Deux pompiers tués, douze mille évacués, la Gironde suffoque sous l’été le plus brûlant depuis vingt ans
Du drame de Mérignac à l'exode du bassin d'Arcachon, l'anatomie d'une semaine où la France a battu un record d'incendies vieux de deux décennies
Un camion d'intervention, une forêt de pins trop dense, et quelques minutes à peine pour que tout bascule. Quarante-huit heures plus tard, à quelques dizaines de kilomètres de là, c'est une tente de camping qui se réveille cernée par l'odeur de fumée. Entre ces deux scènes, un même département, une même sécheresse, et un pays qui vient de battre un record d'incendies vieux de vingt ans.
Un feu qui a piégé un camion en quelques minutes
Mardi 21 juillet, en tout début d'après-midi, deux sapeurs-pompiers girondins ont trouvé la mort en combattant un incendie qui venait de se déclarer à proximité immédiate de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac. Selon les précisions rapportées par Le Figaro, leur véhicule s'est retrouvé encerclé par les flammes alors qu'ils entamaient à peine la phase d'attaque du feu, déclaré aux alentours de 14h10 au sud des installations aéroportuaires, près d'un parking longue durée.
Le directeur du service départemental d'incendie et de secours de la Gironde, Marc Vermeulen, a détaillé devant la presse les circonstances de ce drame survenu presque instantanément après l'arrivée des secours sur zone.
« Ils étaient confrontés à une dynamique très violente, dans une forêt de pins très dense. »
Marc Vermeulen, directeur du Sdis de Gironde
Selon Le Figaro, le décès des deux pompiers est intervenu dans les premières minutes de la phase d'attaque du feu, leur camion se retrouvant purement et simplement piégé par la progression des flammes. Le parquet de Bordeaux a ouvert une enquête pour établir précisément les circonstances du drame ainsi que l'origine de l'incendie.
Un panache de fumée visible depuis le centre-ville
L'ampleur du sinistre a rapidement dépassé les seuls abords de l'aéroport. Une épaisse colonne de fumée noire s'est élevée au-dessus de la métropole bordelaise, visible à des kilomètres à la ronde, y compris depuis le centre-ville. Une centaine de pompiers, appuyés par une vingtaine de véhicules terrestres, un hélicoptère de reconnaissance et un avion bombardier d'eau de type Dash, ont été mobilisés pour circonscrire les flammes, qui ont fini par parcourir entre un et deux hectares de végétation selon les premières estimations. Le trafic aérien de la plateforme a été temporairement suspendu, avant une reprise progressive en fin d'après-midi.
L'hommage du gouvernement, en pleine séance à l'Assemblée
C'est en répondant aux questions du gouvernement sur la sécurité civile, à l'Assemblée nationale, que le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a annoncé la nouvelle, visiblement pris de court par l'information transmise en direct par la préfète de la Gironde. Quelques instants plus tard, le président Emmanuel Macron réagissait à son tour, sur le réseau social X, saluant l'engagement des deux hommes tombés en service.
« Les condoléances, la reconnaissance et le soutien de la Nation », a écrit Emmanuel Macron sur X.
Une Gironde déjà à bout de souffle
Ce drame survient alors que le département de la Gironde était placé, ce même mardi, en vigilance rouge pour risque de feux de forêt, un niveau d'alerte qui impose des restrictions strictes dans les communes à dominante forestière, interdiction de toute source d'ignition entre 14 heures et 22 heures, suspension des manifestations sportives et culturelles, accès limité aux espaces boisés les plus exposés. Feux d'artifice, brûlage de déchets verts et lanternes volantes restent par ailleurs proscrits sur l'ensemble du territoire départemental. La préfète de la région Nouvelle-Aquitaine et de la Gironde, Sophie Brocas, avait rappelé le jour même l'origine très largement humaine de la plupart de ces sinistres, la très grande majorité des départs de feu étant, selon elle, d'origine humaine.
Ce même service d'incendie et de secours de la Gironde, dirigé par Marc Vermeulen, ne dispose alors d'aucun répit. Ses équipes viennent de perdre deux hommes, son territoire reste sous vigilance rouge, et rien, dans les prévisions météorologiques du moment, ne laisse présager d'accalmie durable avant plusieurs jours.
Quarante-huit heures à peine après ce double drame, c'est un peu plus au nord du même département que le feu frappe de nouveau, cette fois dix fois plus fort.
