L’ennemi utile : comment les regimes arabes ont transforme Israel en instrument de gouvernance
De Bagdad au Caire, d'Alger a Doha, l'hostilite envers Israel a longtemps servi de paravent aux crises interieures. Enquete sur une instrumentalisation systematique, ses mecanismes, ses victimes - et ses premieres fissures.
Sur un podium imaginaire de la politique arabe contemporaine, il existe une question que l'on ne pose jamais dans les ecoles, les mosquees ou les salles de redaction : et si l'hostilite a Israel avait autant servi les dirigeants arabes qu'elle a nui aux Arabes eux-memes ? Cette enquete tente de la poser - en s'appuyant sur des chercheurs, des anciens diplomates et des journalistes qui, du Liban a la Tunisie, de Paris a Bagdad, ont eu le courage de la formuler.
Le Caire, novembre 2011. Sur la place Tahrir, les manifestants scandaient les slogans de leur misere : corruption, chomage, trente annees de pouvoir sans partage. A quelques kilometres de la, sur les ecrans de la television d'Etat, les presentateurs parlaient d'autre chose : d'Israel, de Gaza, de solidarite arabe. Ce decalage - la rue qui crie sa detresse quotidienne, les medias d'Etat qui pointent vers l'ennemi d'ailleurs - n'est pas une anomalie. Pour des generations d'intellectuels arabes dissidents et de chercheurs independants, c'est un systeme. Le systeme que cette enquete tente de documenter.
Le mensonge confortable
L'hostilite envers Israel n'est pas nee du neant. Elle a des racines historiques reelles et des fondements humanitaires que personne ne peut nier : la question palestinienne, depuis 1948, est une blessure authentique inscrite dans la memoire collective de la region. Mais quelque chose d'autre s'est grefe sur cette realite : un usage strategique, systematique, de ce grief legitime comme outil de gouvernance. Pendant des decennies, des regimes aux ideologies pourtant opposees - nationalisme baasiste, monarchies petrolieres, republiques militaires - ont partage cette meme pratique : faire regarder leurs populations vers l'exterieur pour qu'elles ne regardent pas vers l'interieur.
Les resultats de cette politique sont lisibles dans les bilans de la region. Pendant que l'attention collective etait mobilisee sur le conflit avec Israel, les crises interieures s'approfondissaient. La Syrie et le Yemen sont entres dans des guerres civiles devastatrices. L'Irak a connu l'effondrement de l'Etat. L'Egypte, l'Algerie et la Libye ont maintenu des systemes politiques parmi les plus fermes du monde. La correlation n'est pas une coïncidence - c'est une architecture.
Ce que l'ecole n'enseigne pas, ce que la mosquee complete
Pour l'analyste et journaliste irakien Sufyan Al-Samarrai, l'appareil de conditionnement mental a deux piliers centraux : l'ecole et la mosquee. "On peut placer l'ecole et la mosquee comme fondement de l'education, dit-il dans un entretien exclusif. Quant a l'education familiale, elle n'est qu'une reaction, ni plus ni moins." Ce que cette education produit, a ses yeux, c'est la "legitimation de la pensee hostile aux Juifs par le biais du droit" - un droit qui emprunte lui-meme sa validation au texte religieux tel qu'il a ete interprete dans des epoques specifiques de l'histoire islamique.
Al-Samarrai insiste sur un point rarement formule aussi directement : "Le droit propre a l'Etat a soumis la societe a la legitimation de la pensee hostile, et ce droit emprunte sa validite a un texte religieux qui a ete interprete dans des epoques non arabes - comme l'ere abbasside - tandis que la coexistence qui existait dans l'ere omeyyade, arabe elle, a ete laissee de cote. Parce que le droit est infiltre par des courants juridiques qui favorisent une epoque plutot qu'une autre." Ce diagnostic pointe vers quelque chose de structural : l'opposition a Israel n'est pas seulement politique ou nationaliste - elle a ete theologique par construction.
