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L’Arabie saoudite se retrouve prise dans son propre piège à deux mâchoires

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L’Arabie saoudite se retrouve prise dans son propre piège à deux mâchoires

En l'espace de quarante-huit heures, les Houthis ont frappé des raffineries saoudiennes pour la première fois depuis 2022, et les Gardiens de la révolution iraniens ont averti le Royaume-Uni qu'il deviendrait une cible légitime. Enquête sur une guerre qui n'a jamais vraiment cessé.

Une nuit calme à Téhéran, la première depuis deux semaines de bombardements américains sans précédent. Et, au même moment, des panaches de fumée noire au-dessus de deux raffineries saoudiennes que les Houthis n'avaient plus touchées depuis quatre ans.

Une riposte annoncée, puis exécutée

Tout commence mercredi, dans les eaux de la mer Rouge. Les rebelles houthis du Yémen, soutenus par l'Iran, revendiquent des attaques contre deux pétroliers saoudiens, rouvrant une voie de confrontation restée fermée depuis la trêve de 2022.

La coalition menée par Ryad réplique dès vendredi. Elle frappe le port de Hodeïda, contrôlé par les Houthis sur la côte ouest du Yémen, ainsi que l'île voisine de Kamaran. Des habitants de la région rapportent avoir entendu, vendredi, plusieurs explosions viser des positions navales houthies dans le port.

Les autorités saoudiennes accusent le mouvement d'utiliser la mer Rouge et le détroit de Bab al-Mandeb pour, selon leurs mots, servir l'agenda régional de l'Iran. Le ministère houthi des Affaires étrangères promet, en retour, une escalade pour toute escalade.

Une attaque de pétroliers mercredi, des frappes sur un port yéménite vendredi, des missiles sur des raffineries saoudiennes samedi : en trois jours à peine, l'escalade a suivi un scénario que la région redoutait depuis des mois.

Les Houthis répondent samedi. Le porte-parole militaire du mouvement, le général de brigade Yahya Saree, annonce dans une déclaration vidéo le lancement de dizaines de missiles balistiques, de missiles de croisière et de drones contre des installations de la compagnie pétrolière publique Saudi Aramco, à Jizan et à Yanbu. Sur la messagerie Telegram, les forces armées yéménites, sous contrôle de facto des Houthis, évoquent deux opérations qualifiées de « qualitatives », menées selon elles avec succès.

Des raffineries en feu, un premier bilan encore flou

Des vidéos vérifiées par les équipes de l'AFPTV montrent d'épais nuages de fumée noire s'élever au-dessus de la raffinerie Aramco de Jizan. Des images satellite de la Nasa confirment une anomalie thermique significative sur le site au moment des faits.

Au moins cinq explosions sont rapportées dans la région de Jizan, provoquant le déroutement de plusieurs vols commerciaux. La défense civile saoudienne émet des alertes pour les habitants de Yanbu et de Jizan, avant de les lever quelques heures plus tard en assurant que le danger était écarté.

Cinq explosions, des vols commerciaux déroutés, une raffinerie qui brûle en direct sous les caméras des réseaux sociaux : la preuve que la frappe a atteint sa cible n'a pas eu besoin d'attendre une confirmation officielle.

À ce stade, ni Ryad ni Aramco n'ont confirmé officiellement l'ampleur des dégâts. Deux sources du secteur pétrolier basées en Asie font toutefois état, auprès de Reuters, de dommages constatés sur le site de Jizan. Aucune victime n'a été signalée dans l'immédiat.

Le choix des cibles mérite, à lui seul, un arrêt sur image. Jizan borde directement la frontière yéménite : sa portée n'a jamais posé de difficulté technique aux arsenaux houthis. Yanbu, en revanche, se situe à plusieurs centaines de kilomètres plus au nord, sur la mer Rouge, bien au-delà du rayon d'action habituellement associé au mouvement. Si les dégâts y sont confirmés, ce n'est plus seulement un message politique que les Houthis auront envoyé samedi, mais la démonstration d'une portée militaire étendue - une donnée que les états-majors régionaux ne liront pas comme un simple geste symbolique.

Le piège des deux détroits

Pour comprendre pourquoi cette frappe précise inquiète autant les marchés, il faut remonter au mois de mars. Confrontée à la fermeture de fait du détroit d'Ormuz par l'Iran, l'Arabie saoudite avait alors poussé son oléoduc est-ouest, le Petroline, jusqu'à un débit record de sept millions de barils par jour.

Long de 1 201 kilomètres entre le complexe pétrolier d'Abqaiq et la côte de Yanbu, sur la mer Rouge, cet oléoduc n'était conçu, à l'origine, que pour cinq millions de barils quotidiens. Pour atteindre sept millions, Aramco a dû convertir des pipelines parallèles destinés aux liquides de gaz naturel - une adaptation d'urgence, au prix d'un manque à gagner sur ces exportations.

