Un appel pour arrêt cardiaque, un siège à Kiev la veille : Lindsey Graham s’éteint et laisse un vide que Washington n’a pas fini de mesurer
Le sénateur républicain de Caroline du Sud, l'une des voix les plus écoutées de Washington sur Israël, l'Iran et l'Ukraine, est mort samedi soir d'une "maladie brève et soudaine", à 71 ans. De Kiev à Tel-Aviv, les hommages affluent pour un homme qui aura façonné, plus que la plupart de ses collègues, la politique étrangère américaine des vingt dernières années.
L'appel arrive un peu avant la tombée de la nuit, samedi, à une adresse bien connue de Capitol Hill : arrêt cardiaque. Les secours se précipitent, une civière sort de la maison, une ambulance démarre. Quelques heures plus tard, le bureau du sénateur Lindsey Graham confirme ce que les voitures de police garées devant chez lui laissaient déjà craindre : l'homme qui devait apparaître le lendemain matin sur le plateau de "Meet the Press" ne s'y présentera jamais.
Une soirée de samedi comme les autres, puis un appel pour arrêt cardiaque Selon des enregistrements radio de la police obtenus par NBC News, l'appel signalant un arrêt cardiaque au domicile de Lindsey Graham à Capitol Hill est passé dans la soirée de samedi. Des photographies montrent des secouristes transportant un corps sur une civière jusqu'à une ambulance en attente, entourée de voitures de police et de camions de pompiers. Un proche collaborateur du sénateur confie à NBC News qu'aucun signe ne laissait présager, dans les heures précédentes, que l'élu ne se sentait pas bien.
"Le soir du samedi 11 juillet, le sénateur américain Lindsey Graham est décédé des suites d'une maladie brève et soudaine", annonce son bureau dans un communiqué publié tôt dimanche matin, sans autre précision. "La famille du sénateur Graham apprécie les prières en ce moment et demande de l'intimité durant cette période incroyablement difficile." Contactée, l'équipe du sénateur ne donnera aucun détail supplémentaire sur la nature exacte de cette maladie.
Le contraste est brutal avec les dernières heures publiques de Lindsey Graham. Vendredi encore, il se trouvait à Kiev, où il avait rencontré le président ukrainien Volodymyr Zelensky pour évoquer les besoins urgents de l'Ukraine en défense aérienne et discuter de nouvelles sanctions contre la Russie. "Je suis reconnaissant envers Lindsey d'avoir salué nos combattants", avait déclaré Zelensky à l'issue de cet entretien. Le président du Parlement ukrainien, Rouslan Stefantchouk, a lui aussi rendu hommage dimanche à un "ami indéfectible de l'Ukraine, qui comprenait parfaitement que notre combat est une lutte pour la liberté, la démocratie et un ordre mondial juste".
Il devait apparaître le lendemain matin sur le plateau de Meet the Press. Il ne s'y présentera jamais.
De la petite ville de Central à Washington
Pour comprendre le poids de cette disparition, il faut remonter à Central, petite ville de Caroline du Sud où Lindsey Graham a grandi dans une famille modeste, entre le restaurant et la salle de billard que tenaient ses parents. Premier de sa famille à accéder à l'université, il obtient ses diplômes de premier cycle et de droit à l'université de Caroline du Sud - un parcours brutalement assombri par la mort de ses deux parents, à quinze mois d'intervalle, alors qu'il n'avait pas encore terminé ses études.
De 1982 à 1988, il sert comme procureur et avocat de la défense au sein de l'armée de l'air américaine, dont quatre années passées sur la base de Rhein-Main, en Allemagne. Il retournera plus tard en service actif pendant la première guerre du Golfe, avant de poursuivre plus de trois décennies au sein des réserves de l'armée de l'air, dont il se retire en 2015 avec le grade de colonel - un engagement militaire qui infusera, tout au long de sa carrière politique, sa vision résolument interventionniste de la politique étrangère américaine.
Élu à la Chambre des représentants en 1994, il rejoint le Sénat en 2002, succédant à la légende locale Strom Thurmond. Réélu sans interruption depuis - en 2008, 2014 et 2020 -, il venait, en juin dernier, de remporter face à plusieurs adversaires la primaire républicaine pour briguer un cinquième mandat lors des élections de novembre. Il avait fêté ses 71 ans la semaine précédant sa mort.
