À Besançon, une dette de deux mille euros a eu raison d’une projection sur Gaza
Le distributeur du documentaire Collapse accuse le cinéma Victor Hugo d'avoir préféré annuler la séance plutôt que de payer ce qu'il doit
Un vendredi, l'écran du Victor Hugo devait s'éteindre sur les images du kibboutz de Nir Oz. Il est resté noir. La séance de Collapse, annoncée depuis des semaines aux soutiens bisontins de la cause palestinienne, n'a pas eu lieu, la faute, selon la salle, à de simples raisons financières.
Une annulation, deux versions
C'est par un message publié sur les réseaux sociaux que les distributeurs français du film ont choisi de raconter une autre histoire. Selon eux, la formule employée par le responsable du cinéma n'est pas entièrement fausse, mais très incomplète. Distributeurs indépendants, ils expliquent vivre presque exclusivement du tiers des recettes que leur reversent les salles sur chaque billet vendu, une part réinvestie dans la sortie d'autres films fragiles, souvent engagés.
« Depuis plus d'un an, le gérant du cinéma Victor Hugo nous doit près de deux mille euros, et toutes nos relances amiables sont restées lettre morte. »
message des distributeurs du film Collapse, publié sur les réseaux sociaux Toujours selon leur message, une proposition simple avait été faite en marge de cette programmation, apurer la dette avant la séance, ce à quoi le gérant se serait engagé oralement. Puis plus rien, jusqu'à l'annonce de l'annulation directement aux spectateurs. Les distributeurs affirment ne pas être un cas isolé, décrivant un établissement qui honorerait ses dettes envers les distributeurs de films économiquement rentables tout en ignorant celles dues aux structures plus modestes. Le gérant du cinéma n'a pas, à ce jour, réagi publiquement à ces accusations.
Ce que raconte Collapse
Le film, lui, mérite qu'on s'y attarde au-delà de l'incident. Sitôt les routes rouvertes après le 7 octobre 2023, la cinéaste israélienne Anat Even retourne dans ce qui fut sa maison pendant des années, le kibboutz de Nir Oz, où quarante et un habitants ont été tués et quatre-vingt-deux enlevés par les hommes du Hamas. Elle n'avait rien prémédité, dit-elle, juste ce besoin physique d'y retourner, une caméra à la main, en pensant fabriquer une simple archive pour l'avenir du lieu.
Ce qu'elle découvre dépasse l'entendement, si bien qu'elle y retourne encore, et encore, pendant plus de deux ans, comme si le temps allait finir par rendre lisible ce qui ne l'est pas. Un lieu si familier, aimé depuis toujours, devenu du jour au lendemain complètement étranger.
La première sensation, avant même l'image, c'est le son. Le fracas continu des bombardements au loin, et par-dessus, affolé, le chant de milliers d'oiseaux qui vivent encore là. Une symphonie absurde qui la hante au point qu'elle songe un temps à faire de son film un opéra. C'est finalement son monteur, Oron Adar, qui lui souffle une autre voie, interroger une ornithologue et un spécialiste des munitions, dont les voix off, étrangement proches, viennent seules habiter le silence des images.
Sur cette terre agricole devenue machine de destruction, la caméra d'Anat Even capte des scènes que la presse française a unanimement saluées comme de grands moments de cinéma. Des tracteurs continuent de récolter des carottes sous le soleil, indifférents au fracas des missiles à quelques centaines de mètres. Des bulldozers militaires géants, conçus pour tout raser sur leur passage, stationnent couverts d'inscriptions vengeresses tracées à la main. Des colons se rassemblent, déterminés à reprendre Gaza. Et puis, au milieu des maisons éventrées et des portes maculées de sang, un paon. Un seul, majestueux, incongru, qui déambule en toute liberté comme s'il régnait sur les ruines.
Cet oiseau devient pour la cinéaste le symbole malgré lui d'une arrogance et d'un sentiment de toute-puissance dans lequel une partie de la société israélienne se complaît. Aucun visage humain, en revanche, ne s'attarde à l'écran, ni celui des soldats qu'elle filme sans vouloir s'en sentir proche, ni celui des colons, ni même celui de son amie Adi, réduite dans le film à une présence fantôme qui hante les allées du kibboutz sans jamais s'y montrer. Au-delà de la clôture, jamais franchie par la caméra, Gaza reste ce trou noir que le film choisit de ne montrer à aucun moment, mais que l'on entend, sans relâche, gronder à l'horizon.
Une œuvre née d'un désaccord assumé
Anat Even ne voulait pas filmer seule. Trop familier, son regard avait besoin d'un contrepoint. Elle appelle alors son ami de longue date Ariel Cypel, dramaturge israélien installé en France depuis l'âge de dix ans, ancien directeur du théâtre Confluences à Paris et cofondateur de l'atelier des artistes en exil. Plus critique qu'elle envers l'État hébreu, il devient dans le film une voix dissidente qui dialogue avec elle chaque soir, par rushes interposés, jusqu'à s'en retirer un temps à l'écran, une rupture scénarisée à partir d'une tension bien réelle survenue entre les deux amis pendant le montage.
Le désaccord central portait sur Gaza elle-même. Cypel aurait voulu y voir des images, quand n'importe quel enfant de la bande peut aujourd'hui filmer son immeuble détruit et le diffuser au monde entier. Even a tranché à l'inverse, elle ne pouvait, dit-elle, regarder Gaza que depuis son propre point de vue israélien, laissant le hors-champ et le grondement des explosions raconter ce que l'image, volontairement, se refuse à montrer. Le film a été monté sans le moindre financement des institutions israéliennes, un choix assumé dès le départ par la cinéaste et son producteur exécutif.
Sélectionné au Forum de la Berlinale, Collapse est sorti en salles en France le 6 mai 2026. Le Monde y voit un regard remarquable et courageux, tandis que Le Canard enchaîné salue un documentaire de première force. Les critiques s'accordent sur un point, la cinéaste ne cède jamais au manichéisme, quitte à s'exposer, de son propre aveu, au risque d'être arrêtée si elle remet un jour les pieds en Israël.
Où voir le film à Besançon
En attendant une éventuelle nouvelle date au Victor Hugo, les distributeurs orientent le public bisontin vers deux autres adresses, le Mégarama, multiplexe qu'ils jugent au moins respectueux de leur profession, ou l'Espace Planoise, à condition d'organiser la séance suffisamment à l'avance. Leur message se referme sur un mot d'ordre plus large, celui d'une poignée de films sur la Palestine, Bye Bye Tiberias, Alam, Voyage à Gaza, qu'ils ont porté en salles ces dernières années, convaincus que le cinéma reste un outil de prise de conscience irremplaçable.