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Les Loups-Garous de Besançon : Une Histoire Vraie Sans Réponse

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Les Loups-Garous de Besançon : Une Histoire Vraie Sans Réponse

Decembre 1521. Deux hommes comparaissent devant l'inquisiteur. Leurs aveux glacent le sang du tribunal. Cinq enfants devorees. Un pacte avec le diable. Une pommade qui transforme. Et la question que personne n'a jamais tranchee : etaient-ils des monstres - ou des malades ? Il y a 504 ans, la ville de Besancon fut le theatre du seul proces au monde ou des hommes furent condamnes a mort pour s'etre mues en loups. Ce n'est pas une legende medievale vague. Ce sont des archives. Des aveux retranscrits mot pour mot. Des noms, des dates, des lieux. Et une scene finale sur la place publique dont le souvenir, grave dans la memoire collective de la Franche-Comte, n'a jamais tout a fait disparu.

L'orage qui a tout declenche

Il faut remonter a l'hiver 1502. Pas a Besancon, mais a Poligny - une petite ville du diocese de Besancon, a quelques lieues vers le Jura. Ce jour-la, c'est le jour du marche du Nouvel An. Les paysans sont sortis, les rues bruissent d'activite, les animaux sont menees dans les chemins.

Soudain, le ciel bascule.

Une tempete d'une violence rare s'abat sur la region. Les troupeaux s'eparpillent dans toutes les directions. Un berger, Pierre Burgot - surnomme le Grand Pierre, homme de stature imposante - court apres ses moutons affoles, les cherche dans les champs, les appelle, en vain. La panique le gagne. Perdre son troupeau, au XVIe siecle, c'est perdre son gagne-pain, sa survie, tout.

C'est a ce moment que trois cavaliers vetis de noir surgissent sur le chemin.

Le dernier s'arrete. Il questionne Pierre. Entend son desespoir. Et lui fait une proposition.

“Je suis serviteur du Grand Diable de l'Enfer. Mais ne crains rien.” Le Cavalier Noir, tel que rapporte par Pierre Burgot lors de ses aveux - decembre 1521 Le cavalier promet a Pierre de retrouver son troupeau. De lui assurer la protection de ses betes. De lui faire obtenir des largesses de son maitre. En echange, une seule chose : se donner a lui. Renoncer a Dieu, a la Vierge, aux saints, a son bapteme.

Pierre, eperdu, accepte. Il se jette a genoux. Il nomme Satan son maitre. Il baise la main du cavalier - qu'il decrit comme 'noire, froide, comme morte'.

Les moutons reparurent. Jamais plus un loup ne s'en approcha.

Huit ans de silence

Pendant huit ou neuf ans, il ne se passa rien. Pierre honorait son pacte en ne recitant pas son Credo, en refusant l'eau benite lors des ceremonies. Il vivait. Il elevait ses betes. La vie reprit son cours normal - ou presque.

Puis il recommenca a aller a l'Eglise. Il recita son Credo. Il crut pouvoir tout oublier.

C'etait sans compter Michel Verdung.

Un jour, ce voisin se presente a Pierre. Il lui revele qu'il est, lui aussi, au service du diable. Et qu'il a ete charge de ramener Pierre dans le rang. Le prochain sabbat est fixe. Le lieu : les abords de Chastel-Charlon, dans les bois a la lisiere de la ville.

Pierre ne peut pas refuser. Il n'a jamais pu.

La ceremonie. La pommade. La transformation.

La nuit du sabbat. Les deux hommes se retrouvent dans la foret. D'autres sont deja la - des silhouettes que Pierre ne reconnait pas.

Des chandelles vertes sont allumees. Elles brulent avec une flamme bleue, etrange, presque irreelle. On danse. On chante des louanges a Lucifer.

Puis vient le moment central.

Ils se deshabillent. Entierement. Verdung sort un pot. Il enduit Pierre d'une pommade - une graisse d'odeur indescriptible. Il s'en oint lui-meme.

