Sainte-Soline : le gendarme auteur du tir enfin identifié
Sainte-Soline le gendarme qui a failli tuer Serge Duteuil-Graziani est identifié - et la justice avait classé sans suite
Trois ans après les affrontements du 25 mars 2023, Mediapart et Libération révèlent l'auteur d'un tir tendu interdit à 7 degrés. Le parquet avait classé. Quatre blessés graves ont saisi un juge. Les députés exigent une commission d'enquête.
Il avait 32 ans le 25 mars 2023 quand il a participé à la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres. Un tir de grenade lacrymogène tendu l'a percuté à la tête à pleine vitesse. Il a été plongé dans le coma deux mois. Son pronostic vital a été engagé. Il a subi une fracture du crâne de six centimètres de diamètre. Il a gardé de lourdes séquelles. La justice a classé son affaire sans suite en décembre 2025. Et le 26 mai 2026, des journalistes ont fait ce que les enquêteurs judiciaires n'avaient pas accompli : ils ont identifié le tireur.
La révélation : 2 000 vidéos, une seule conclusion
L'enquête journalistique
| 150 heures d'images synchronisées pour remonter à la tourelle d'un blindé L'enquête publiée le 26 mai 2026 par Mediapart et Libération est le fruit de plusieurs mois de travail minutieux : l'analyse et la synchronisation de plus de 2 000 vidéos et éléments sonores, incluant les images produites par les gendarmes eux-mêmes, par des journalistes indépendants, et par des manifestants. L'objectif était d'identifier, parmi les dizaines de tirs de grenades effectués ce jour-là, lequel était compatible avec la trajectoire qui avait atteint Serge Duteuil-Graziani à la tête.
Les journalistes ont commencé par recenser toutes les détonations visibles sur les images dans la zone concernée au moment précis de la blessure. Ils en ont identifié cinq compatibles. Ils les ont ensuite éliminées une par une, en croisant les données de position, de timing et d'angle. Il en est resté une. Une seule était compatible avec le tir ayant blessé le manifestant toulousain : « celui effectué depuis la tourelle du véhicule blindé par le gendarme Arnaud F. », écrit Libération.
Le gendarme Arnaud F. avait été entendu comme simple témoin par l'Inspection générale de la Gendarmerie nationale (IGGN) le 17 février 2025. Il avait assuré que ses tirs étaient effectués à l'angle réglementaire de 45 degrés - soit l'angle minimal requis pour un tir de grenade en maintien de l'ordre, censé garantir que le projectile retombe au sol sans atteindre les corps des manifestants. Il avait également déclaré être « incapable » de dire s'il avait « blessé quelqu'un ou pas ».
« On a abouti à une conclusion très certaine, après avoir éliminé les tirs un par un. »
- Camille Polloni, journaliste Mediapart - France 3 Régions, 26 mai 2026 II - Le tir tendu : 7 degrés au lieu de 45
Technique et droit
| Un angle interdit qui transforme une grenade lacrymogène en projectile balistique
C'est le détail technique qui concentre la gravité de l'affaire. Le tir identifié par Mediapart et Libération a été effectué avec un angle d'environ 7 degrés - « très loin de l'angle réglementaire de 45° », précise la vidéo publiée par les deux médias. Cette différence n'est pas anodine. Elle est la différence entre une grenade qui décrit une courbe parabolique et retombe au sol, et une grenade qui file à hauteur de tête comme un projectile.
Un tir de grenade à 45 degrés suit une trajectoire balistique classique : elle monte, ralentit, redescend. Un tir à 7 degrés est ce qu'on appelle un « tir tendu » : la grenade reste approximativement à hauteur d'homme sur toute sa trajectoire, se déplace à grande vitesse, et peut atteindre des personnes à plusieurs dizaines de mètres. C'est précisément pour cette raison que les tirs tendus sont théoriquement interdits dans les doctrines françaises de maintien de l'ordre. Une grenade lacrymogène tirée en tir tendu n'est plus une arme de dispersion - elle devient une arme contondante capable de tuer.
