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Affaire BlackCore : ce que le rapport Viginum révèle – et ce qu’il tait encore

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Affaire BlackCore : ce que le rapport Viginum révèle – et ce qu’il tait encore

Trois candidats visés, une société fantôme, un gouvernement israélien qui dit ne rien savoir : retour sur les zones d'ombre d'une enquête qui n'a livré, pour l'instant, qu'une partie de ses réponses.

Le rapport que Viginum a présenté début juillet a confirmé l'existence d'une opération d'ingérence numérique montée depuis Israël contre La France insoumise. Mais un rapport de service de renseignement n'est pas une enquête judiciaire close : plusieurs questions, essentielles, restent sans réponse officielle. L'Appel a recoupé les éléments disponibles pour tenter d'y voir plus clair - et pour dire, aussi, ce que personne ne sait encore.

Qui étaient vraiment les cibles ?

Le rapport officiel de Viginum reste sobre sur l'identité des victimes, évoquant "des candidats" de La France insoumise. Les révélations de l'agence Reuters, publiées dès le 13 mai, avaient toutefois permis de lever ce voile : l'opération visait nommément Sébastien Delogu, candidat à Marseille, François Piquemal, candidat à Toulouse, et David Guiraud, candidat à Roubaix. Selon des sources proches du dossier citées par Reuters, les méthodes employées reposaient sur des sites clonés et de faux comptes accusant les trois hommes de "comportements criminels", ainsi que sur des publicités en ligne à caractère diffamatoire.

BlackCore, une société qui n'existe presque nulle part

Sur son site internet et sa page LinkedIn, avant leur disparition, BlackCore se présentait comme "une entreprise d'élite spécialisée dans l'influence, la cyber-sécurité et les technologies, conçue pour l'ère moderne de la guerre de l'information", proposant à des gouvernements et campagnes politiques des "stratégies de pointe" et une "sécurité robuste". Une vitrine professionnelle - et c'est à peu près tout ce qui existe d'elle.

Reuters n'est parvenu à établir ni l'identité des personnes à l'origine de la société, ni la localisation de son siège social, ni la moindre trace de son existence dans les registres du commerce israéliens. Sollicitée à plusieurs reprises via son formulaire de contact et sa messagerie LinkedIn, BlackCore n'a jamais répondu - avant que les deux plateformes ne soient purement et simplement désactivées dans la foulée des révélations. C'est là, sans doute, la réponse la plus parlante à la question du commanditaire : une société qui n'a d'existence légale nulle part est, par construction, conçue pour ne pas être remontée jusqu'à qui que ce soit.

Israël dit ne pas connaître BlackCore

Interrogé directement par Reuters, le ministère israélien des Affaires étrangères a déclaré ne pas avoir connaissance de l'existence de BlackCore, sans répondre à la question de savoir si la France avait pris contact avec lui au sujet de ces allégations d'ingérence. Ce silence partiel a depuis laissé place à un échange plus direct au niveau gouvernemental : le Premier ministre Sébastien Lecornu a demandé aux autorités israéliennes de fournir en urgence des explications, estimant publiquement que si une structure privée française avait mené une opération comparable sur le sol israélien, "leur ambassadeur serait déjà convoqué".

À ce stade, aucune réponse officielle détaillée du gouvernement israélien à cette demande française n'a été rendue publique.

Une méthode déjà vue ailleurs - mais pas partout pour les mêmes raisons Le travail technique de Viginum a permis d'établir que le mode opératoire attribué à BlackCore ne se limitait pas à la France. Des schémas similaires ont été documentés en Écosse, où des comptes rattachés à la même myriade numérique ont ciblé le Premier ministre John Swinney, ainsi qu'à New York, où le candidat pro-palestinien Zohran Mamdani avait fait l'objet d'opérations comparables lors du scrutin municipal de 2025 - sans que les autorités new-yorkaises, la police ou le FBI n'aient souhaité commenter ces éléments.

Le rapport français signale par ailleurs un cas très différent, à titre de comparaison utile : un réseau distinct de plus de cent pages Facebook et 73 sites internet, piloté depuis le Vietnam, diffusait lui aussi des contenus clivants sur l'actualité française pendant la même période électorale - mais dans un but purement lucratif, pour générer de l'audience publicitaire, sans intention politique identifiée. Deux visages, donc, d'un même phénomène : l'ingérence géopolitique organisée d'un côté, l'opportunisme mercantile de l'autre.

Ce que risque, sur le papier, une ingérence de ce type

En France, le cadre pénal applicable à ce type d'opération a été substantiellement renforcé par la loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères. Ce texte a créé un registre public des représentants d'intérêts étrangers auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) et prévoit jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende - un montant porté au quintuple pour une personne morale - en cas de non-déclaration d'activité d'influence pour le compte d'une puissance étrangère.

La même loi introduit surtout une circonstance aggravante spécifique dans le code pénal pour toute atteinte aux biens ou aux personnes commise pour le compte d'une entité étrangère : la peine plancher est alors fixée à six ans de prison, et peut atteindre la perpétuité pour les infractions les plus graves. Reste que ce dispositif suppose, en amont, d'identifier juridiquement un responsable - ce que l'enquête de Viginum n'a, à ce jour, pas permis de faire pour l'opération visant LFI.

La présidentielle de 2027, déjà dans tous les esprits

Après avoir été alertée par Viginum, La France insoumise a publiquement anticipé la suite. "Nous nous attendons à ce que l'élection à venir soit le théâtre d'attaques de ce type", a fait savoir le parti dans un communiqué, ajoutant que "les développements technologiques vont probablement démultiplier ce risque".

Le gouvernement, de son côté, avait anticipé cette échéance dès le 16 avril 2026 : devant des maires réunis à l'Élysée, Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi destiné à mieux protéger les scrutins français contre les ingérences étrangères, avec un encadrement spécifique de l'achat de visibilité en ligne pendant les campagnes électorales, un renforcement des moyens de Viginum et une coordination accrue au niveau européen, dans le prolongement du règlement européen sur les services numériques (DSA), qui impose déjà aux grandes plateformes de limiter les risques systémiques pesant sur le débat public.

Ce que l'on ne sait toujours pas

Certaines questions restent, à ce stade, sans réponse publique, et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Ni Viginum ni Reuters n'ont publié de données précises sur l'ampleur réelle de la diffusion - nombre de vues, d'interactions ou zones géographiques touchées - au-delà du qualificatif "limité" employé par le service français. Aucune information n'a non plus été rendue publique sur la manière dont les plateformes X, Meta ou TikTok ont traité les comptes identifiés comme liés à cette opération, ni sur d'éventuelles suites judiciaires ouvertes à ce jour par les parquets de Marseille et de Toulouse, tous deux restés silencieux sur le sujet. Enfin, aucun élément vérifiable ne permet, en l'état, d'établir la structure actionnariale de BlackCore ni ses éventuels clients antérieurs - la société ayant, de fait, disparu de la toile au moment même où les questions se sont faites les plus précises.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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