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Un vendeur recherché, 110 millions d’euros gelés : l’enquête pour blanchiment qui rattrape le resort albanais soutenu par le gendre de Donald Trump

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Un vendeur recherché, 110 millions d’euros gelés : l’enquête pour blanchiment qui rattrape le resort albanais soutenu par le gendre de Donald Trump

L'homme qui a vendu, en avril, le terrain destiné à un complexe touristique de plusieurs milliards de dollars sur la côte albanaise est aujourd'hui recherché pour blanchiment d'argent de la drogue et falsification d'actes de propriété. Aucune accusation ne vise en revanche Jared Kushner ni les autres investisseurs du projet, précise l'agence Reuters.

Cent dix millions d'euros, gelés sur le compte séquestre d'un notaire à Tirana. C'est tout ce qui reste, pour l'instant, de la vente d'un terrain côtier albanais destiné à devenir l'un des plus grands complexes touristiques d'Europe. Son vendeur est aujourd'hui recherché par la justice de son propre pays.

◆ Un homme recherché, une vente à 110 millions d'euros

Selon des documents judiciaires consultés par l'agence Reuters, la Structure spéciale albanaise contre la corruption et le crime organisé (SPAK) a délivré un mandat d'arrêt contre Artur Shehu, homme d'affaires installé à Miami, soupçonné d'avoir blanchi de l'argent issu du trafic de cocaïne sud-américaine à travers des ports européens. C'est pourtant lui qui a vendu, en avril dernier, le terrain destiné au projet porté par Albania Land Development, la société liée au complexe soutenu par Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump.

L'avocat de Shehu, Kujtim Cakrani, dément fermement les accusations. Il affirme que la famille de son client possédait ce terrain depuis plus d'un siècle, remontant à l'époque ottomane, et que la vente s'est déroulée dans la plus stricte légalité.

« Rien de ce qui est allégué sur le caractère de M. Artur Shehu n'est vrai. Il n'est ni trafiquant de drogue ni faussaire de documents de propriété »

- Kujtim Cakrani, avocat d'Artur Shehu

◆ Des actes de propriété qui n'auraient jamais dû exister

Le dossier constitué par la SPAK, fort de 200 pages et daté du 12 juin, accuse Shehu et ses associés d'avoir acquis des terrains avec des fonds d'origine illégale, en falsifiant des titres de propriété ou en gonflant artificiellement la superficie de certaines parcelles, avant de les revendre ou de les échanger pour brouiller les pistes. Le même jour, l'agence a annoncé des mandats d'arrêt distincts visant vingt autres personnes soupçonnées de trafic de stupéfiants et de blanchiment.

Selon Cakrani, cité par Reuters, son client ne s'inquiète guère de ce mandat d'arrêt, tant il est largement admis en Albanie que les procureurs répondraient avant tout à des intérêts politiques et commerciaux. L'avocat affirme également que Shehu avait fui vers les États-Unis et obtenu l'asile en 1998, après que des violences de gangs eurent coûté la vie à son frère et à son oncle - un récit que Reuters précise n'avoir pu vérifier de manière indépendante.

◆ Aucune accusation contre le gendre du président américain

Sur un point, les documents consultés par Reuters sont formels : aucune accusation de faute ne vise Jared Kushner, la société Sazan Real Estate Development, Albania Land Development, ni aucun autre investisseur du projet. L'agence précise n'avoir trouvé aucun élément indiquant que les investisseurs auraient eu connaissance de soupçons entourant Shehu au moment de l'achat du terrain.

Une porte-parole de Sazan Real Estate Development n'a pas répondu directement aux accusations visant Shehu, mais a indiqué que l'entreprise continuait de croire que les acquisitions foncières avaient été menées légalement. Albania Land Development n'a pas répondu aux sollicitations de Reuters, et un porte-parole de Kushner a refusé tout commentaire. Sazan a confirmé que Kushner était bien investisseur dans le projet, sans préciser l'ampleur exacte de sa participation. Kushner et son épouse Ivanka Trump ont expliqué par le passé avoir eu l'idée de ce complexe en apercevant la côte albanaise depuis un yacht, avant d'en dévoiler les premiers rendus dès 2024.

◆ La "révolution des flamants roses"

Cette révélation s'ajoute à des mois de contestation déjà largement engagés contre le projet, prévu sur une portion de littoral protégée près de Vlora, entre plages sauvages, forêt et zone humide abritant tortues marines et flamants roses - devenus le symbole d'un mouvement que ses participants ont surnommé la "révolution des flamants roses". Débutées en mai autour du seul projet touristique, les manifestations nocturnes se sont élargies en un mouvement plus large réclamant la démission du Premier ministre Edi Rama, visé par des accusations de corruption.

La semaine dernière, les forces antiémeutes ont fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau contre des manifestants devant le Parlement, blessant quinze policiers et procédant à vingt-cinq arrestations. Un tribunal de Tirana a depuis libéré dix-neuf des personnes interpellées, plaçant deux d'entre elles en résidence surveillée. Le gouvernement Rama, de son côté, continue de présenter ces mobilisations comme orchestrées par des rivaux politiques, et assure que le projet respecte pleinement le droit albanais et européen.

« C'est une révolution contre les puissants qui veulent faire de l'Albanie le terrain de jeu des riches »

- Entela Koja, manifestante

 Des villageois qui réclament depuis dix ans ce qui leur appartient Le mandat d'arrêt visant Shehu ne fait par ailleurs que raviver un contentieux plus ancien. Une douzaine d'habitants de la région poursuivent depuis dix ans une bataille judiciaire pour faire reconnaître leurs propres droits sur ces terres, présentant à Reuters des titres de propriété et relevés fiscaux qu'ils estiment prouver qu'ils en sont les véritables propriétaires. Leur avocat, Kostandin Beko, affirme que la procédure reste ouverte et que ses clients comptent demander une décision de justice suspendant purement et simplement le projet.

L'un de ces habitants, Nikolin Markpalaj, résume à sa manière une colère qui dépasse la seule question foncière : il leur avait prévenu, dit-il, que s'approprier la terre d'autrui ne se ferait pas sans résistance. Dans un pays longtemps compté parmi les plus pauvres et les plus isolés d'Europe, aujourd'hui candidat à l'Union européenne et en plein essor immobilier sur l'une des dernières côtes préservées de l'Adriatique, cette affaire rappelle à quel point l'attrait des grands projets internationaux peut se heurter, brutalement, aux droits fonciers les plus anciens - et les plus difficiles à faire valoir.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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