1,2 million de dossiers : l’Espagne débordée par sa plus vaste régularisation migratoire
L'Espagne face à sa montagne de dossiers
Les chiffres définitifs de la régularisation tombent - un pari politique qui dépasse toutes les prévisions et place Madrid sous pression administrative Près de 1,2 million de sans-papiers ont officiellement déposé un dossier dans le cadre du programme de régularisation extraordinaire espagnol, dont les portes se sont fermées le 30 juin. La secrétaire d'État aux Migrations a livré jeudi le décompte final - et l'arithmétique politique de Pedro Sánchez prend désormais une tout autre dimension.
Le chiffre est tombé à Madrid jeudi 2 juillet, lors d'une conférence de presse au ton presque solennel. 1 174 978 dossiers ont été déposés entre mi-avril et le 30 juin, dont plus de 600 000 déjà déclarés « recevables », a annoncé la secrétaire d'État aux Migrations, Pilar Cancela. Derrière ce comptage administratif, une réalité humaine sans précédent dans l'histoire contemporaine du pays - cette opération devient la plus importante de l'histoire espagnole, devançant largement la régularisation de 2005 sous José Luis Rodríguez Zapatero, qui avait concerné un peu plus de 576 000 sans-papiers.
Ce résultat dépasse toute projection initiale. Ce vaste programme, lancé en avril par le gouvernement de gauche, devait initialement bénéficier à environ 500 000 personnes. Il en a attiré plus du double. La question qui s'ouvre maintenant n'est plus celle du nombre - elle est celle de la capacité de l'État espagnol à absorber ce raz-de-marée administratif.
Un portrait inattendu des candidats
Deux tiers des demandeurs - 67 % - viennent d'Amérique latine, près d'un quart d'Afrique (22,9 %). Le profil est jeune - huit sur dix ont moins de 45 ans - et majoritairement masculin (57 %). La Colombie est le pays d'origine le plus représenté avec 25,9 % des dossiers, devant le Maroc (13,3 %), le Venezuela (11,8 %) et le Pérou (8,8 %).
La plupart des migrants sans papiers sont des personnes entrées légalement en Espagne, qui ont dépassé la durée de validité de leur visa et travaillent au noir. L'image du bateau de fortune sur l'Atlantique ne reflète qu'une minorité des réalités. Mohamed, Marocain vivant en Cantabrie, en est l'illustration silencieuse. Ce demandeur d'emploi de 23 ans, en situation irrégulière depuis environ quatre ans, espère travailler légalement. L'obtention d'un statut légal lui évitera de tomber entre les mains d'employeurs peu scrupuleux qui « profitent » des migrants « en leur versant de faibles salaires, sans aucun droit, voire en ne les payant pas du tout ».
Pour être éligibles, les candidats devaient prouver un casier judiciaire vierge et avoir passé au moins cinq mois consécutifs en Espagne avant le 1er janvier. Des conditions en apparence simples, mais le dispositif repose sur la capacité des personnes concernées à documenter une présence effective sur le territoire avant la date de référence - or, pour une partie des migrants insérés dans des circuits informels, la production de justificatifs formels peut s'avérer difficile.
La machine administrative sous tension
Les célébrations gouvernementales ne sauraient masquer les frictions sur le terrain. Les ONG et les collectifs de défense des migrants dénoncent un « goulot d'étranglement » administratif. L'afflux massif de demandes a congestionné les bureaux des étrangers (Extranjería). Cette pénurie de rendez-vous a engendré un marché noir de la revente de « citas » - ces précieux créneaux administratifs -, pénalisant les candidats les plus vulnérables.
Le prochain goulet pourrait survenir avec la demande de la Carte d'identité d'étranger (TIE), à soumettre en commissariat dans le mois suivant l'obtention du titre de séjour. Dans des villes comme Madrid et Barcelone, il est pratiquement impossible d'obtenir un rendez-vous, ce qui a donné lieu à l'intervention de réseaux criminels qui monnaient ces créneaux.
Le volume total des candidatures n'indique pas combien de personnes parviendront effectivement à régulariser leur situation - le décompte final sera inférieur, après élimination des doublons et des dossiers non conformes. Les autorités ont trois mois pour traiter les demandes et délivrer - ou non - un permis de séjour et de travail valable uniquement en Espagne.
Un pari économique et politique à haut risque
Pour Sánchez, la démonstration est d'abord économique. « Sans immigration, l'Espagne perdrait 19 % de son PIB d'ici 2050 », a-t-il déclaré, ajoutant que cela signifierait « 90 000 bars qui fermeraient, 50 000 classes sans élèves et environ 220 000 fermes disparues ». Dans un pays affichant une croissance révisée à 2,2 % pour 2026 par l'OCDE - soit près du triple de la moyenne de la zone euro -, la main-d'œuvre étrangère est perçue par le patronat et le gouvernement comme le carburant indispensable de l'agriculture, du tourisme et du bâtiment.
Le Premier ministre a annoncé le lancement d'un Plan d'intégration et de citoyenneté, doté d'un budget de plus de 500 millions d'euros pour sa première année, articulé autour de quatre piliers, 16 mesures et 10 objectifs à horizon 2030.
L'opposition n'entend pas laisser le terrain libre. Le Parti populaire (droite) et la formation d'extrême droite Vox se sont montrés opposés à ce vaste plan, dénonçant respectivement une politique « insensée » et « une invasion migratoire ». Le statut d'exception de Sánchez sur ce dossier brûlant aurait alimenté des échanges tendus en coulisses, notamment avec la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni.
En choisissant la voie de la régularisation de masse, l'Espagne prend le contre-pied de la stratégie de fermeture des frontières extérieures prônée par Bruxelles. La phase de traitement des dossiers, qui s'étend désormais jusqu'en septembre, dira si Madrid a véritablement les moyens de son ambition - ou si la montagne de dossiers finira par écraser l'élan.
« Quand on condamne une personne à l'invisibilité, je pense qu'on rend notre pays pire »
Pedro Sánchez, Premier ministre espagnol
Ce que le chiffre ne dit pas encore
Sur 1 174 978 demandes déposées, plus de 600 000 ont été déclarées recevables - les autres restent à examiner.
Le nombre final de régularisations accordées sera inférieur, après élimination des doublons et vérification des critères d'éligibilité.
La plateforme Mercurio signale jusqu'à 1,3 million d'enregistrements - un écart avec le chiffre officiel qui s'explique par les doublons et les dossiers incomplets.
Les autorités ont jusqu'à fin septembre 2026 pour statuer sur chaque dossier et délivrer - ou refuser - le titre de séjour et de travail.