Sur ces sept millions de barils acheminés chaque jour jusqu'à la mer Rouge, environ deux millions alimentent les raffineries saoudiennes elles-mêmes. Le reste embarque sur des pétroliers au départ des terminaux de Yanbu - pour ensuite devoir emprunter le détroit de Bab al-Mandeb, précisément la zone où les Houthis multiplient leurs attaques.

Un détroit fermé par l'Iran au nord, un autre menacé par les Houthis au sud : l'Arabie saoudite a construit sa parade au blocus iranien sur un axe qui débouche, à son tour, sur la ligne de front houthie.

Cette frappe contre Yanbu ne vise donc pas un site pétrolier parmi d'autres. Elle touche le point de sortie du seul itinéraire de secours que Ryad avait mis en place face à la fermeture du détroit d'Ormuz. Le baril de Brent, référence mondiale, est repassé samedi au-dessus des 100 dollars.

Les Houthis eux-mêmes ne s'en cachent pas : le mouvement revendique ouvertement vouloir imposer un blocus au royaume voisin. Lu à la lumière de la géographie du Petroline, ce choix de vocabulaire n'a rien d'un hasard rhétorique - il désigne précisément la stratégie suivie depuis mercredi : ne plus seulement harceler le trafic maritime, mais fermer, un à un, les points de sortie que l'Arabie saoudite s'était choisis pour contourner l'Iran.

Un conflit yéménite jamais vraiment résolu

Pour saisir la portée de cette reprise des hostilités, il faut se souvenir que le Yémen reste, depuis 2014, coupé en deux. Les Houthis, mouvement armé zaïdite soutenu par l'Iran, contrôlent la capitale Sanaa et une large partie du nord et de l'ouest du pays, face à un gouvernement internationalement reconnu, appuyé depuis 2015 par une coalition militaire menée par l'Arabie saoudite.

Une trêve informelle, en vigueur depuis 2022, avait considérablement réduit les frappes transfrontalières entre les deux camps, sans jamais déboucher sur un accord de paix définitif. C'est cette accalmie précaire, vieille de quatre ans, que les événements de cette semaine viennent de rompre.

Téhéran promet à Londres un statut de cible légitime

Le même samedi, à des milliers de kilomètres de la mer Rouge, un porte-parole des Gardiens de la révolution iraniens s'exprime sur les ondes de la télévision d'État IRIB. Son message vise, cette fois, une puissance européenne.

Le Royaume-Uni deviendrait une cible légitime et certaine s'il venait à soutenir les États-Unis dans une guerre contre l'Iran, avertit-il, précisant que tout pays apportant son appui à Washington - le Royaume-Uni comme les monarchies du Golfe - encourrait le même sort. Il ajoute que des bombardiers américains ont récemment utilisé des bases aériennes britanniques.

Ce n'est plus seulement Washington et ses bases régionales que Téhéran désigne comme cibles potentielles, mais l'allié britannique lui-même, pour la première fois nommément visé dans cette phase du conflit.

Le Royaume-Uni n'est pas un acteur neutre dans ce dossier régional. Londres avait déjà mené, aux côtés de Washington, une série de frappes contre les Houthis entre janvier 2024 et janvier 2025, en riposte aux attaques du mouvement contre le trafic maritime en mer Rouge. Le sujet reste, depuis, une ligne de tension permanente entre Téhéran et Londres.

Cette sortie n'a rien d'improvisé. Elle intervient précisément au moment où l'Iran, militairement affaibli par deux semaines de frappes américaines continues, dispose de peu de moyens pour dissuader directement Washington. Menacer un allié plus exposé et politiquement plus hésitant que les États-Unis - le Royaume-Uni, dont l'opinion publique reste divisée sur un engagement militaire au Moyen-Orient - relève d'un calcul classique : reporter la pression sur le maillon que l'on juge le plus susceptible de fléchir.

Cette mise en garde intervient alors que l'Iran vient de connaître sa première nuit sans nouvelles frappes américaines depuis deux semaines de bombardements d'une intensité inédite depuis le cessez-le-feu conclu en avril. Ce répit reste toutefois fragile.

Un cessez-le-feu qui n'a jamais tenu ses promesses

La guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran a débuté le 28 février 2026, par une série de frappes américaines et israéliennes sur des cibles iraniennes. Un cessez-le-feu conclu en avril avait temporairement suspendu les combats directs, sans jamais mettre fin à l'ensemble des hostilités régionales.

