Comment un deepfake argentin a trompé la presse française
France bat le Sénégal 3-1, Mbappé entre dans l'histoire. Et pendant la mi-temps, une vidéo fabriquée par l'IA fait croire qu'un commentateur argentin a insulté l'équipe de France. L'Équipe, RTL, 20 Minutes y croient. L'histoire est fausse. Ce qu'elle révèle, elle, est bien réelle.
Par la Rédaction de L'Appel
Le 16 juin 2026, au MetLife Stadium du New Jersey, Kylian Mbappé inscrit un doublé et devient le meilleur buteur de l'histoire de l'équipe de France avec 58 buts. La France bat le Sénégal 3-1. C'est un soir de fête. Puis, pendant la mi-temps de ce même match, une voix clonée par l'intelligence artificielle est injectée dans une vidéo authentique et envoyée sur les réseaux sociaux. En 24 heures, L'Équipe, RTL, Le Parisien, So Foot et 20 Minutes ont tous publié l'histoire comme un fait. Elle était entièrement inventée.
MetLife Stadium, East Rutherford, banlieue de New York, mardi 16 juin. Nicolás Haase, commentateur argentin pour la chaîne DirecTV Sport, couvre le match France-Sénégal pour l'Amérique latine. À la mi-temps, il dit ce qu'il a à dire : le score, le groupe, le stade. Rien d'autre. Ce soir-là, il ne sait pas encore qu'une voix - pas la sienne, mais générée à partir de la sienne - est en train de dire quelque chose qu'il n'a jamais dit.
Le match, et le moment où tout bascule
La victoire française est nette et belle. Mbappé ouvre le score, marque un second but, et dépasse Michel Platini au classement historique des buteurs des Bleus. 58 buts. Un record que l'on attendait depuis des mois.
C'est pendant la mi-temps de ce match que le média argentin d'extrême droite La Derecha Diario publie sur X un extrait vidéo. On y entend - soi-disant - le commentateur Nicolás Haase déclarer en espagnol : "Zéro à zéro pour le moment dans cette confrontation entre deux pays africains." La phrase sous-entend que la France, parce que plusieurs de ses joueurs sont d'origine africaine, serait elle-même un "pays africain". Le clip est partagé immédiatement. Il cumule plus de 1,3 million de vues sur X en quelques heures. Sur Instagram, il est relayé près de 18 000 fois. TikTok, Facebook, Threads : la vidéo circule dans plusieurs langues.
En France, les rédactions réagissent vite. L'Équipe publie un article. RTL suit. Le Parisien titre sur le "dérapage raciste". So Foot relaie. 20 Minutes valide. La Dépêche du Midi et RTL info belge emboîtent le pas. En Afrique francophone, la vidéo alimente des réactions indignées dans plusieurs pays.
La voix que Haase n'a jamais eue
Le 17 juin, Nicolás Haase publie un message sur X. Il est calme. Il est précis. Et il est dévastateur pour ceux qui ont publié l'histoire sans vérifier.
"Ces dernières heures, un audio et une vidéo manipulés numériquement ont commencé à circuler, dans lesquels on me fait dire quelque chose que je n'ai jamais dit. Il ne s'agit pas d'une phrase sortie de son contexte, mais d'une altération délibérée du contenu original", écrit-il.
L'AFP, saisie de l'affaire, utilise ses propres outils de vérification. Analyse à l'aide du détecteur de deepfakes Hiya.com, croisée avec la plateforme InVID-WeVerify co-développée par l'agence : le fragment audio incriminé est "très probablement généré par l'IA".
La version authentique de la retransmission existe. Elle a été retrouvée. À la mi-temps du match France-Sénégal, Haase dit simplement en espagnol : "La première mi-temps est terminée dans le New Jersey. Zéro pour la France, zéro pour le Sénégal. Groupe I de la Coupe du monde." Rien d'autre. Pas de "pays africains". Pas de sous-entendu. Juste un bilan de mi-temps.
"Il ne s'agit pas d'une phrase sortie de son contexte, mais d'une altération délibérée du contenu original. Quelqu'un a fabriqué une voix à ma place pour me faire dire ce que je n'ai jamais dit." - Nicolás Haase, X, 17 juin 2026
La Derecha Diario, fabrique argentine d'intox
La source de la vidéo falsifiée est identifiée rapidement : La Derecha Diario, média conservateur argentin proche de l'extrême droite, connu pour sa ligne éditoriale agressive et ses antécédents en matière de désinformation.
Ce n'est pas sa première opération de ce type autour du Mondial 2026. Le 2 juin, avant même le début du tournoi, ce même compte avait partagé une vidéo de la collection de vêtements Jacquemus réalisée avec l'équipe de France en écrivant sur X que "la France a présenté la sélection de joueurs africains qui représenteront le pays". Aucune correction n'avait suivi.
