mercredi 08 juillet 2026, 22:49 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
France sous cloche de verre - la canicule mange le territoire département par département Planoise - une voiture récente part en flammes sur un parking, des policiers entrent dans les immeubles Baptiste Gerfaud Valentin, 22 ans, tué par la montagne qu'il défendait Morte pour ne jamais parler : la suspecte de l'attentat de Monaco exécutée en Ukraine, un officier du renseignement aux aveux Listeria : Grand Frais rappelle sept références de saumon et de truite fumés dans toute la France Marine Le Pen, condamnée et candidate Détroit d'Ormuz - la paix impossible La Poste à Besançon : cinq jours de résistance rue Gambetta Le double visage de Seven FK - comment un vice-président a fait tomber son propre masque Moscou frappe Kyiv à la veille d'un sommet décisif de l'OTAN
Monde Caché

Colis piégé à Monaco… l’histoire troublante d’un oligarque ukrainien qui a secoué la Principauté

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Accueil

Colis piégé à Monaco… l’histoire troublante d’un oligarque ukrainien qui a secoué la Principauté

L'homme qui a transformé Dnipro, l'engin qui a tout changé

Vadim Ermolaev, oligarque ukrainien installé à Monaco, portait le poids de soupçons de blanchiment et de sanctions de Kiev quand un colis piégé a explosé devant son immeuble.

Le 29 juin, un engin explosif déposé à l'entrée d'un immeuble de Monaco blesse trois personnes, dont un enfant. Parmi les victimes se trouve Vadim Ermolaev, 58 ans, magnat ukrainien de l'immobilier reconverti en résident de la principauté, classé parmi les cinquante plus grandes fortunes d'Ukraine. Derrière le mystère de l'attentat se dessine le portrait d'un homme dont la trajectoire traverse trois décennies de capitalisme sauvage post-soviétique, une annexion, des soupçons de blanchiment et la colère de Kiev.

La chaleur de l'été méditerranéen était installée ce lundi de fin juin sur Monaco quand l'explosion a retenti. Un colis piégé, déposé à l'entrée d'un immeuble résidentiel de la principauté. Trois blessés, issus de la même famille, qui regagnaient leur domicile sans se presser, en tenue estivale, détendus selon les mots du chef du gouvernement monégasque Christophe Mirmand, sans signe particulier d'inquiétude. Puis le souffle, la déflagration, et le chaos.

Le procureur général de Monaco, Stéphane Thibault, a confirmé dès le lendemain l'ouverture d'une enquête pour tentative d'assassinat. Un suspect restait en fuite, cherché à la fois en principauté et sur le territoire français. Les deux autres victimes, une femme dont le pronostic vital demeurait engagé et un enfant de 13 ans plus légèrement touché, appartiennent à la même cellule familiale que la cible présumée.

Cette cible, c'est Vadim Ermolaev.

L'homme qui a bâti Dnipro

Né à Dnipro, grande ville industrielle de l'est de l'Ukraine, Vadim Ermolaev appartient à cette génération d'hommes qui ont su lire les années 1990 comme un livre ouvert, et s'y engouffrer avant que les règles ne soient écrites. La chute de l'URSS avait laissé un continent économique en friche. Des hommes jeunes, audacieux et souvent peu scrupuleux en ont fait leur terrain de jeu.

Ermolaev choisit l'immobilier et l'industrie. Il bâtit, littéralement. Des gratte-ciel surgissent à Dnipro sous son impulsion, des complexes résidentiels, des centres commerciaux. Le média ukrainien Left Bank le documente avec précision : l'homme signe les projets les plus visibles de sa ville natale, ceux qui changent une skyline, ceux dont on se souvient.

Forbes Ukraine lui décerne un surnom qui en dit long, "l'homme qui a transformé Dnipro". En 2021, le même magazine le classe au 45e rang des Ukrainiens les plus fortunés, avec une fortune évaluée à environ 190 millions d'euros. Une prospérité construite sur plusieurs décennies, diversifiée progressivement vers la santé, l'agroalimentaire et, surtout, vers un secteur qui le propulsera au cœur des tempêtes à venir : le vin et les spiritueux produits en Crimée.

La Crimée, pivot de tout

C'est là que la trajectoire d'Ermolaev bascule. Ses entreprises viticoles sont implantées en Crimée, cette péninsule que la Russie annexe en 2014. Un fait géographique et politique qui va empoisonner chacune de ses années suivantes.

Après l'annexion, les services secrets ukrainiens, le SBU, le placent dans leur viseur. L'accusation est grave : via son entreprise d'alcool installée en Crimée, Ermolaev verserait des impôts au budget russe, contribuant ainsi, même indirectement, à alimenter les finances de l'État qui occupe une partie du territoire ukrainien. La source de ces accusations est le quotidien Ukraïnska Pravda, l'une des publications d'investigation les plus sérieuses du pays.