“Je me vis alors avec quatre pattes et le poil d'un loup. J'etais d'abord quelque peu horrifie. Mais je trouvai que je pouvais voyager avec la rapidite du vent.” Pierre Burgot - aveux retranscrits par l'inquisiteur, decembre 1521 La transformation est immediate. Les deux hommes courent dans la nuit. Burgot note une chose etrange qu'il insiste a preciser : a la difference des autres sorciers dont on lui a parle, lui ne ressent aucune fatigue apres ces courses nocturnes.

Il note egalement une autre difference : pour se transformer, il doit etre nu. Verdung, lui, peut le faire avec ses habits.

Personne n'a jamais pu expliquer cette distinction.

Les crimes - ce que les archives ont conserve

Les aveux de Pierre Burgot et de Michel Verdung sont extraordinairement precis. Ils donnent les circonstances, les lieux, les ages des victimes. Le temps, le lieu, les details physiques. Ce niveau de precision a convaincu les juges. Il devrait aussi nous interroger.

Victime 1 Un garcon de six ou sept ans. Burgot se jette sur lui sous sa forme de loup, avec ses pattes et ses dents. Les cris de l'enfant sont si violents que les paysans accourent. Burgot est force de battre en retraite.

Victime 2 Une jeune femme cueillant des pois dans un jardin. Verdung la tue. Ils la devorent ensemble. La chair, dit Verdung, lui parut delicieuse. Burgot, lui, la trouva repugnante - au debut.

Victimes 3-6 Quatre petites paysannes. Tuees et mangees. Les accuses donnent avec precision le temps, le lieu et l'age de chaque enfant.

Victime 7 Une fillette de quatre ans. Ils ne laissent qu'un bras. Verdung boit son sang a meme la veine du cou ouverte d'un coup de dents.

Victime 8 Une fille de neuf ans, en train de desherber son jardin. Pierre l'attaque sous sa forme humaine cette fois.

Les juges ecoutent. Prennent note. Interrogent les deux hommes separement. Les confrontent.

Leurs temoignages se contredisent parfois. Sur plusieurs points importants, leurs recits divergent. Aucun corps n'est presente au tribunal. Aucune preuve materielle n'est versee au dossier.

Seuls les aveux. Rien que les aveux.

Le proces - decembre 1521, Besancon

L'inquisiteur Jean Bois preside. Autour de lui : un docteur en theologie, le prieur des freres precheurs de Poligny, et l'inquisiteur general du diocese de Besancon. La salle est froide. Les deux hommes comparaissent enchaines.

Pierre Burgot parle en premier. Il ne retient rien. Il confesse tout - le cavalier noir, la pommade, les courses nocturnes, les meurtres. Il semble presque soulagee de parler. Il court, dit un temoin contemporain, 'au-devant de la mort avec une sorte d'empressement'.

Michel Verdung confirme tout. Sauf les points ou il contredit Pierre.

La sentence tombe : bruler vifs.

“Ils furent condamnes a etre brules vifs. Un tableau les representant fut suspendu dans l'eglise de Poligny. Sur ce tableau, chaque loup avait la patte droite singulierement armee d'un couteau de cuisine.” Archives du diocese - rapporte par plusieurs chroniqueurs du XVIe siecle Ce detail du couteau reste inexplique. Pourquoi un couteau de cuisine ? Pas une griffe, pas une dent - un couteau. Comme si le peintre avait voulu rappeler que derriere le loup, il y avait toujours un homme.

Cinquante ans plus tard - le dernier loup-garou de France

L'histoire ne s'arrete pas en 1521. Cinquante ans plus tard, a quelques kilometres de Besancon, des cadavres mutiles commencent a joncher les chemins forestiers. Les villageois s'alarment. On parle d'un loup. Ou de quelque chose qui lui ressemble.