Le réveil brutal de milliers de vacanciers
Le café à peine servi, l'odeur de fumée s'invite dans la tente. Lise et Yvon, venus d'Avignon passer leurs vacances au domaine naturiste de La Jenny, se réveillent ce jeudi matin dans un camping soudain vidé de tous ses occupants. Autour du bassin d'Arcachon, en Gironde, ils ne sont qu'un couple parmi près de douze mille vacanciers et habitants évacués depuis mercredi face à un incendie qui refuse, malgré une nuit entière de lutte, de céder du terrain.
« On a vu que ça craignait, on a senti l'odeur de fumée directement. »
un couple de vacanciers évacués du domaine naturiste de La Jenny Selon le dernier bilan communiqué jeudi matin par la préfecture de la Gironde, l'incendie a désormais parcouru deux mille quatre cents hectares, contre deux mille quelques heures plus tôt. Près de deux cents vacanciers rassemblés devant la salle des fêtes du Porge attendent, hébétés, des nouvelles de leurs affaires laissées sur place. Face à l'ampleur de la tâche, quarante-quatre sapeurs-pompiers parisiens et dix engins supplémentaires ont été envoyés en renfort des équipes déjà mobilisées près du cap Ferret.
Un feu qui avance vers Lège-Cap-Ferret malgré la nuit de lutte
Le sinistre s'est déclaré mercredi, en milieu de journée, sur la commune de Saumos. Selon le maire du Porge, Martial Zaninetti, un engin de débroussaillage utilisé sur une piste forestière serait à l'origine du départ de feu, une piste accidentelle que la gendarmerie n'a pas encore officiellement confirmée. Depuis, les flammes ont progressé sans relâche vers Le Porge puis en direction de Lège-Cap-Ferret.
Pour tenter d'enrayer cette progression durant la nuit, les pompiers ont eu recours à des manœuvres de feu tactique, consistant à priver délibérément les flammes de combustible en lisière du sinistre. La méthode n'a permis que de limiter la casse, la surface parcourue a tout de même augmenté d'environ six cents hectares en une nuit, et le feu s'étend désormais sur quinze kilomètres. Nous avons un feu en phase convective, qui part dans tous les sens, a résumé Marc Vermeulen, le même directeur du Sdis de Gironde déjà mobilisé deux jours plus tôt à Mérignac.
La préfète Sophie Brocas a personnellement appelé la population à respecter scrupuleusement les consignes d'évacuation, une requête qu'elle a formulée avec une gravité inhabituelle mercredi soir, il n'y a pas péril en la demeure, a-t-elle prévenu, mais il faut le faire maintenant.
Neuf communes, sept campings et un domaine naturiste évacués
Depuis mercredi soir, plus de dix mille personnes ont été évacuées par précaution de six campings et d'un domaine résidentiel naturiste situés au nord du cap Ferret, Aux Couleurs du Ferret, La Prairie, La Pinède, Brémontier, Le Truc Vert, Le Grand Crohot, ainsi que le domaine de La Jenny. Trois établissements supplémentaires, à Claouey, étaient encore en cours d'évacuation jeudi en fin de matinée. Plus d'un millier d'habitants des secteurs résidentiels en lisière de forêt ont eux aussi dû quitter leur domicile, et neuf communes ont ouvert des lieux d'accueil pour les recevoir. La gendarmerie nationale, mobilisée pour sécuriser ces évacuations, veille également à protéger les habitations désertées contre d'éventuels actes de malveillance, une préoccupation récurrente lors de ce type d'exode massif et temporaire, où des milliers de logements et de mobil-homes se retrouvent, du jour au lendemain, sans personne pour les surveiller.
Un second front dans le Var, sous la menace du mistral
À l'autre bout du pays, un second incendie mobilise les secours depuis mardi midi. Parti d'un champ à Pontevès, dans le Var, le sinistre a parcouru deux mille cinq cents hectares et contraint à l'évacuation d'environ quatre cents personnes, avant de cesser de progresser mercredi soir sans être totalement fixé. Plus de mille cent pompiers, appuyés par des renforts venus d'une dizaine de départements, deux Canadair, trois hélicoptères bombardiers d'eau et deux Dash, restent engagés sur ce front distinct de celui de la Gironde.