"L'ecole et la mosquee ont ete les instruments premiers de cette education. Ce n'est pas la famille qui a fabrique ce rapport - c'est la societe organisee par l'Etat." - Sufyan Al-Samarrai, journaliste irakien
L'arabe sous tutelle de son propre inconscient collectif
Le Dr. Edi Cohen, orientaliste israelien et chercheur a l'Universite hebraique de Jerusalem, a consacre une partie de ses travaux a la facon dont les regimes arabes - qu'il qualifie de "dictatoriales" - ont facon un inconscient collectif a leur usage. Selon lui, le mecanisme reposait sur une equation simple : "On faisait croire a l'esprit arabe que la stabilite - qui n'existait d'ailleurs pas dans les Etats arabes - signifiait affaiblir l'armee, et que tout trouble interieur pourrait affaiblir cette meme armee supposee combattre Israel." La menace exterieure devenait ainsi la justification de toute repression interieure.
Dans un entretien accorde a Haaretz, Cohen a etendu cette analyse a l'histoire longue : "Les peuples arabes, qu'ils aient vecu sous l'Empire ottoman, sous la colonisation occidentale ou sous les regimes actuels - que ces derniers ont d'ailleurs contribue a installer et a maintenir -, ont ete empeches, tout au long de cette longue periode, du droit de penser par eux-memes. On leur a refuse les libertes fondamentales, la liberte d'expression, et tout pouvoir de decision politique reel. Et chaque dictateur qui arrive dans cette region facon l'inconscient collectif selon ses besoins." Cohen va jusqu'a decrire la mecanique de l'ecran mediatique. Il evoque l'exemple de l'Egypte de Moubarak : "En 2011, leurs medias ne se concentraient pas sur les questions locales et les nombreux problemes chroniques dont souffrait le peuple egyptien. Tous leurs medias attaquaient Israel jour et nuit. Et tout cela servait a enfermer l'esprit collectif dans un seul probleme : Israel. Ces peuples etaient supposes etre preoccupes par la Palestine, comme s'ils n'avaient pas d'autres problemes."
"On a place l'esprit collectif face a une seule question marginale pour que le peuple detourne les yeux des problemes interieurs plus graves et plus importants, et pour empecher les revolutions ou les renversements." - Dr. Edi Cohen, chercheur, Universite hebraique de Jerusalem
Bourguiba avait raison, et personne ne l'ecoutait
C'est un paradoxe que l'ancien ambassadeur et analyste politique tunisien Elyes Kasri rappelle regulierement dans ses ecrits et ses interventions : l'un des premiers dirigeants arabes a pointer le caractere contre-productif de l'exuberance belliciste etait aussi l'un des plus marginalises pour l'avoir dit. Habib Bourguiba, president de la Tunisie de 1957 a 1987, avait prononce en 1965, dans un discours a Jericho, des paroles que la Ligue arabe et les gouvernements de la region ont choisies d'ignorer : il conseillait a la direction palestinienne d'accepter la legalite internationale et d'adopter une politique de negociation progressive.
"L'opinion publique arabe n'a pas cesse d'osciller entre des episodes d'exuberance jusqu'au-boutiste et des crises d'abattement et de defaitisme", analyse Kasri dans une contribution publiee dans L'Economiste Maghrebin. Il rappelle la formule de Bourguiba lui-meme, selon laquelle "l'emotivite et les instincts primaires des Arabes sont les meilleurs allies d'Israel, et que le sang froid et la raison sont ses ennemis les plus redoutables". Cette lucidite-la, au milieu des annees 1960, etait presque subversive.
Kasri tire de l'histoire une lecon que l'analyse contemporaine confirme : "L'experience a montre qu'appeler a la liberation de toute la Palestine, en rejetant implicitement le plan de partage onusien de 1947 et les differentes initiatives de paix, a ete le meilleur moyen de renforcer Israel, qui voit sa survie en jeu, en resserrant ses rangs a l'interieur et en s'assurant le soutien inconditionnel de l'Occident." Plus encore : il note que l'instrumentalisation de la cause palestinienne par certains regimes "a contribue a l'ascension de l'extreme droite israelienne", produisant exactement l'effet inverse de celui qu'elle pretendait combattre.
