Moins-19,8% sur les tablettes de chocolat : ce que la canicule a discrètement rayé des paniers de courses des Français
Pendant que les ventes de crèmes glacées et de boissons fraîches explosaient fin juin, chocolat, thé, café et plats chauds ont connu un net recul en rayon. Certains distributeurs ont même dû suspendre leurs livraisons, le produit ne survivant plus au trajet jusqu'au magasin.
Moins 19,8%. C'est la chute des ventes de tablettes de chocolat en grande surface pendant la semaine du 22 au 28 juin, la plus chaude de l'année. Pendant que les rayons glaces et boissons fraîches se vidaient à vue d'œil, un autre phénomène, bien plus discret, se jouait deux allées plus loin : celui de produits qui, eux, restaient sur les étagères.
Ce que les Français n'ont plus acheté pendant la canicule
L'institut NielsenIQ a comparé les ventes en grande distribution de cette semaine caniculaire à la même période de l'année précédente. Le constat, résumé par Nicolas Léger, directeur customer insights chez NielsenIQ, est sans appel : si la chaleur dope globalement la consommation - les achats de produits de grande consommation ont progressé de 4,4% en volume sur la période -, certaines catégories font clairement figure de perdantes.
Les boissons chaudes trinquent les premières : le café recule de 10,6%, le thé de 12,3%, et les potages, plus surprenant en plein été, chutent de 16,3%. Les plats qui nécessitent une cuisson longue suivent la même pente, malgré la possibilité de les décliner en salades : les pâtes perdent 8% de leurs ventes, le riz 6,8%. Mais c'est bien le chocolat qui affiche le décrochage le plus marqué, avec 19,8% de vente en moins pour les tablettes et 10,6% pour les pâtes à tartiner.
La chaleur dope la consommation dans son ensemble - mais certains rayons, eux, se vident par manque d'acheteurs, pas par rupture de stock.
Le chocolat, grand perdant de l'été - et de la chaîne logistique Pour le chocolat, la baisse des ventes ne raconte cependant qu'une partie de l'histoire. Le 27 juin, Dominique Schelcher, PDG de la Coopérative U, annonce sur les réseaux sociaux une décision inhabituelle : "Je confirme : nous ne livrons plus de chocolat dans plusieurs régions jusqu'à nouvel ordre, car il ne résiste pas au transport." Une partie des rayons chocolat de l'enseigne se retrouve donc vidée non pas faute de clients, mais faute de camions capables de livrer le produit sans l'abîmer.
La raison tient à la chimie même du chocolat. Au-delà de 25°C, le beurre de cacao remonte à la surface de la tablette, un phénomène que les professionnels appellent le "fat bloom" : la surface blanchit, le craquant disparaît, le goût se dégrade. À l'inverse, un refroidissement trop brutal - typiquement lorsqu'un camion frigorifique descend à 4°C pour compenser - déclenche le "sugar bloom" : la condensation fait fondre le sucre en surface, qui recristallise ensuite en une texture granuleuse et cassante. "En logistique, le chocolat est un vrai cauchemar thermique", résume Schelcher. "Plus qu'une gourmandise, c'est une marchandise thermosensible ultra-capricieuse." Les enseignes concernées insistent sur un point : cette suspension ne vide pas les rayons du jour au lendemain, les stocks déjà en magasin continuant d'être écoulés normalement. Mais si la chaleur perdure, certaines références commencent à manquer - un choix assumé par les distributeurs, qui préfèrent une rupture temporaire à la vente de tablettes fondues ou décolorées qu'ils refusent de facturer à leurs clients.
Une France de la distribution coupée en deux
Toutes les enseignes n'ont pourtant pas fait le même choix. Système U et Auchan ont publiquement confirmé des suspensions de livraisons - ce dernier ayant stoppé les siennes du 24 au 29 juin, en s'appuyant sur des zones climatisées en magasin et ses stocks existants pour éviter une rupture totale. À l'inverse, le groupe Les Mousquetaires (Intermarché) affirme n'avoir connu "aucun arrêt généralisé" des livraisons de tablettes ou de confiseries chocolatées, une position également défendue par l'enseigne discount Lidl.
Cette divergence entre enseignes tient moins à la gravité de la canicule, identique pour tous, qu'à des choix logistiques différents : flottes de camions plus ou moins récentes, itinéraires plus ou moins longs, marges de manœuvre variables sur le stockage en entrepôt climatisé. De quoi rappeler qu'au-delà des choix des consommateurs, ce sont aussi des décisions internes aux distributeurs, invisibles depuis les rayons, qui déterminent en réalité ce qui se trouve - ou non - devant les clients un jour de canicule.
Le chocolat n'a pas manqué de clients cet été - il a manqué de camions capables de le livrer intact.
Reste une question que cet épisode pose bien au-delà du seul rayon confiserie : conçus pour résister à des pointes extérieures de 32°C, les équipements frigorifiques de la grande distribution française tiennent-ils encore la route face à des étés où le thermomètre dépasse régulièrement les 40°C ? Entre tablettes qui blanchissent, soupes délaissées et cafés qui restent en rayon, la canicule de cet été n'aura pas seulement changé les habitudes des Français à la caisse - elle aura aussi mis à nu les limites d'une chaîne logistique pensée pour un climat qui n'existe déjà plus tout à fait.