image, filmée par des habitants depuis le pas de leur porte et devenue virale en Chine, qui résume à elle seule la nouvelle terreur qui s'est abattue sur la ville de Hengzhou : près de 900 serpents, dont des cobras et des bongares parmi les plus venimeux d'Asie, se sont échappés d'un élevage englouti par les crues du typhon Maysak.
Le déluge qui a ouvert les cages
L'épisode s'inscrit dans le sillage d'inondations d'une ampleur exceptionnelle qui frappent la région du Guangxi depuis le 4 juillet, après le passage du typhon Maysak. Le 6 juillet au matin, les réservoirs de Liulan et de Yunbiao, aux abords de Hengzhou, cèdent sous la pression des pluies, submergeant en quelques heures le village de Dengwei et son élevage de serpents. Les grillages de l'exploitation n'ont pas résisté à la force du courant.
Cette catastrophe s'ajoute à un bilan humain déjà lourd pour la région, où les autorités ont recensé 39 morts et neuf disparus, et où plus de 130 000 personnes ont dû être évacuées. Mais c'est bien la fuite des serpents qui, depuis quelques jours, concentre l'attention et l'inquiétude des habitants de Hengzhou.
◆ 900 reptiles, trois espèces, un seul danger de masse
Selon Wu Zhi, chef du comité villageois de Dengwei, entre 800 et 900 serpents se sont échappés lundi 6 juillet lorsque les eaux ont emporté l'exploitation. La grande majorité appartiendrait à des espèces non venimeuses, essentiellement des couleuvres d'eau et des serpents-rats royaux, élevés localement pour leur chair et leur peau. Mais les vidéos qui circulent depuis sur les réseaux sociaux chinois montrent aussi, sans équivoque, des cobras glissant à la surface de l'eau, ainsi qu'au moins un bongare à bandes multiples, l'un des serpents les plus toxiques du continent asiatique.
Le centre de communication des médias de Hengzhou a publié des consignes d'urgence identifiant nommément trois espèces venimeuses susceptibles de s'être réfugiées dans les habitations, les cages d'escalier ou les berges asséchées après la décrue : le bongare à bandes multiples, la vipère de bambou et le cobra. Une précision de taille pour des habitants désormais contraints de vérifier chaque recoin de leur logement avant d'y poser le pied.
« Nous demandons aux habitants de ne pas attraper les serpents à mains nues »
Wu Zhi, chef du comité villageois de Dengwei
Une industrie vieille de trente ans, plusieurs millions de yuans par an L'accident met en lumière un pan méconnu de l'économie du Guangxi : la région abritait, selon un rapport du quotidien officiel Guangxi Daily, près de 20 millions de serpents répartis dans plus de 14 000 élevages dès 2020, principalement destinés à la médecine traditionnelle, à la production de venin pour la fabrication de sérums antivenimeux, à la maroquinerie et, dans une moindre mesure aujourd'hui, à la consommation alimentaire.
Cette industrie s'est structurée à partir des années 1990, quand la demande croissante d'une classe moyenne chinoise en expansion pour les remèdes traditionnels et les mets de luxe a dépassé ce que la capture d'animaux sauvages pouvait fournir de façon durable. Des villages entiers du sud de la Chine, comme celui de Zisiqiao, se sont depuis spécialisés dans cet élevage : le commerce du serpent y génère, selon des estimations relayées par la presse économique régionale, plusieurs millions d'euros de revenus chaque année, sur la base d'un cheptel local de plusieurs millions de reptiles.
C'est cette concentration inédite d'élevages, souvent installés en zone inondable pour des raisons de coût foncier, qui transforme aujourd'hui chaque rupture de digue en risque sanitaire à grande échelle : un seul accident suffit à libérer, d'un coup, plusieurs centaines d'animaux potentiellement dangereux au cœur d'une zone résidentielle dense.
Une morsure qui tourne au drame
Le soir même de la fuite, une femme âgée de la communauté de Yunbiao est mordue par un serpent. Les routes, jonchées de boue et de débris, et les réseaux de communication hors service transforment son évacuation vers l'hôpital en course contre la montre. Elle meurt de sa blessure malgré plusieurs tentatives de secours, selon les médias d'État chinois. Le lendemain, un second villageois est mordu à l'index droit en dégageant des débris : il décrit un animal « noir, à la tête plate », signe probable d'un cobra, et tente d'abord, dans la panique, d'aspirer lui-même le venin avant d'être évacué et de recevoir un sérum antivenimeux.
Ce geste de premiers secours, pourtant répandu dans les croyances populaires, figure justement parmi les pratiques que les autorités sanitaires locales déconseillent formellement depuis cette semaine : aspirer le venin, inciser la plaie, appliquer du dentifrice ou des préparations à base de plantes, boire de l'alcool ou surélever le membre mordu sont autant de gestes susceptibles, selon les recommandations diffusées, d'aggraver l'intoxication plutôt que de la ralentir. La consigne officielle est simple : immobiliser le membre, garder son calme, et rejoindre au plus vite une structure médicale disposant de sérum antivenimeux.
Filets, bâtons, pistolets paralysants : la contre-offensive Face à l'ampleur de la fuite, la riposte s'est organisée dès le lendemain. Une équipe officielle d'une dizaine de personnes a été mobilisée par le comité villageois, équipée de filets de pêche et de pistolets paralysants pour neutraliser les spécimens les plus dangereux sans risquer de morsure. En parallèle, des habitants de villages épargnés par les eaux ont constitué, de leur propre initiative, des équipes bénévoles allant de porte en porte dans les zones sinistrées.
L'une de ces équipes, menée par un habitant surnommé M. Zhu, a rapporté à la presse chinoise avoir capturé, à sept ou huit volontaires, entre 2 000 et 3 000 serpents en seulement deux jours, un chiffre supérieur aux estimations initiales de la fuite elle-même, ce qui laisse penser que des spécimens échappés d'autres élevages voisins ou déjà présents à l'état sauvage ont pu être comptabilisés.
« Nous avons pratiquement fini de tous les capturer »
- M. Zhu, équipe civile de capture de serpents de Hengzhou
Les prises sont remises à des professionnels chargés de les identifier puis de les relâcher loin des habitations, ou de les réintégrer aux élevages une fois leur espèce et leur état de santé vérifiés. Les hôpitaux de la région ont, en parallèle, renforcé leurs stocks de sérum antivenimeux et mobilisé du personnel supplémentaire pour absorber un afflux redouté de cas de morsure.
Une cohabitation à réinventer
Au-delà de l'épisode lui-même, c'est le modèle économique qui sous-tend cette cohabitation entre villages densément peuplés et élevages de plusieurs centaines de serpents venimeux qui se retrouve interrogé. Tant que le climat restait relativement prévisible, la proximité entre bassins de population et exploitations animalières représentait un simple arrangement logistique. Face à des épisodes de pluie de plus en plus extrêmes, elle devient un facteur de risque à part entière.
Reste une question à laquelle ni les autorités locales ni les exploitants n'ont encore apporté de réponse publique : combien de temps une région qui élève des millions de serpents pourra-t-elle continuer à les installer sur des terrains inondables, alors que les typhons qui balayent le sud de la Chine semblent, saison après saison, gagner en intensité ?