Pendant le tournoi, le même compte avait affirmé que le gardien cap-verdien Vozinha - qui avait brillé en résistant à l'Espagne lors d'un match nul 0-0 - était "en réalité un électricien à temps plein". Vozinha est un joueur professionnel évoluant en deuxième division portugaise. La Derecha Diario n'a pas supprimé ce post non plus.
Le même compte avait aussi utilisé l'intelligence artificielle pour déshabiller et retoucher la poitrine d'une commentatrice sportive, créant une image pornographique non consentie. Ces faits, moins médiatisés que la vidéo de Haase, décrivent une organisation dont la méthode est systématique.
Face à tout cela, La Derecha Diario n'a pas supprimé la vidéo falsifiée de Nicolás Haase. Elle est toujours en ligne.
Quand L'Équipe et RTL se font avoir
La honte du 17 juin ne se limite pas à La Derecha Diario. Elle touche aussi les rédactions françaises qui ont publié la vidéo comme si elle était authentique, sans la vérifier.
L'Équipe, So Foot, RTL, Le Parisien, 20 Minutes : tous ont relayé l'information. Tous l'ont fait sans recouper avec la version originale du match, sans contacter DirecTV Sport, sans utiliser un outil de détection de manipulations audio.
L'Équipe et So Foot ont reconnu leur erreur et présenté des excuses publiques. Une source à la rédaction de L'Équipe a confié : "Nous avons été victimes d'une manipulation grossière, mais cela n'excuse pas notre manque de rigueur." Le Parisien a changé son titre sans mentionner l'erreur commise. RTL info belge a fait de même. D'autres médias ont silencieusement modifié leurs articles.
Ce naufrage collectif a une explication. La vidéo était convaincante parce qu'elle était crédible dans un contexte qui la rendait plausible. Le racisme anti-Bleus en Argentine est réel et documenté. Il était facile de croire que cela avait pu se passer. Et c'est précisément ce que les fabricants du deepfake avaient calculé.
"Nous avons été victimes d'une manipulation grossière, mais cela n'excuse pas notre manque de rigueur." - Source à la rédaction de L'Équipe, juin 2026
Un terrain préparé par quatre ans de racisme réel
Le deepfake a réussi parce qu'il n'est pas tombé dans le vide. Il s'est inscrit dans un contexte de provocations réelles et documentées depuis la finale du Mondial 2022.
En décembre 2022, à la suite de la victoire de l'Argentine en finale face à la France, plusieurs groupes de supporters argentins avaient été filmés en train de chanter des chants visant les joueurs français d'origine africaine. La Fédération française de football avait officiellement condamné ces comportements.
En 2024, lors de la Copa América remportée par l'Argentine, le milieu de terrain argentin Enzo Fernández avait partagé sur ses réseaux sociaux une vidéo dans laquelle des joueurs argentins reprenaient une chanson raciste visant les internationaux français. Fernández avait présenté des excuses publiques. Chelsea FC, son club, l'avait sanctionné.
Dans ce contexte, une vidéo prétendant montrer un nouveau dérapage argentin envers les Bleus était immédiatement crédible pour des millions d'internautes et des dizaines de journalistes. La désinformation est toujours plus efficace quand elle s'ancre dans une réalité partiellement vraie.
Haase porte plainte, la presse se regarde dans le miroir
Nicolás Haase ne s'en est pas tenu à un démenti sur X. Il a porté plainte pour diffamation. "Je veux que justice soit faite", a-t-il déclaré. Un journaliste dont la voix a été volée par une machine, mis en cause dans des dizaines de médias à travers le monde, contraint de prouver qu'il n'a pas dit ce qu'on lui prête.
L'affaire soulève une question concrète pour toutes les rédactions. Quand une vidéo arrive avec un audio convaincant, comment la vérifier ? Les outils existent - l'AFP les a utilisés. Hiya.com, InVID-WeVerify : des plateformes accessibles, développées précisément pour ce type de situation. Ils n'ont pas été utilisés par les médias français qui ont publié la fausse information.
Le lendemain du deepfake, une marche contre le racisme était prévue à Barbès, à Paris, organisée par LFI, des syndicats et la Ligue des droits de l'homme. L'affaire Haase lui a donné une résonance supplémentaire - et une ironie amère : le combat contre le racisme réel a été brouillé, ce soir-là, par une intox fabriquée.
Il y a une leçon simple dans cette histoire. Le racisme envers les joueurs noirs de l'équipe de France est réel. Les provocations argentines depuis 2022 sont réelles et documentées. Nicolás Haase, lui, n'en fait pas partie. La précipitation à publier une vidéo non vérifiée n'a rendu service ni aux victimes du racisme réel, ni au journalisme.
Ce soir-là au MetLife Stadium, Mbappé avait marqué deux vrais buts. L'intelligence artificielle, elle, avait fabriqué une fausse voix. La presse française a su célébrer les deux buts. Elle a eu plus de mal à distinguer la vraie voix de la fausse.