Ermolaev nie. Il contre-attaque. Il menace d'attaques judiciaires toute personne qui l'accuserait publiquement de collaboration avec Moscou. Mais la pression ne faiblit pas. Elle s'accumule, lente et tenace, comme une dette qu'on ne peut ni payer ni ignorer.

La banque estonienne et les sept milliards évaporés

Les soupçons ne se limitent pas à la Crimée. Il y a aussi Versobank.

Vadim Ermolaev était copropriétaire de cet établissement bancaire estonien, selon le quotidien régional Nice-Matin. En 2018, la Banque centrale européenne suspend Versobank pour "violation systémique de la législation sur le blanchiment". La formule est technique mais la réalité qu'elle recouvre est massive.

Selon Nice-Matin, 87 % des dépôts effectués aux guichets de Versobank provenaient de non-résidents, une proportion qui avait fini par alerter les autorités estoniennes. Plus frappant encore : un peu plus de sept milliards d'euros auraient transité par cette banque avant de s'évaporer en Europe de l'Ouest. Sept milliards d'euros. Une somme qui dépasse l'entendement des affaires ordinaires et qui place Versobank dans la catégorie des scandales financiers dont le continent a du mal à se remettre.

"Un peu plus de sept milliards d'euros ont transité par cette banque, avant de s'évaporer en Europe de l'Ouest."

Le procureur général Stéphane Thibault a pris soin de préciser, sans nommer Ermolaev, que la cible de l'explosion "n'est pas visée par une enquête à Monaco" et, à la connaissance des autorités monégasques, "n'est pas visée par une enquête d'une autorité étrangère". Des mots prudents, qui dessinent les contours de ce que l'on sait officiellement, sans exclure ce que les dossiers non judiciaires peuvent contenir.

Le passeport chypriote comme bouclier

En 2019, Vadim Ermolaev prend une décision que les observateurs ont remarquée : il renonce à sa nationalité ukrainienne. Il obtient un passeport chypriote, ouvrant la voie à la citoyenneté de l'Union européenne et à la protection juridique qui l'accompagne.

Il explique lui-même ce choix à Forbes, sans détour : "Je veux une protection internationale. Le système judiciaire ukrainien, pour le dire gentiment, n'est pas parfait, et le système fiscal n'est pas objectif." Une franchise déconcertante, presque insolente, qui dit à la fois sa méfiance envers Kiev et sa conviction que les frontières de la loi sont négociables quand on sait choisir sa juridiction.

Chypre a longtemps été, au sein de l'Union européenne, le sas de prédilection des fortunes est-européennes cherchant une légitimité occidentale. Le mécanisme dit du "passeport doré" chypriote, aboli depuis sous pression européenne, a permis à des centaines d'individus fortunés d'acquérir la nationalité en échange d'investissements sur l'île. Qu'Ermolaev ait suivi cette voie ou une autre reste à préciser, mais le calendrier et le profil correspondent à une pratique documentée et largement critiquée.

Le "bataillon Monaco" et la Côte d'Azur des oligarques

L'installation d'Ermolaev à Monaco n'est pas une anomalie. Elle s'inscrit dans un phénomène que les services secrets ukrainiens ont baptisé, avec une ironie mordante, le "bataillon Monaco".

Le quotidien espagnol El Mundo le décrivait en 2023 : quelque quatre-vingts millionnaires ukrainiens, hommes d'affaires, chefs d'entreprise et figures politiques, ont élu domicile dans la principauté ou sur la Côte d'Azur, et "à eux seuls détiennent la moitié du pays". Un exil doré, une concentration de richesse et de pouvoir sur quelques kilomètres carrés de littoral méditerranéen.

Vadim Ermolaev faisait partie de ce cercle. Un documentaire du média Ukrainska Pravda le montre sans ambiguïté sur la place du casino de Monte-Carlo, debout devant sa Bentley, symbole d'une prospérité exhibée dans un pays qui continue, à des milliers de kilomètres, à subir l'agression russe. L'image a circulé. Elle a alimenté les critiques.

Ce père de quatre enfants avait choisi Monaco comme port d'attache, loin des turbulences judiciaires et politiques ukrainiennes, dans un État dont la discrétion fiscale et la neutralité diplomatique constituent depuis longtemps un attrait pour les fortunes en mouvement.

Les sanctions de Zelensky

Le tournant définitif vient de Kiev. En décembre 2023, le Conseil national de sécurité ukrainien, sur décision promulguée par le président Volodymyr Zelensky, place Vadim Ermolaev sous sanctions. La durée : dix ans.

