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En Allemagne, certains font déjà leurs valises

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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En Allemagne, certains font déjà leurs valises

24 incidents antisémites par jour en Allemagne en 2025. Des graffitis appelant au meurtre de Juifs dans Berlin sans provoquer de scandale. Des membres de communautés juives qui retirent leur kippa pour sortir. Et un paradoxe qui dit tout : pendant que des Juifs allemands envisagent de partir, des Israéliens arrivent. L'Allemagne est devenue à la fois le pays où la vie juive se rétrécit et la première destination européenne des Israéliens qui fuient leur propre pays en guerre.

Dans le quartier de Pankow, à Berlin, des graffitis sont apparus sur un mur. Ils appelaient explicitement au meurtre de Juifs. Quelques passants les ont photographiés. Quelques médias locaux en ont parlé. Et puis, presque rien. Pas de scandale national. Pas de réaction politique majeure. Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, a dit ce silence à voix haute. Le fait qu'un tel graffiti au coeur de Berlin ne provoque pas de scandale est intolérable. L'antisémitisme tend à se banaliser dans l'espace public.

Ce moment résume une tendance que les chiffres confirment depuis plusieurs années. En 2025, 8 725 incidents antisémites ont été recensés en Allemagne par le RIAS, l'organisation gouvernementale de surveillance. C'est en moyenne 24 incidents par jour. Un chiffre qui se maintient à un niveau élevé depuis l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.

24 incidents par jour : ce que recouvre ce chiffre Les incidents recensés par le RIAS ne sont pas tous des agressions physiques. Les trois quarts relèvent de ce que l'organisation appelle des comportements abusifs : insultes antisémites proférées en public, graffitis, publications en ligne. Mais les actes graves sont réels. En 2025, quatre cas de violences extrêmes ont été signalés. En février, une attaque au couteau s'est produite au Mémorial des Juifs assassinés d'Europe à Berlin. La victime était espagnole. L'auteur a été condamné à treize ans de prison.

À Kehl, quatre membres de la communauté juive ont été insultés et crachés dessus devant une salle de prière. En Hesse, un rabbin a été bousculé dans un supermarché devant ses enfants, et son téléphone lui a été arraché. Ces incidents se produisent dans des contextes ordinaires, dans des supermarchés, des arrêts de bus, des rues commerçantes. Pas dans des recoins obscurs.

« Ce ne sont pas des valeurs statistiques aberrantes. C'est la sombre réalité en Allemagne. » Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, rapport RIAS 2025.

Les incidents d'origine extrémiste de droite ont particulièrement augmenté. En 2025, 807 incidents ont été attribués à l'extrême droite, contre 562 en 2024. C'est le chiffre le plus élevé depuis le début des enquêtes nationales en 2020. Dans un bus du Mecklembourg-Poméranie occidentale, un groupe d'extrême droite a crié des insultes antisémites, évoqué l'Holocauste de façon moqueuse et menacé des réfugiés ainsi que des passagers qui tentaient d'intervenir.

Sur internet, 27 % de tous les incidents antisémites de l'année se sont produits en ligne. Près de 43 % des menaces documentées ont été publiées sur des plateformes numériques.

La vie juive qui se rétrécit

Ces chiffres ont des conséquences concrètes sur la façon dont les Juifs allemands vivent leur quotidien. Lors d'une interview accordée à Deutsche Welle, Josef Schuster a rapporté des témoignages de membres de la communauté juive dans les grandes villes : ils s'inquiètent de paraître visiblement juifs en public. Porter une kippa ou une étoile de David comme bijou est devenu un calcul de risque, pas un geste naturel. Dans les zones moins peuplées, l'inquiétude est moins aiguë. Dans les grandes métropoles, elle est réelle.

Le Figaro a consacré un article à cette réalité ce 25 juin sous un titre qui dit tout : certains ont déjà fait leurs valises. Des membres de la communauté juive allemande envisagent de quitter le pays. Certains l'ont déjà fait. L'association Addictions a résumé le sentiment général : l'antisémitisme est devenu monnaie courante dans les sociétés comptant d'importantes minorités juives.