Orphelin à quinze mois d'intervalle avant même d'avoir terminé ses études, premier de sa famille à entrer à l'université : Graham construira toute sa carrière sur cette trajectoire partie de rien.
Les "trois amigos" et l'ami qu'il n'a jamais remplacé
Aucune relation n'aura autant marqué la trajectoire politique de Lindsey Graham que son amitié avec le sénateur de l'Arizona John McCain, décédé en 2018. Les deux hommes, rejoints pendant plus d'une décennie par le sénateur Joe Lieberman, formaient au Sénat ce que Washington surnommait affectueusement "les trois amigos" - un trio uni par une même conviction : celle d'une Amérique engagée, militairement et diplomatiquement, aux quatre coins du monde. Ensemble, ils voyageront de Bagdad à Kaboul en passant par Amman, cimentant une doctrine de politique étrangère "musclée" qui définira la suite de la carrière de Graham bien après la mort de son mentor.
Le jour des funérailles de McCain, en 2018, Graham livre sur le parquet du Sénat un hommage resté célèbre, la voix brisée, refusant de regarder le pupitre vide de son ami recouvert d'un drap noir et d'un vase de roses blanches. "Je ne pleure pas un homme parfait", avait-il dit ce jour-là. "Je pleure un homme qui avait de l'honneur, et qui admettait toujours ses propres imperfections." Il avait conclu en assurant ne jamais vouloir "remplacer" McCain, seulement "suivre ses traces".
« Je ne pleure pas un homme parfait. Je pleure un homme qui avait de l'honneur »
- Lindsey Graham, hommage à John McCain, 2018
Du rival de Trump à son allié le plus fidèle
L'autre relation qui aura défini la seconde partie de la carrière de Graham est autrement plus surprenante. Candidat malheureux à l'investiture républicaine de 2016, Graham comptait alors parmi les critiques les plus sévères de Donald Trump au sein de son propre parti. Les deux hommes s'étaient publiquement affrontés, y compris au moment où McCain, votant contre l'abrogation de l'Obamacare portée par Graham en 2017, s'était attiré les foudres de Trump - qui avait alors accusé McCain d'avoir "laissé tomber son meilleur ami".
Pourtant, au fil des années, cette relation tumultueuse s'est transformée en l'une des alliances les plus solides de l'entourage présidentiel. Golfeur régulier de Trump, interlocuteur privilégié sur les dossiers de sécurité nationale, Graham devient l'un des defenseurs les plus constants du président au Sénat - au point que Trump le qualifie, dans son hommage publié dimanche sur Truth Social, de "l'une des plus grandes personnes et l'un des plus grands sénateurs" qu'il ait connus, ajoutant qu'il "travaillait sans relâche" et restera "un authentique patriote américain".
D'adversaire déclaré lors de la primaire de 2016 à défenseur le plus constant du président au Sénat : peu de sénateurs auront autant retourné leur veste sans jamais perdre la confiance de personne.
Israël, l'Iran, l'Ukraine : la voix qui pesait le plus lourd C'est sur la scène internationale que le poids de Lindsey Graham se mesurait le plus directement. Les dirigeants israéliens ont compté parmi les tout premiers responsables étrangers à saluer sa mémoire, reflétant deux décennies de soutien indéfectible à l'État hébreu. "Lindsey comprenait que la sécurité d'Israël et celle de l'Amérique sont indissociables", a écrit le Premier ministre Benyamin Netanyahou, ajoutant qu'Israël avait perdu "l'un de ses plus grands amis". Le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, est allé plus loin encore, saluant un homme dont "le soutien inébranlable, le courage et la clarté morale ont gagné l'admiration de millions d'Israéliens". Le président israélien Isaac Herzog a de son côté dit sa "tristesse" face à la perte d'un "grand patriote américain, un grand ami".