Les sanctions ukrainiennes contre des ressortissants ou ex-ressortissants accusés de liens économiques avec la Russie occupante ont frappé plusieurs dizaines de personnes depuis le début de la guerre à grande échelle de 2022. Elles visent en priorité ceux que Kiev considère comme des soutiens, directs ou indirects, au budget ou à l'économie russe. Pour Ermolaev, l'accusation centrale demeure celle des impôts versés via son entreprise criméenne au Trésor russe.

Ces sanctions, notablement, n'ont pas de valeur contraignante dans les États tiers. Monaco, la France et Chypre ne sont pas légalement tenus de les appliquer. Mais elles constituent un signal politique fort et une désignation publique dont les effets se mesurent en termes de réputation, d'accès aux marchés et, peut-être, d'exposition à d'autres formes de pression.

La famille dans la tourmente

Le 29 juin, ce n'est pas seulement Vadim Ermolaev que le colis piégé a atteint. Une femme de sa famille, dont le pronostic vital restait engagé le lendemain de l'explosion selon le procureur général Thibault, et un enfant de 13 ans ont également été blessés. Deux innocents pris dans le souffle d'une violence qui ne les visait pas, ou peut-être destinée à frapper au-delà d'un seul homme.

La logique de l'attentat, si tant est qu'on puisse parler de logique, reste opaque. Qui voudrait blesser Ermolaev, et pourquoi maintenant ? Les autorités monégasques ont indiqué n'avoir connaissance d'aucune menace particulière visant la famille. Le comportement du groupe avant l'explosion, décontracté, estival, sans précaution visible, ne laissait rien présager.

Un suspect est en fuite. L'enquête progresse entre Monaco et la France.

Les pistes que l'on ne peut pas ignorer

Le profil d'Ermolaev ouvre plusieurs directions sans qu'aucune puisse être confirmée à ce stade.

La piste ukrainienne, d'abord. Un homme sanctionné par Kiev, accusé d'avoir financé indirectement l'ennemi, résidant sur la Côte d'Azur dans une communauté d'oligarques que les services secrets ukrainiens surveillent. Dans un contexte de guerre totale, les règlements de comptes débordent parfois des frontières de l'Ukraine.

La piste des affaires financières, ensuite. Sept milliards d'euros évaporés laissent derrière eux des traces, des rancœurs, des créanciers frustres et des associés mécontents. Le blanchiment d'argent à l'échelle industrielle génère des conflits que les tribunaux ne règlent pas toujours.

La piste de la criminalité organisée, enfin, que l'on ne peut écarter dans une région où les réseaux mafieux russophone et d'Europe de l'Est ont établi des relais depuis des décennies.

Le procureur général de Monaco a choisi la prudence dans ses déclarations publiques. "L'homme n'est pas visé par une enquête à Monaco", a-t-il dit. Ce qui ne signifie pas que son passé est net, ni que l'attentat est sans signification. Cela signifie, simplement, que les enquêteurs travaillent et que les conclusions n'appartiennent pas encore au domaine public.

Ce que Monaco incarne, et ce qu'il protège

L'explosion a eu lieu dans l'un des États les plus surveillés et les plus sécurisés du monde. Monaco compte parmi les densités policières les plus élevées du globe, ses caméras couvrent une grande partie de son territoire minuscule, ses frontières sont étroites et théoriquement contrôlables.

Qu'un engin explosif ait pu être déposé à l'entrée d'un immeuble résidentiel dans cet espace pose une question que la principauté n'a pas encore répondu : comment ?

Mais il pose aussi une autre question, plus large, que l'affaire Ermolaev cristallise. Monaco attire depuis des décennies des fortunes dont l'origine est parfois trouble, des hommes qui ont choisi la principauté pour sa discrétion, sa stabilité et ses faibles exigences de transparence. Le "bataillon Monaco", ce surnom ironique des services ukrainiens, dit quelque chose d'une réalité que l'explosion du 29 juin a projetée, violemment, dans la lumière des médias européens.

L'argent qui cherche l'ombre finit parfois par attirer des dangers que même les murailles dorées de Monte-Carlo ne peuvent contenir.

Classé 45e fortune ukrainienne par Forbes en 2021, avec environ 190 millions d'euros, Vadim Ermolaev fait l'objet depuis décembre 2023 de sanctions d'une durée de dix ans, promulguées par le président Zelensky. Sa banque estonienne Versobank, dont il était copropriétaire, avait été suspendue en 2018 par la Banque centrale européenne pour blanchiment systémique, après le transit d'environ sept milliards d'euros.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Partager :

À lire aussi

100%