Le double visage de Seven FK – comment un vice-président a fait tomber son propre masque
D'un petit village de 143 habitants aux sommets de la métropole bisontine, l'histoire d'un compte anonyme qui a fini par démasquer son auteur
Pendant des années, il a existé sous un pseudonyme. Sept lettres et deux initiales, un visage caché derrière un menhir en hommage à Jean-Marie Le Pen. Sous ce masque numérique, Franck Bernard, policier retraité devenu maire d'un village de 143 habitants, distillait des théories racistes, des visuels anti-LGBT+ et des attaques sexistes contre des élues locales. Le jour où il accède au bureau exécutif de la métropole de Besançon, ce masque commence à se fissurer. Un mois plus tard, il tombe.
Un village de 143 âmes, un homme qui monte
Chevroz. Cent quarante-trois habitants, quelques rues, un clocher. C'est dans ce village que Franck Bernard, policier à la retraite âgé de 59 ans, exerce depuis 2020 son premier mandat de maire. Adhérent au Rassemblement national depuis quinze ans, il a été suppléant du candidat RN dans la deuxième circonscription du Doubs aux législatives de 2022 puis de 2024, colistier d'Éric Fusis la même année, et reste proche de l'élu Thomas Lutz, à ses côtés lors de plusieurs cérémonies en 2025. Réélu en mars 2026 à la tête d'une liste sans étiquette, rien ne semblait alors le distinguer d'un édile rural parmi tant d'autres.
Tout bascule le 20 avril 2026. Ce jour-là, l'installation du nouveau conseil de Grand Besançon Métropole désigne Ludovic Fagaut à la présidence de l'agglomération. Mais c'est un autre nom qui fait l'événement. celui de Franck Bernard, propulsé quinzième vice-président, en charge des déchets et de la propreté. Une première historique. jamais un adhérent du Rassemblement national n'avait siégé dans l'exécutif de la métropole bisontine. Le vote, serré, donne 58 voix pour, 39 contre et 22 abstentions ou votes blancs. Sa désignation provient d'une charte de gouvernance territoriale. sept des neuf maires du secteur de la Dame-Blanche, dont dépend Chevroz, l'avaient prédésigné, contre l'avis de deux d'entre eux, Gérard Monnien et Philippe Pernot.
La gauche communautaire ne cache pas son inquiétude. Pour La France insoumise de Besançon, une ligne rouge vient d'être franchie. Mais Ludovic Fagaut refuse de remettre en cause la nomination, invoquant le respect d'une charte pourtant non contraignante, celle-là même qu'il avait lui-même écartée en 2020 pour accéder à la présidence de l'agglomération, traditionnellement réservée au maire de Besançon.
Le menhir et le pseudonyme
Quatre jours à peine après cette nomination retentissante, le média local Le Ch'ni publie une première enquête sur l'engagement militant de Franck Bernard au sein du Rassemblement national. Mais c'est la seconde publication, le 24 avril, qui fait basculer l'affaire. Le journal y révèle l'existence d'un compte Facebook anonyme, tenu sous le pseudonyme Seven FK, actif depuis plusieurs années et jusque-là insoupçonné.
Le compte prétend venir de La Trinité-sur-Mer, ville natale de Jean-Marie Le Pen. Le jour de la mort du fondateur du Front national, le 7 janvier 2025, Seven FK publie la photographie d'un menhir, surnom du disparu, accompagnée d'un simple smiley en pleurs répété trois fois. Le 19 juin 2025, le compte partage un visuel ouvertement anti-LGBT+, très répandu dans les milieux ultranationalistes. D'autres publications s'en prennent aux populations africaines à travers des théories sur le quotient intellectuel, soutiennent le groupuscule identitaire Némésis visé par des poursuites, et raillent, sous forme de commentaires, plusieurs élues et élus locaux.
L'écologiste Anne Vignot, ancienne maire de Besançon, y est qualifiée de portée par une liste destructrice au soutien inconditionnel à l'islamisme. L'insoumise Séverine Véziès fait l'objet d'un commentaire sur son physique. le macroniste Benoît Vuillemin, qui s'était désisté au second tour des législatives 2024, y est accusé d'acte de collaboration. Sur les pages officielles de la mairie et du comité des fêtes de Chevroz, la même patte se laisse deviner. hommages à Brigitte Bardot, soutien au groupe de reconstitution historique controversé les Loups de Fenrir, parfois salués d'un like du compte Seven FK lui-même.
Interrogé par Le Ch'ni avant publication, sur trois canaux distincts dont la messagerie même de Seven FK, Franck Bernard ne répond à aucune sollicitation. Mais dans l'heure qui suit ces demandes, le profil litigieux subit de soudains bouleversements. son nombre d'amis passe de 78 à 54. Une coïncidence troublante que le journal, qui avait pris soin de tout capturer à l'avance, ne parvient jamais à faire confirmer ou infirmer par l'intéressé.
