La guerre du Soudan se combat aussi sur les corps des femmes
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Un million de réfugiés au Tchad. Des camps surpeuplés à l’est du pays. Et des témoignages qui s’accumulent - recueillis par AP - MSF - Amnesty et l’ONU - sur des violences sexuelles systématiques utilisées comme arme de guerre par les Forces de soutien rapide au Soudan.
Hanaân avait 18 ans quand quatre hommes à moto l’ont interceptée avec son amie près d’un camp de déplacés du Darfour du Sud. Ce sont des membres des Forces de soutien rapide - les FSR. « Deux ont pris chaque fille - et ils nous ont violées » - a-t-elle dit aux équipes de Médecins sans frontières. « Je me sens mal dans mon corps - lourde. Je ne ressens pas de douleur - sauf dans le dos - parce qu’ils m’ont frappée avec leurs armes. » Hanaân - ce n’est pas son vrai nom - est l’une des 3 396 survivantes de violences sexuelles qui ont cherché des soins dans les établissements soutenus par MSF dans le seul Darfour du Nord et du Sud entre janvier 2024 et novembre 2025.
Un million de réfugiés - et une crise humanitaire sans précédent
Depuis l’éclatement de la guerre civile soudanaise en avril 2023 - entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide - le conflit a pris les proportions de la pire crise humanitaire mondiale. Selon l’Unicef cité par AP et les Nations unies - plus d’un million de réfugiés et de retraités soudanais ont trouvé refuge dans les régions isolées et appauvries de l’est du Tchad voisin - notamment la province du Ouaddaï - dont la population a augmenté de 60 % en deux ans selon l’International Crisis Group.
Les enfants représentent 61 % des 860 000 réfugiés soudanais au Tchad - soit plus de 700 000 jeunes vies arrachées à leurs foyers - selon les données de l’Unicef de juin 2025. Le Tchad - déjà l’un des pays les plus pauvres du monde - porte une charge que la communauté internationale n’a pas su alléger.
« La guerre au Soudan est menée sur les corps des femmes et des filles. La violence sexuelle est la caractéristique définissante de ce conflit. »
- MSF - rapport « There is Something I Want to Tell You » - avril 2026
La violence sexuelle - une arme de guerre documentée
Ce n’est plus seulement un crime de guerre - c’est une stratégie. C’est le constat sans équivoque du rapport publié par MSF en avril 2026 sous le titre « There is Something I Want to Tell You » - documenté à partir des seuls programmes MSF dans deux des dix-huit états du Soudan. Les femmes et les filles représentent 97 % des survivantes ayant reçu des soins dans ces établissements. Les FSR et leurs milices alliées sont identifiées comme principalement responsables.
Les agressions - écrit MSF - « ciblaient délibérément les communautés non arabes comme moyen d’humiliation et de terreur - échoing les atrocités précédentes des FSR ». Un phénomène qui renvoie au génocide reconnu du Darfour entre 2003 et 2005 - qui avait tué près de 300 000 personnes - selon le Haut-Commissaire de l’ONU pour les réfugiés Filippo Grandi.
Amnesty International - de son côté - a interviewé 28 survivants qui avaient fui El-Facher après la prise de la ville par les FSR le 26 octobre 2025. Parmi les témoignages recueillis en novembre 2025 - celui de Khaltôum - 29 ans - qui tentait de fuir avec sa fille de 12 ans. Interceptée par des combattants FSR - séparée des hommes - emmenée de force jusqu’au camp Zamzam - elle a été violée dans un abri de fortune par un combattant armé - pendant qu’un autre le regardait.
« L’attaque sur El-Facher a provoqué tant de souffrances - de violence et de viol que cela pourrait rendre quelqu’un fou. »
Guisma Bachir Abdallah - réfugiée soudanaise - camp de Gaga - Tchad - UNHCR - avril 2026
Dans les camps du Tchad - le viol continue
Pour les rescapées qui ont traversé la frontière - le danger ne s’arrête pas à leur arrivée au Tchad. Le 16 janvier 2026 - Radio Dabanga a signalé qu’au moins douze filles soudanaises avaient été victimes de viols collectifs après avoir quitté le camp de Kounoungo pour aller ramasser du bois de chauffage. Quatre d’entre elles ont subi des blessures si graves qu’elles ont dû être transférées d’urgence vers l’hôpital de Guéréda pour des soins intensifs.
Le Forum des femmes du Darfour avait déjà alerté en octobre 2023 que les femmes dans les camps de l’est du Tchad étaient « incapables de quitter les camps pour se soulager ou trouver un abri par crainte du viol et d’agressions graves ». La même réalité est documentée trois ans plus tard. Les femmes forment leurs propres groupes de soutien informels - l’un d’eux au camp de Tulum - visité par Al Jazeera - reste l’un des rares espaces où les victimes peuvent parler ouvertement de ce qui leur est arrivé.
« Ils m’ont gardée - moi et ma sœur - cinq jours et nous ont tortisées. Que Dieu les expose et les punisse. Que Dieu veuille - nous aurons notre jour de justice. »
- Basma - survivante de violence sexuelle - camp de Tulum - Tchad - Al Jazeera - novembre 2025
Plus de 12 millions de personnes au Soudan sont exposées au risque de violence basée sur le genre - selon l’Unicef en juin 2025. L’effondrement des systèmes de santé - de maintien de l’ordre et de justice a créé ce que l’Unicef décrit comme « un climat d’impunité ».
Le mur du silence - et l’absence de justice
La Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU - Pramila Patten - s’est rendue au Tchad en juillet 2024 et a rencontré des survivantes dans les camps d’Adré et de Farchana. Dans son communiqué publié par l’ONU - elle a décrit « des viols impliquant plusieurs agresseurs - des violences sexuelles à motivation ethnique - des viols commis devant des membres de la famille ». Elle a appelé à « l’arrêt immédiat des violences sexuelles par les parties au conflit ».
Mais l’appel à la justice se heurte à un obstacle culturel profond. Radio Dabanga rapporte que nombre de cas ne sont pas signalés par crainte de la « honte » infligée à la victime. Dans ce contexte - les cas cachés et non signalés sont légion - et la justice semble hors de portée pour la grande majorité.