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« J’ai tellement bataillé que quand ça arrive, on a du mal à y croire »

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« J’ai tellement bataillé que quand ça arrive, on a du mal à y croire »

Trente-deux ans après le massacre de Thorigné-sur-Dué, la Cour de révision annule la condamnation à perpétuité de Dany Leprince et ordonne un nouveau procès Il avait 37 ans le soir où sa vie a basculé. Il en a 69 ce jeudi 2 juillet 2026, au matin où la Cour de révision a effacé d'un arrêt ce que la justice lui avait infligé trente ans plus tôt : une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité pour le massacre de quatre membres de sa propre famille. Une décision rarissime, survenue seulement à une treizième reprise depuis 1945.

Par la Rédaction

Il y a des matins qui ressemblent à des résurrections. Le visage soulagé, Dany Leprince tend les bras vers le ciel en compagnie de ses avocats, ce jeudi 2 juillet 2026 dans la matinée, au moment où il apprend que son affaire allait être rejugée. Dehors, les caméras se pressent. L'homme qui sort de la salle d'audience est hésitant, les yeux brillants. Il serre dans ses bras sa femme Anie, les larmes aux yeux.

"C'est difficile. C'était ce matin, donc il y a quelques heures. Mais oui, soulagé. Vous savez, j'ai tellement bataillé que quand ça arrive, on a du mal à y croire", partage-t-il.

Le pavillon de l'horreur

Le lundi 5 septembre 1994, à Thorigné-sur-Dué dans la Sarthe, les employés de l'entreprise de carrosserie de Christian Leprince s'inquiètent de ne pas le voir arriver. Ils se rendent à son domicile et découvrent les cadavres de Christian, de sa femme Brigitte et de deux de leurs enfants, Sandra, dix ans, et Audrey, six ans.

Dans la maison de cette commune de 1 600 habitants, quatre corps gisent dans une mare de sang, avec de multiples plaies. Les victimes ont été massacrées à coups de feuilles de boucher, un couteau servant à débiter de gros morceaux de viande.

Seule Solène, âgée de deux ans au moment des faits, est rescapée de ce drame. Très vite, les soupçons pèsent sur des membres de la famille, car aucune trace d'effraction n'est observée sur les lieux.

Le frère de Christian, Dany Leprince, habitait la maison d'en face. Cinq personnes sont placées en garde à vue : les parents de Christian, Robert et Renée, ses frères Alain et Dany, et l'épouse de ce dernier, Martine. Martine et la fille qu'elle a eue avec Dany l'accusent aussitôt.

La mécanique des aveux

Ce qui suit est une scène que Dany Leprince a répétée des milliers de fois dans sa tête, comme on tourne un cauchemar en boucle. Après 46 heures de garde à vue, acculé par les gendarmes, il reconnaît en partie les faits. "Je viens de perdre quatre membres de ma famille. Je suis très abattu. Et quand, vers la fin de la garde à vue, il faut absolument trouver quelqu'un et ils sont venus me dire que ma femme m'a vu courir après mon frère avec une feuille de boucher. Et après, c'est ma fille qui a pleuré et c'est là que j'ai avoué", se rappelle-t-il.

Mais cet aveu est un mensonge fabriqué dans l'épuisement. Les aveux partiels lui ont été extorqués, dit-il, après cinq jours sans dormir. "Les gendarmes étaient pressés, il fallait un coupable à tout prix." Ils font pleurer une femme dans une salle adjacente en lui disant que c'est sa fille. Sauf que sa fille était entendue à quarante kilomètres de là. "C'était une femme gendarme qui était l'auteure des cris." Et c'est à ce moment-là qu'il répète les dires de l'enquêteur : que son ex-femme l'aurait vu courir après son frère avec une feuille de boucher.

Martine Compain, l'épouse de Dany Leprince, accuse son mari d'avoir commis le quadruple meurtre, tout comme leur fille aînée de quinze ans, Célia. Dany Leprince reconnaît partiellement les faits quatre jours plus tard, le 9 septembre 1994, et avoue peu avant la fin de sa garde à vue : "J'ai frappé mon frère à plusieurs reprises." Il est mis en examen pour homicides volontaires avec circonstances aggravantes et incarcéré.

Le « boucher de la Sarthe » - une étiquette collée au fer rouge

Après des aveux partiels, il est finalement condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il purge une peine assortie d'une période de sûreté de vingt-deux ans. Le surnom que lui colle la presse est brutal, définitif - "Le Boucher de la Sarthe" - forgé à partir de son métier à l'abattoir et de la nature de l'arme supposée.

Derrière les murs, cependant, la certitude ne tient pas. "Quand j'ai entendu le verdict, j'ai dit que c'est à partir de maintenant que le combat commence. J'ai toujours pensé que j'allais sortir avant l'heure, mais je ne savais pas quand. Et je n'ai jamais renoncé", affirme-t-il.

Les fissures dans le béton du dossier

Le combat prend des décennies. En 2010, la Cour de révision ordonne une suspension de peine et une libération provisoire pour l'intéressé à compter du 8 juillet. Le rejet de la demande de révision le 6 avril 2011 le renvoie en prison, avant qu'il ne bénéficie d'une libération conditionnelle en octobre 2012.