Or c'est exactement ce que Serge Duteuil-Graziani a subi. L'expertise médico-légale réalisée après sa blessure avait déjà conclu à un tir tendu. Ce que les journalistes ont apporté, c'est l'identification précise de l'origine de ce tir - et avec elle, la démonstration qu'un gendarme nommément identifiable avait tiré de manière illégale en direction d'un manifestant et lui avait fracturé le crâne.
Pour compléter ce tableau, une séquence capturée par un journaliste du média Blast - et intégralement publiée par Mediapart et Libération - confirme qu'« aucun autre projectile n'est tiré dans cette zone à ce moment-là ». L'exclusion de toute autre origine possible du tir rend l'identification quasiment irréfutable.
La chaîne de commandement
| Des tirs ordonnés par des supérieurs : les vidéos de novembre 2025 avaient déjà tout montré L'enquête du 26 mai 2026 s'inscrit dans la continuité d'une première révélation majeure publiée en novembre 2025. À cette date, Mediapart et Libération avaient obtenu et publié des dizaines d'heures de vidéos issues des caméras-piétons des gendarmes déployés à Sainte-Soline. Ces images avaient mis en lumière deux éléments accablants : d'une part, des gendarmes prononçant des insultes à l'encontre des manifestants ; d'autre part, et surtout, des tirs tendus de grenades lacrymogènes ordonnés explicitement par des supérieurs hiérarchiques.
Ces révélations avaient provoqué une onde de choc. Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez avait réclamé l'ouverture d'une enquête administrative. Le parquet de Rennes avait été saisi. Une information judiciaire avait été ouverte. Mais le volet concernant spécifiquement la blessure de Serge Duteuil-Graziani avait été classé sans suite en décembre 2025, le procureur estimant qu'un doute subsistait sur l'origine exacte du projectile.
C'est ce doute que l'enquête du 26 mai vient précisément dissiper. Et c'est ce que le procureur de Rennes, Frédéric Teillet, a reconnu en substance en déclarant aux journalistes que les nouveaux éléments « pourraient conduire à des investigations complémentaires dans le cadre d'une instruction déjà ouverte sur d'autres faits liés à cette manifestation ».
L'impunité institutionnalisée : chronologie d'un classement
Chronologie judiciaire
| De mars 2023 à décembre 2025 : deux ans et demi pour classer sans suite La chronologie judiciaire de l'affaire Duteuil-Graziani est en soi un document sur le fonctionnement de la justice dans les affaires de violences policières. Le 25 mars 2023 : Serge Duteuil-Graziani est grièvement blessé. Janvier 2019 : une enquête est ouverte par le parquet de Paris - mais ici, c'est le parquet de Rennes qui est compétent, les violences des gendarmes relevant de la justice militaire.
L'IGGN - l'Inspection générale de la Gendarmerie nationale, soit la police des gendarmes - est chargée de l'enquête. Cette même IGGN identifie rapidement le tir du gendarme Arnaud F. comme la « piste privilégiée ». Mais des doutes persistent sur d'éventuels autres tirs compatibles. Le 17 février 2025, Arnaud F. est entendu comme simple témoin - pas comme suspect - et nie avoir tiré à un angle non réglementaire.
En décembre 2025, le parquet de Rennes classe sans suite, estimant qu'il est impossible de déterminer avec certitude l'origine du projectile. La vidéo du journaliste de Blast, qui aurait permis d'exclure d'autres origines possibles, n'avait pas été intégrée au dossier avant le classement. Quatre blessés graves, dont Serge Duteuil-Graziani, se constituent partie civile pour relancer la procédure et obtenir la désignation d'un juge d'instruction. C'est dans ce contexte que Mediapart et Libération publient leur enquête du 26 mai 2026.
« Après avoir eu une boule dans le ventre, de savoir que l'affaire avait été classée sans suite malgré des éléments dans les mains de la gendarmerie, on a eu le même réflexe. »
- Benoît Biteau, député Écologiste et Social (Charente-Maritime) - France 3 Régions, 26 mai 2026 IV - Les 5 015 grenades et les 200 blessés : le contexte de l'horreur
L'ampleur du dispositif
| 30 000 manifestants, 3 000 gendarmes, 5 015 grenades - un bilan de guerre Pour comprendre l'affaire Duteuil-Graziani, il faut replacer la blessure dans son contexte. Le 25 mars 2023, environ 30 000 personnes s'étaient rassemblées dans les Deux-Sèvres et la Vienne pour manifester contre la construction de mégabassines - ces immenses réservoirs d'eau destinés à l'irrigation agricole que les opposants accusent de capter une ressource commune au profit d'une minorité. La manifestation avait été interdite par la préfecture.