Un marginal est arrete. Il s'appelle Gilles Garnier. Solitaire, etrange, vivant en ermite dans les bois. Les temoignages s'accumulent contre lui. En janvier 1574, il est condamne a mort.

C'est le dernier homme en France a etre execute pour cause de lycanthropie.

Apres lui, les tribunaux commencent a traiter les lycanthropes comme des malades mentaux - et non plus comme des hommes en pacte avec le diable. La jurisprudence bascule. L'ere des proces de loups-garous se ferme.

Besancon et sa region en auront connu les deux extremes : le debut en 1521, la fin en 1574.

Ce que la science dit - et ce qu'elle ne peut pas expliquer

Les historiens modernes et les psychiatres ont etudie ces cas avec attention. Plusieurs hypotheses ont ete formulees.

La premiere et la plus probable : la pommade. Cette graisse avec laquelle les deux hommes s'enduisaient avant de 'se transformer'. Les recherches ethnobotaniques du XXe siecle ont identifie des preparations hallucinogenes utilisees en Europe medievale - melanges de belladone, de datura, d'aconit. Absorbees par la peau, ces substances provoquent des hallucinations intenses, une sensation de metamorphose corporelle, la conviction absolue d'etre devenu un animal.

La deuxieme : la maladie. La lycanthropie clinique est une pathologie psychiatrique documentee - rare mais reelle. Le patient est convaincu de se transformer en animal. Il adopte le comportement de la bete. Il peut commettre des violences dans cet etat dissociatif.

La troisieme : la torture. Les aveux du XVIe siecle etaient souvent extraits sous contrainte physique extreme. Ce que les hommes avouaient n'etait pas forcement ce qu'ils avaient fait - mais ce que les juges voulaient entendre.

“Il est tres vraisemblable que Burgot et Michel Verdung furent des loups-garous reveurs et qu'ils ne tuerent, en depit de leurs aveux, ni jeune garcon ni jeune fille. La procedure ne mentionne aucun corps de delit.”

Georges Dumas, psychiatre - 'Les Loups-Garous', 1907

Mais cette hypothese confortable se heurte a un probleme : les aveux de Burgot et Verdung sont extraordinairement precis. Trop precis. Les lieux, les heures, les ages, les circonstances. Des hommes tortures jusqu'a la confession inventent des details vagues. Ces deux-la donnaient des coordonnees.

Peut-etre etaient-ils vraiment des tueurs. Peut-etre utilisaient-ils la pommade hallucinogene pour se dissocier de leurs propres actes - se persuadant qu'ils etaient des loups quand ils commettaient leurs crimes. Peut-etre les deux a la fois.

La verite est que nous ne saurons jamais. Les corps des victimes - s'ils ont jamais existe - ont depuis longtemps disparu. Il ne reste que les mots de deux hommes qui ont couru au-devant du bucher.

Besancon n'a pas oublie

Aujourd'hui, la ville de Besancon accueille des visites guidees intitulees 'Enigmes et mysteres au fil des rues'. On y raconte cette histoire. On passe peut-etre devant l'endroit ou le bucher s'est allume il y a cinq siecles.

Les noms de Pierre Burgot et Michel Verdung sont restes dans les archives. Dans les encyclopedies du paranormal. Dans les etudes universitaires sur la lycanthropie judiciaire.

Ce qui s'est passe a Besancon en 1521 n'est pas une legende. Ce n'est pas non plus une certitude. C'est quelque chose de plus rare et de plus troublant : une histoire vraie dont on ne connait pas la fin.

“Le loup-garou de fait est un anormal par nature et un sorcier par accident. C'est un impulsif, un fou, un monomane qui colore sa folie des idees du temps - et rien de plus.”

Georges Dumas, 1907 - mais la question reste ouverte

Ou peut-etre que non. Peut-etre que deux hommes, une nuit de 1502, ont croise quelque chose dans une tempete. Quelque chose de froid. Quelque chose de noir. Quelque chose qui leur a tendu une main comme morte.

Et qu'ils ont dit oui.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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