Le conseil qui a tout fait basculer
Le jeudi 21 mai, le conseil communautaire de Grand Besançon Métropole se tient dans une tension palpable. L'affaire ne figure pas à l'ordre du jour, mais elle s'impose d'elle-même dans tous les échanges. Invité à s'expliquer, Franck Bernard finit par céder. Oui, c'est moi qui le tiens, reconnaît-il, au sujet du compte Seven FK, avant de préciser qu'il ne serait selon lui qu'un simple relais de contenus, pas leur auteur, et que les publications resteraient de nature privée.
L'élu affirme ne pas se reconnaître dans les qualificatifs de raciste ou d'anti-LGBT, se présentant au contraire comme un défenseur de la protection des familles. Il concède assumer sa responsabilité de détenteur du compte, tout en réfutant celle du contenu qui y a été publié. Une ligne de défense qui convainc peu l'assemblée. Le député Laurent Croizier, pourtant allié de la majorité Fagaut, qualifie les faits d'une extrême gravité et rappelle que les élus communautaires n'ont pas été choisis pour banaliser la haine. Séverine Véziès, directement visée par certains commentaires, estime qu'une ligne rouge a été franchie. L'élu Patrick Ayache évoque, lui, la possibilité d'un délit.
Face à la pression, Ludovic Fagaut choisit de se désolidariser publiquement de son vice-président, estimant que ce type de contenu n'a pas sa place dans le débat public. Sans aller jusqu'à exiger sa démission en séance, le président de l'agglomération demande à Franck Bernard de prendre ses responsabilités. Le message est reçu cinq sur cinq.
Un SMS à 8h29, et la chute
Le lendemain matin, vendredi 22 mai, à 8h29 précisément, Franck Bernard envoie un texto à Ludovic Fagaut. Sa décision est prise. il quitte son poste de quinzième vice-président de Grand Besançon Métropole, ainsi que sa délégation aux déchets et à la propreté. Dans un communiqué officialisant son départ, l'élu de Chevroz invoque un souci d'apaisement et de respect des institutions communautaires, tout en reprochant à la droite bisontine d'accepter d'être l'otage, selon ses propres mots, d'une minorité de gauche et d'extrême gauche ainsi que d'une presse qu'il juge clairement partisane.
La France insoumise se dit soulagée par cette décision, tout en rappelant que de nombreux élus communautaires avaient eux aussi condamné les propos tenus et appelé à la démission, jugeant les explications de l'intéressé très en deçà de ce qu'exigeait la situation. Franck Bernard conserve toutefois son siège de simple conseiller communautaire, un mandat que sa démission ne remet pas en cause.
Une onde de choc qui dépasse Besançon
L'affaire ne s'arrête pas aux portes de la préfecture du Doubs. Portée par les révélations conjointes du Ch'ni et de Mediapart, elle est rapidement reprise par des titres nationaux, Le Monde, Libération et Franceinfo en tête. Au niveau national, la direction du groupe RN à l'Assemblée nationale en profite pour demander à ses députés de quitter tout groupe Facebook préalablement épinglé pour racisme, signe que l'onde de choc a également été perçue en interne.
Plusieurs observateurs relèvent que certaines publications attribuées à Seven FK pourraient tomber sous le coup de la loi, ouvrant la voie à un possible volet judiciaire du dossier. Pour l'heure, aucune procédure officielle n'a été rendue publique. Mais l'affaire a durablement rebattu les cartes politiques au sein de Grand Besançon Métropole, où la présence, même brève, d'un représentant du Rassemblement national dans l'exécutif aura suffi à raviver les fractures entre une droite nouvellement installée et une gauche communautaire qui n'a eu de cesse de dénoncer, selon ses mots, une union des droites qui s'inscrit désormais dans les faits.
Ce que cache un pseudonyme
Reste une question, plus large, que cette affaire laisse en suspens. combien d'élus locaux, dans l'anonymat rassurant d'un pseudonyme, mènent-ils une double vie numérique aux antipodes de leurs fonctions officielles. Le cas de Franck Bernard n'est pas isolé dans le débat public français, mais il aura eu ceci de particulier. avoir éclaté au grand jour au moment précis où son auteur accédait, pour la première fois, aux responsabilités qu'il briguait depuis quinze ans de militantisme discret.
Un climat national qui infuse jusqu'aux villages
L'irruption du Rassemblement national dans l'exécutif d'une métropole de gauche historique n'est pas un phénomène isolé. Depuis plusieurs cycles électoraux, le parti gagne du terrain dans les petites communes rurales, où l'absence d'étiquette partisane permet souvent à ses adhérents de se faire élire sans jamais afficher leur appartenance. Chevroz, avec ses 143 habitants, illustre ce mécanisme discret. un maire adhérent depuis quinze ans, réélu sans étiquette, qui n'accède à une fonction plus exposée qu'au moment où la charte de gouvernance intercommunale le propulse malgré lui sous les projecteurs.
C'est précisément cette exposition soudaine qui aura permis de lever le voile sur Seven FK. Sans l'accession à la vice-présidence, sans doute le compte aurait-il continué d'exister dans l'ombre, invisible aux yeux du grand public. L'affaire Bernard rappelle ainsi une règle simple du journalisme local. ce sont souvent les nominations, les promotions et les accessions au pouvoir qui agissent comme des révélateurs, mettant en lumière des années de discours tenus à l'abri des regards.