Sur l'Iran, la ligne de Graham n'avait jamais varié : la fermeté, jusqu'à l'option militaire si nécessaire. Trois semaines à peine avant sa mort, sur le plateau de "Face the Nation", il résumait ainsi sa position après plusieurs heures passées aux côtés du président américain : "Essayons une solution diplomatique. Je pense qu'elle va échouer. Que se passe-t-il ensuite ? À tous ceux qui nous écoutent : si cet effort diplomatique échoue, le président Trump va prendre le contrôle du détroit d'Ormuz. Nous allons le gérer nous-mêmes." Une déclaration qui, à la lumière de l'escalade que nous rapportions cette semaine autour de ce même détroit, prend aujourd'hui un relief particulier - Graham ayant été de ceux qui, dans les coulisses du pouvoir américain, poussaient le plus ouvertement à une ligne dure face à Téhéran.
« Si cet effort diplomatique échoue, le président Trump va prendre le contrôle du détroit d'Ormuz. Nous allons le gérer nous-mêmes »
- Lindsey Graham, trois semaines avant sa mort
Sur l'Ukraine, enfin, Graham s'était imposé comme l'un des plus fervents avocats du soutien militaire américain à Kiev depuis l'invasion russe de 2022, multipliant les déplacements sur place - dont celui de vendredi, quelques heures à peine avant sa mort - pour plaider en faveur de nouvelles livraisons d'armements et de sanctions renforcées contre Moscou. Sa disparition prive ainsi, en l'espace d'une seule soirée, trois dossiers de politique étrangère parmi les plus sensibles du moment - Israël, l'Iran, l'Ukraine - de l'une de leurs voix les plus influentes au Congrès américain.
Un siège à pourvoir, un vide à combler
Sur le plan institutionnel, Graham présidait la puissante commission du Budget du Sénat, siégeait à la commission des Crédits, à celle de la Justice ainsi qu'à celle de l'Environnement et des Travaux publics - un cumul de responsabilités qui faisait de lui l'un des sénateurs les plus centraux du dispositif républicain, bien au-delà de la seule politique étrangère. Sa mort intervient alors qu'il venait tout juste, en juin, de remporter la primaire républicaine en vue d'un cinquième mandat : les républicains de Caroline du Sud doivent désormais, dans l'urgence, désigner un nouveau candidat pour les élections de novembre.
Élu pour un cinquième mandat qu'il ne briguera jamais : les républicains de Caroline du Sud doivent désigner un remplaçant dans l'urgence, à quelques mois seulement du scrutin de novembre.
Le chef de la majorité au Sénat, John Thune, a salué un "défenseur acharné des États-Unis et un allié solide des pays épris de liberté à travers le monde". Cette disparition survient par ailleurs dans un climat déjà marqué par l'inquiétude sur l'état de santé de plusieurs figures âgées du Sénat républicain : le sénateur Mitch McConnell demeure hospitalisé après un appel des secours, le mois dernier, pour un arrêt cardiaque à son domicile - un rappel, pour un club aussi vieillissant que le Sénat américain, de sa propre fragilité face au temps qui passe, indépendamment de tout autre facteur.
Sur le plan intérieur, Graham restera aussi comme l'un des visages les plus reconnaissables de la commission judiciaire du Sénat, qu'il a présidée durant plusieurs années. C'est à ce titre qu'il s'était retrouvé, en 2018, au cœur de l'une des auditions les plus houleuses de l'histoire récente du Sénat : la confirmation du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême, entachée d'accusations d'agression sexuelle que le candidat a toujours niées. Graham y avait livré une défense enflammée, dénonçant devant les caméras ce qu'il qualifiait de procédure injuste envers son collègue - un épisode qui avait, à l'époque, profondément clivé l'opinion américaine, mais aussi renforcé sa stature de combattant loyal au sein du camp républicain, bien au-delà des seuls dossiers de politique étrangère.
De Central, la petite ville où il a grandi orphelin très jeune, jusqu'aux couloirs du Capitole où il aura passé plus de trois décennies, la trajectoire de Lindsey Graham raconte à sa manière une partie de l'histoire républicaine récente : celle d'un faucon de la défense forgé par l'amitié de John McCain, devenu malgré lui l'un des piliers de l'ère Trump, et dont la voix, sur Israël comme sur l'Iran ou l'Ukraine, pesait bien au-delà des frontières de la Caroline du Sud qu'il représentait. Reste, à Washington comme à Kiev et à Tel-Aviv, une question que les hommages de ce dimanche ne suffisent pas à trancher : qui, au sein du Congrès américain, sera désormais en mesure de porter avec la même constance ces trois dossiers que Graham tenait, à lui seul, depuis si longtemps ?