En Allemagne, les incidents antisémites ont augmenté de 75 % entre 2021 et 2023. En France, la hausse sur la même période est de 185 %. Au Royaume-Uni, de 82 %. (ADL, rapport 2024) La montée de l'AfD constitue un facteur supplémentaire d'inquiétude. Le parti, dont la rhétorique inclut du nativisme et des appels à sortir de l'ombre de l'Holocauste, a récemment atteint des niveaux de popularité record. En 2025, il a terminé premier lors des législatives. Les principales voix de la communauté juive allemande ont dénoncé des allégations d'antisémitisme au sein du parti, même si ce dernier prétend que sa politique est la meilleure garantie pour la sécurité des Juifs en Allemagne.

Le paradoxe : pendant que certains partent, d'autres arrivent L'Allemagne vit une contradiction que peu de pays connaissent. D'un côté, des Juifs allemands qui envisagent de partir ou qui sont déjà partis. De l'autre, des Israéliens qui arrivent. En 2024, 82 700 Israéliens ont quitté leur pays, un record absolu. Pour la première fois de son histoire, Israël a enregistré un solde migratoire négatif. Et c'est l'Allemagne qui capte la plus grande part de cette émigration en Europe : 18 % selon l'OCDE.

Cette migration est facilitée par les lois de réparation, qui donnent aux descendants de victimes de la Shoah un accès facilité à la nationalité allemande. Depuis 2022, les demandes de passeport allemand ont explosé auprès des descendants de Juifs allemands dont les familles avaient fui ou péri sous le nazisme. Des personnes dont les grands-parents ont tout perdu en Allemagne demandent aujourd'hui à y revenir. Et ils arrivent dans un pays où les graffitis appellent au meurtre de Juifs sans que cela déclenche un scandale national.

Ce paradoxe dit quelque chose sur l'état du monde. Israël, l'État fondé précisément pour que les Juifs aient un refuge, est devenu un pays dont des dizaines de milliers de citoyens fuient chaque année. Et l'Allemagne, le pays de la Shoah, est redevenu une destination. Même si ce retour se fait sous les graffitis.

Ce que disent les rapports internationaux

Le rapport publié en avril 2026 par l'université de Tel Aviv est l'un des plus alarmants depuis des décennies. En 2025, 20 Juifs ont été tués dans des incidents antisémites dans le monde, dont 15 lors de l'attaque de la plage de Bondi à Sydney, en Australie. C'est le nombre de victimes le plus élevé depuis trente ans. Le nombre total d'incidents antisémites dans les pays occidentaux en 2025 est resté nettement supérieur au niveau de 2022, avant le 7 octobre 2023.

Marina Rosenberg, présidente internationale de l'ADL, a formulé un avertissement qui va au-delà de la seule communauté juive. L'antisémitisme est le canari dans la mine de charbon. Ce qui commence avec les Juifs ne finit jamais avec les Juifs. Nous le savons ici en Allemagne. Nous le savons en Europe. Quand les sociétés libérales ne protègent pas leurs minorités, elles ne protègent pas les valeurs démocratiques.

LES CHIFFRES QUI PARLENT

8 725 incidents antisémites en Allemagne en 2025. Moyenne : 24 par jour. Niveau stable depuis le 7 octobre 2023.

807 incidents attribués à l'extrême droite en 2025 (contre 562 en 2024) : record depuis le début des enquêtes nationales.

Hausse des incidents antisémites entre 2021 et 2023 : +75 % en Allemagne, +185 % en France, +82 % au Royaume-Uni (ADL).

20 Juifs tués dans des incidents antisémites dans le monde en 2025 : plus haut niveau depuis 30 ans (université de Tel Aviv, avril 2026).

82 700 Israéliens ont quitté Israël en 2024, record historique. L'Allemagne capte 18 % de cette émigration en Europe (OCDE).

Les demandes de passeport allemand par des descendants de victimes de la Shoah ont explosé depuis 2022.

Josef Schuster, Conseil central des Juifs d'Allemagne : des membres de la communauté s'inquiètent de paraître visiblement juifs en public.

En 1933, les Juifs d'Allemagne essayaient de mesurer si la menace nazie était passagère ou nouvelle. Beaucoup ont attendu trop longtemps pour partir. Ce parallèle est dangereux à tracer, et pourtant il s'impose. Non pas parce que l'Allemagne de 2026 ressemble au Troisième Reich. Mais parce que la banalisation de l'antisémitisme, l'indifférence face aux graffitis, la normalisation des incidents quotidiens, sont exactement ce que les historiens identifient comme les premières étapes d'un processus qui peut, si on le laisse se développer, mener quelque part de très sombre.

Certains ont fait leurs valises. Ils savent quelque chose que ceux qui restent n'ont pas encore entendu.

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