Le dispositif de sécurité déployé était sans précédent pour une manifestation rurale : 3 000 membres des forces de l'ordre, dont des escadrons de gendarmes mobiles équipés de véhicules blindés. Le bilan final a été accablant : 200 blessés parmi les manifestants selon les organisateurs, dont 40 grièvement atteints. Côté gendarmerie : 45 blessés. Et 5 015 grenades lacrymogènes tirées sur les manifestants au cours de la journée - un chiffre documenté par une tribune signée par 96 députés et sénateurs publiée sur Reporterre.
Deux autres manifestants avaient été grièvement blessés ce jour-là. L'un d'eux a été plongé dans un coma profond pendant plusieurs semaines, avec des dommages cérébraux sévères. Ces cas avaient également fait l'objet d'enquêtes, également classées ou en cours. L'affaire de Sainte-Soline n'est pas un accident isolé - c'est le produit d'une doctrine de maintien de l'ordre que ses opposants qualifient de militarisation du traitement des manifestants.
Le contexte politique
| Darmanin ministre de la Justice - Nuñez ministre de l'Intérieur : qui surveille qui ?
L'enquête du 26 mai 2026 intervient dans un contexte politique particulièrement inconfortable pour le gouvernement. Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur au moment des faits de Sainte-Soline en mars 2023, est désormais ministre de la Justice. C'est lui qui supervise les parquets. C'est lui qui pourrait théoriquement infléchir la politique pénale dans les affaires de violences policières. Et c'est précisément cette situation qu'a dénoncée le porte-parole des anti-bassines Julien Le Guet en appelant à une commission d'enquête indépendante : « le ministre de l'Intérieur de l'époque est aujourd'hui ministre de la Justice, une situation qui pose problème ».
Laurent Nuñez, l'actuel ministre de l'Intérieur, avait demandé en novembre 2025 l'ouverture d'une enquête administrative après les premières révélations sur les tirs tendus. Mais pour 96 parlementaires signataires d'une tribune sur Reporterre, cette réponse est « largement insuffisante ». Ce qu'ils demandent, c'est une commission d'enquête parlementaire - un outil institutionnel indépendant du gouvernement - capable d'examiner « les choix politiques d'organisation du maintien de l'ordre lors de la manifestation » et de remonter jusqu'à la chaîne de commandement.
Les députés exigent une commission d'enquête
Réaction parlementaire
| 96 parlementaires, une tribune, une exigence : que la vérité éclate La réaction parlementaire aux révélations du 26 mai a été rapide. Dans les heures suivant la publication de l'enquête de Mediapart et Libération, plusieurs groupes politiques ont relancé la demande d'une commission d'enquête parlementaire sur Sainte-Soline - une première commission avait déjà eu lieu sur les violences des manifestations de mars à mai 2023, mais ses conclusions étaient restées limitées.
Cette fois, les députés veulent aller plus loin. Benoît Biteau, élu du groupe Écologiste et Social de Charente-Maritime, a précisé les contours de la demande : « On souhaite aussi que le rôle des chaînes de commandement soit étudié, ainsi que les gendarmes auteurs de violences. » Et de manière explicite : que la responsabilité de Gérald Darmanin, à l'époque ministre de l'Intérieur, soit examinée dans les violences infligées aux manifestants.
La tribune publiée sur Reporterre et signée par 96 députés et sénateurs formule des demandes concrètes : interdire « les techniques brutales et les armes mutilantes », remettre « au goût du jour la doctrine de désescalade », garantir la présence d'« avocats, observateurs, journalistes, procureurs » lors des manifestations, et identifier « les responsables du naufrage de Sainte-Soline ». Ce texte avait été publié en novembre 2025 après les premières révélations vidéo. Les révélations du 26 mai 2026 lui donnent une résonance nouvelle.