Les Houthis, qui avaient suspendu leurs propres attaques en mer Rouge depuis le plan de paix sur Gaza d'octobre 2025, ont repris leurs tirs de missiles balistiques contre Israël dès le 28 mars, se déclarant aux côtés de Téhéran. Leur chef, Abdel Malek al-Houthi, avait alors averti que le mouvement gardait, selon ses mots, la main sur la gâchette.

Vendredi, Donald Trump n'a pas exclu d'infliger à l'Iran ce qu'il a qualifié de niveau de frappes bien pire que celui déjà observé, selon plusieurs médias américains évoquant des discussions internes sur une possible opération militaire de grande ampleur. Cette guerre, déclenchée le 28 février, a déjà fait des milliers de morts et ébranlé l'économie mondiale, selon un bilan cité par l'agence France-Presse.

Ce bilan humain, encore provisoire et difficile à vérifier de façon indépendante tant les zones de combat restent fermées aux observateurs extérieurs, illustre à lui seul la différence d'échelle entre les déclarations de cessez-le-feu et la réalité vécue sur le terrain depuis cinq mois.

Vue depuis Téhéran, la réactivation du front houthi obéit à une logique éprouvée dans les conflits par procuration : lorsque la pression militaire directe devient trop coûteuse à absorber, on l'exporte vers un allié moins exposé. Pousser les Houthis à frapper Ryad, c'est contraindre l'Arabie saoudite - partenaire de facto de Washington - à mobiliser ses propres moyens de défense, et donc, indirectement, alléger la charge qui pèse sur l'Iran lui-même.

Un cessez-le-feu signé en avril, des milliers de morts déjà recensés, une économie mondiale ébranlée : la trêve n'a jamais vraiment arrêté la guerre, elle en a seulement changé le rythme.

Les marchés pétroliers à nouveau sous tension

Sur les marchés, la nouvelle a un effet immédiat. Le baril de Brent, déjà tiré vers le haut par des semaines de tensions autour du détroit d'Ormuz, franchit à nouveau la barre des 100 dollars samedi - un niveau que les traders n'avaient plus observé depuis le pic de la première phase du conflit, cet hiver.

Les compagnies d'assurance maritime, de leur côté, réévaluent à la hausse leurs primes de risque pour les navires transitant par la mer Rouge et le golfe Persique, anticipant une multiplication des incidents plutôt qu'un apaisement. Plusieurs compagnies aériennes ont dérouté leurs vols commerciaux à l'approche de la zone de Jizan au moment des frappes.

Une diplomatie qui tente de suivre le rythme des frappes

Face à cette escalade à plusieurs fronts, la diplomatie régionale s'active. Les ministres des Affaires étrangères égyptien et qatari doivent se réunir à Doha pour un sommet sur la sécurité régionale, tandis qu'un sommet est prévu à la Maison-Blanche mardi 28 juillet entre Donald Trump et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou.

Ce déplacement de Netanyahou intervient dans un climat particulier : plusieurs responsables israéliens évoquaient, ces derniers jours, la possibilité d'une nouvelle offensive contre l'Iran dès ce week-end. La tenue conjointe d'un sommet à Washington pourrait, selon des analystes cités par la presse israélienne, permettre aux deux dirigeants d'éviter d'afficher publiquement un désaccord sur le calendrier militaire à suivre.

Du côté américain, la marine a rétabli un blocus naval complet sur l'ensemble des ports iraniens, dans le but de freiner les attaques répétées contre les pétroliers commerciaux. Les Gardiens de la révolution, en parallèle, ont averti les populations civiles du Golfe de se tenir à l'écart de toute base militaire américaine active.

Alors, la guerre est-elle vraiment revenue ?

La question mérite d'être posée avec précision, car elle appelle une réponse en deux temps. La guerre entre l'Iran et la coalition américano-israélienne, elle, n'avait jamais réellement cessé depuis février : le cessez-le-feu d'avril n'a fait que ralentir des combats qui ont repris avec une intensité inédite ces deux dernières semaines.

Ce qui est véritablement nouveau, en revanche, c'est la réactivation d'un front resté silencieux depuis 2022 : celui qui oppose directement les Houthis à l'Arabie saoudite sur son propre sol pétrolier. Un front dormant depuis quatre ans, rouvert en l'espace de trois jours, et qui vient désormais s'ajouter à une liste de belligérants et de cibles potentielles - jusqu'à un allié européen comme le Royaume-Uni - qui ne cesse de s'allonger.

Reste une certitude, partagée cette fois par l'ensemble des observateurs consultés : aucun des mécanismes censés limiter cette escalade - trêve de 2022 côté yéménite, cessez-le-feu d'avril côté iranien - n'a résisté plus de quelques mois à l'épreuve du terrain. La question, pour les jours à venir, n'est peut-être plus de savoir si un nouveau front s'ouvrira, mais lequel.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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