Jeudi, les habitants du secteur du Gros-Bessillon ont été autorisés à regagner leur domicile. Mais l'accalmie pourrait être de courte durée, les pompiers varois redoutent l'arrivée, ce jeudi après-midi, d'un fort mistral avec des rafales pouvant atteindre cinquante kilomètres par heure, un vent capable de relancer brutalement des foyers encore actifs.
Un sanctuaire épargné de justesse à Cotignac
C'est dans ce même département du Var que s'est jouée une scène plus intime. À Cotignac, l'évêque de Fréjus, Mgr François Touvet, s'est rendu au chevet des Frères de Saint-Jean et des sœurs de Mater Dei, dont le monastère et le sanctuaire Notre-Dame de Grâces se sont retrouvés directement menacés par les flammes. Sur place, l'évêque a raconté avoir prié au milieu d'une forte odeur de brûlé, avant de constater que le feu était passé à quelques mètres seulement du sanctuaire et du prieuré, le feu est passé à quelques mètres du sanctuaire lui-même, a-t-il confié, c'est très impressionnant.
Une année déjà pire que le record de 2022
Ces deux brasiers ne sont que la partie la plus visible d'une saison qui a déjà basculé dans l'exceptionnel. Selon le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, plus de douze mille cinq cents départs de feu ont été recensés en France depuis le premier janvier, pour environ quarante-quatre mille hectares déjà partis en fumée, davantage que sur l'ensemble de l'année 2022, pourtant considérée jusqu'ici comme la pire référence depuis longtemps dans le Sud-Ouest du pays.
Une analyse de l'AFP fondée sur les données du système européen Effis va plus loin encore, jamais, en vingt années de mesures satellitaires, autant de surfaces n'avaient brûlé en France à la mi-juillet. Rien que depuis le début du mois, environ quinze mille hectares sont partis en fumée, de la forêt de Fontainebleau aux massifs de la Drôme, du Var et de la Corse, faisant de ce mois de juillet le deuxième pire jamais enregistré, derrière celui de 2022. D'un massif forestier à l'autre, du Sud-Ouest à la Méditerranée, ce sont les mêmes images qui se répètent depuis plusieurs semaines, colonnes de fumée, routes coupées et files de véhicules quittant en urgence des campings ou des lotissements entiers.
Trois pompiers morts en un mois, un avion militaire en renfort
Ce double drame de Mérignac porte à trois le nombre de sapeurs-pompiers tués en un seul mois, après la mort, le 8 juillet, d'un volontaire de vingt-deux ans en Savoie, emporté par la chute d'un bloc rocheux alors qu'il luttait contre un feu de végétation. Mercredi, le ministre Laurent Nuñez s'est rendu dans une caserne près de Bordeaux pour rencontrer les familles des deux disparus de Mérignac.
Face à cette pression continue sur les moyens aériens, le gouvernement a confirmé le déploiement prochain d'un renfort inédit, un avion de transport militaire A400M, équipé d'un kit de largage d'eau de vingt tonnes, doit rejoindre le dispositif de lutte d'ici la fin du mois de juillet. L'équivalent de trois Canadair, a résumé Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement.
Une chaleur qui ne relâche pas la pression
Ces incendies à répétition ne doivent rien au hasard du calendrier. Météo-France a confirmé jeudi que la vague de chaleur qui vient de s'achever, seize jours de température torride entre le 4 et le 19 juillet, constitue la troisième plus longue jamais mesurée dans le pays depuis 1947, à égalité avec celle d'août 2003 et les étés 2018 et 2025. Seules les vagues de juillet 1983 et de juillet 2006 avaient duré plus longtemps.
Le bilan sanitaire de l'épisode précédent, celui de la mi-juin, continue par ailleurs de s'alourdir, Santé publique France a dénombré cinq mille sept cent soixante-quatre décès toutes causes en excès entre le 17 juin et le 2 juillet, un niveau de surmortalité jamais observé depuis la canicule historique de 2003. Un chiffre qui rappelle que derrière chaque hectare de forêt qui brûle, c'est tout un pays, sols asséchés et population épuisée par la chaleur, qui se retrouve à bout de résistance au même moment.
À Mérignac, l'incendie était fixé en fin de journée, plusieurs heures après avoir coûté la vie aux deux hommes venus, comme chaque jour, protéger une région que la sécheresse rend chaque été un peu plus vulnérable au moindre départ de flamme. À des dizaines de kilomètres de là, Lise, Yvon et douze mille autres attendent encore, eux, de savoir s'ils retrouveront leur tente.