Le 1er mars 2021, après un travail de plus de quinze mois, les avocats de Dany Leprince déposent une nouvelle requête en révision. Cette fois, le dossier est autre. Les brèches sont profondes.

Une reconstitution réalisée en 2023 sur les lieux du crime prouve que Célia Leprince, l'une des filles de Dany, ne peut pas avoir vu son père frapper son frère depuis l'endroit où elle le déclarait, compte tenu de la configuration des lieux.

Puis survient ce qui ressemble à un coup de tonnerre silencieux. À l'été 2025, la présence "probable" de l'ADN d'Audrey, la plus jeune victime du quadruple meurtre, est identifiée sur un couteau saisi dans un tiroir de la buanderie de Martine Compain. Cet élément remet en question sa version. La justice confirme néanmoins, à l'automne, son refus de la mettre en examen.

La petite Solène, trente ans plus tard

Pour prendre cette décision rare, la Cour de révision a d'abord retenu le témoignage de Solène Leprince, la seule rescapée du massacre survenu lorsqu'elle avait deux ans. Devenue adulte, cette femme indique n'avoir aucun souvenir du drame, tandis qu'à l'époque de la procédure ses déclarations et comportements d'enfant donnaient à penser aux enquêteurs qu'elle aurait vu Dany Leprince en train de commettre le quadruple meurtre.

Solène Leprince, lors de l'audience du 7 mai 2026, a dit "refuser d'être un témoin clé" et n'avoir "aucun souvenir de cette nuit-là".

Elle a aussi posé les questions qui hantent la famille depuis trois décennies. "Pourquoi ne pas avoir élargi les recherches au-delà du cercle familial ? Pourquoi Martine Compain et Célia Leprince n'ont jamais été mises en cause ?", interrogeait-elle.

La Cour de révision a ensuite pointé les "pertes de mémoire alléguées" de Martine Compain sur le déroulé exact de la soirée fatale. Selon une expertise réalisée dans le cadre de la précédente requête en révision, elle ne présente pas de problèmes de mémoire et ces absences pourraient s'avérer être une "simulation". "Ce second élément nouveau peut laisser à penser que Martine Compain s'est volontairement abstenue d'apporter un éclairage complet sur le déroulement de la soirée", a souligné le juge Nicolas Bonnal.

Le verdict du 2 juillet - une décision rarissime

Les révisions de condamnations criminelles restent exceptionnelles en France. Le Monde rappelait en janvier 2025 que, sur 3 172 décisions rendues par la commission de révision entre 1990 et 2014, 85 affaires seulement avaient été renvoyées devant la cour, qui avait prononcé 52 annulations.

Ce matin du 2 juillet, l'histoire s'est écrite dans ce format étroit. C'est une victoire inespérée pour Dany Leprince après des années de combat judiciaire - la Cour de révision vient d'annuler sa condamnation à la prison à perpétuité.

"C'est extraordinaire de parvenir à obtenir cette révision, je remercie la cour et je remercie mes avocats", dit-il face à un parterre de caméras, avant d'adresser "une pensée" à sa famille.

Il ajoute, les yeux qui se noient : "C'est une victoire, c'est extraordinaire de parvenir à obtenir cette révision. J'aimerais aussi avoir une pensée pour ma famille disparue. Pour mon frère, ma belle-sœur et mes deux nièces, Sandra et Audrey, également mes parents qui ne sont plus là. Et évidemment je pense à Solène." Son avocat, Me Olivier Morice, n'a pas mâché ses mots. "Aujourd'hui il n'y a plus de 'Boucher de la Sarthe', il demeure M. Leprince, présumé innocent. Ce que nous obtiendrons devant la cour d'assises, c'est l'acquittement de Dany Leprince", a-t-il déclaré en saluant "une grande victoire et une décision historique".

Du côté de l'ex-épouse, la réaction est tout autre. "Je suis brisée d'avoir perdu mes parents et mes sœurs, mais aussi en colère qu'il reste des zones d'ombre aujourd'hui", avait déclaré Solène à la Cour. Les avocats de Martine Compain ont réagi en dénonçant "le processus visant à créer une insécurité juridique et un harcèlement médiatique plus de trente ans après les faits".

Maître Morice précise que l'affaire sera rejugée "par une cour d'assises, celle du Maine-et-Loire". Il espère un nouveau procès d'ici 2027, au plus tard 2028.

À Thorigné-sur-Dué, village de 1 600 âmes où tout a commencé par un lundi matin sans retour, les habitants sont partagés entre soulagement et fatigue. Trente-deux ans de bruit, de doutes et de procédures pour en arriver là - à un homme de 69 ans qui lève les bras vers un ciel de juillet et n'arrive toujours pas à y croire.

« Quand j'ai entendu le verdict, j'ai dit que c'est à partir de maintenant que le combat commence. Et je n'ai jamais renoncé. »

Dany Leprince, 2 juillet 2026

L'affaire en cinq dates clés

5 septembre 1994 - quadruple meurtre à Thorigné-sur-Dué, Sarthe

1997 - condamnation de Dany Leprince à la réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté

2012 - libération conditionnelle après 18 ans de détention

Été 2025 - découverte d'un couteau dans la buanderie de Martine Compain, avec traces d'ADN "très probables" de la victime Audrey 2 juillet 2026 - la Cour de révision annule la condamnation et ordonne un nouveau procès devant la cour d'assises du Maine-et-Loire

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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