« Il faut que la vérité éclate. Cette enquête est juste une confirmation de ce qu'on a vu. Moi, j'en suis traumatisé de Sainte-Soline. Il y avait vraiment cette intention de créer le chaos. »
- Benoît Biteau, député Écologiste et Social - France 3 Régions, 26 mai 2026 VI - Analyse : ce que Sainte-Soline dit de la France
Lecture approfondie
| Quand l'État use de la force contre ses propres citoyens - et refuse d'en rendre compte L'affaire de Sainte-Soline n'est pas une affaire de brebis galeuse. Ce n'est pas l'histoire d'un gendarme incontrôlé qui aurait agi de son propre chef en dehors des règles. Les vidéos de novembre 2025, publiées par Mediapart et Libération, montrent des tirs tendus ordonnés par des supérieurs. La chaîne de commandement est impliquée. Ce sont des décisions institutionnelles, pas des défaillances individuelles.
Ce que l'affaire révèle, c'est une doctrine. Une doctrine selon laquelle certaines manifestations - celles qui s'opposent à des projets d'infrastructure approuvés par l'État - méritent un traitement différent des autres. 5 015 grenades tirées sur des gens qui marchaient dans un champ pour défendre une ressource en eau : aucune comparaison n'est possible avec le maintien de l'ordre habituel. C'est une réponse militarisée à une contestation civile.
Et ce que la suite judiciaire révèle, c'est une culture de l'impunité. Deux ans et demi pour classer sans suite une affaire où le suspect était identifié comme « piste privilégiée » depuis le début. Une vidéo déterminante qui n'avait pas été intégrée au dossier. Un gendarme entendu comme simple témoin, pas comme mis en cause. Et des victimes contraintes de se constituer partie civile pour forcer l'ouverture d'une instruction judiciaire.
Cette affaire pose une question que la France évite systématiquement de formuler clairement : à partir de quel moment la violence d'État cesse-t-elle d'être légitime ? La réponse française a longtemps été : jamais, tant que les forces de l'ordre respectent les procédures. Mais quand les procédures sont violées - tir tendu à 7 degrés au lieu de 45 -, et que la justice classe quand même sans suite, c'est la réponse elle-même qui est en question.
Le journalisme d'investigation comme dernier recours
| Ce que les journalistes ont accompli en six mois que la justice n'a pas fait en trois ans
Il y a quelque chose de fondamentalement révélateur dans la chronologie de cette affaire. La justice, dotée de pouvoirs d'enquête considérables - convocations, saisies, réquisitions d'images, expertises balistiques -, a conclu à un doute insurmontable après deux ans et demi. Des journalistes, avec des moyens incomparablement plus limités, ont abouti à « une conclusion très certaine » après quelques mois de travail à partir d'images disponibles.
Cette disproportion n'est pas anodine. Elle suggère soit une insuffisance des moyens engagés par la justice, soit une insuffisance de la volonté de les engager. Et l'élément qui fait basculer la démonstration journalistique - la vidéo du journaliste de Blast non intégrée au dossier avant le classement - pointe vers la seconde hypothèse. Des éléments disponibles n'ont pas été utilisés. Un doute artificiellement maintenu a permis de classer.
C'est ce que le journalisme d'investigation a révélé à Sainte-Soline, comme il l'avait révélé dans l'affaire Pelicot, dans l'affaire Nègre, dans tant d'autres dossiers où les institutions ont failli : que la vérité existe, qu'elle est accessible, et qu'elle ne demande qu'à être cherchée. Ce n'est pas un reproche à la presse. C'est un constat sur l'état de la justice.
Serge Duteuil-Graziani avait 32 ans quand une grenade tirée à 7 degrés lui a fracturé le crâne sur six centimètres. Il a gardé des séquelles. La justice a classé. Des journalistes ont identifié le tireur. Des élus réclament une commission d'enquête. Et dans les couloirs du ministère de la Justice siège l'homme qui était ministre de l'Intérieur ce jour-là. Ce n'est pas simplement l'histoire d'un tir tendu dans les Deux-Sèvres. C'est l'histoire d'un État qui se retrouve à juger ses propres forces - et qui, pour l'instant, choisit de regarder ailleurs.