"La diplomatie de Bourguiba avait donne la preuve incontestable que l'emotivite et les instincts primaires des Arabes sont les meilleurs allies d'Israel, et que le sang froid et la raison sont ses ennemis les plus redoutables." - Elyes Kasri, ancien ambassadeur tunisien, analyste politique
La fabrique du ressentiment
Le journaliste et essayiste libanais Hazem Saghieh, longtemps redacteur en chef du supplement politique du quotidien Al-Hayat, a consacre plusieurs decennies a analyser les fondements culturels et ideologiques de ce que l'on pourrait appeler l'"arabisme de la plainte". Dans son ouvrage Perpetual Collapse : The Historical Context of Uprisings in the Arab Middle East, il remonte aux racines structurelles de cette disposition. Et dans une chronique publiee dans L'Orient-Le Jour, il pose un diagnostic brutal : "Maudire l'Occident est un sport national arabe pratique quotidiennement par des millions de personnes." Ce que Saghieh identifie n'est pas simplement une hostilite politique construite - c'est un mode d'existence. "Bien que partiellement justifiee", la ressource du ressentiment "atteint le plus souvent des niveaux deleteres, dont l'un des effets les plus pernicieux est l'enfermement dans une logique du ressentiment". Cette logique, selon lui, finit par devenir autodestructrice : les populations arabes, mobilisees en permanence contre un ennemi exterieur, perdent la capacite de regarder leurs propres societes avec le regard critique qui serait necessaire a leur transformation.
Saghieh distingue les griefs historiques reels - colonisation, soutien occidental aux regimes autoritaires, question palestinienne - de leur instrumentalisation systematique. Ce sont deux registres differents : l'un releve du fait historique, l'autre de la manipulation politique. Confondre les deux, c'est, selon lui, condamner les peuples arabes a rester prisonniers d'une narration que leurs dirigeants ont precisement con?u pour les maintenir sous tutelle.
L'Etat devenu l'ennemi de la societe
A la fin des annees 1970, alors que Hafez al-Assad consolidait son emprise sur la Syrie, un universitaire syrien installe a Paris publiait un texte qui allait le rendre celebre et lui fermer definitivement les portes de son pays. Burhan Ghalioun, professeur de sociologie a la Sorbonne - Paris III, y affirmait une these qui scandalisait autant qu'elle eclairait : "L'Etat est devenu l'ennemi de la societe dans le monde arabe." Ce Manifeste pour la democratie, redige dans la tradition des Lumieres europeennes, posait une question simple : si l'Etat est cense representer la societe, comment expliquer qu'il l'ecrase avec autant de methode ?
La reponse de Ghalioun tenait en une structure : les regimes arabes avaient construit leur legitimite non sur le consentement de leurs populations, mais sur la promesse de defendre ces populations contre une menace exterieure. La confrontation avec Israel, les guerres successives, le discours de la resistance permanente - tout cela servait a justifier l'etat d'exception perpetuel, la suspension des libertes, l'etouffement de l'opposition. La "necessite historique" de la democratie, dont Ghalioun faisait son argument central, etait precisement ce que cette architecture rendait impossible.
Un demi-siecle plus tard, le diagnostic de Ghalioun n'a pas vieilli. "Les populations du Levant savent que les regimes syrien, irakien et le Hezbollah soutenu par l'Iran ont commis des crimes qui n'ont rien a envier a ceux d'Israel", ecrit un observateur de la region dans L'Orient-Le Jour. "Leur rapport au conflit israelo-arabe a evolue." C'est peut-etre la forme la plus profonde de changement en cours : les peuples arabes, a travers les guerres civiles et les revolutions avortees, ont appris a distinguer la cause de ses exploiteurs.
La Palestine entre realite et instrumentalisation
Aucune analyse honnete de ce sujet ne peut faire l'economie d'un point : la cause palestinienne n'est pas une fabrication. Elle a des fondements historiques et humanitaires incontestables. La Nakba de 1948, l'occupation des territoires depuis 1967, l'expansion continue des colonies, les conditions de vie a Gaza et en Cisjordanie - autant de realites documentees qui alimentent un sentiment de solidarite genuinement ressenti par des millions de personnes dans le monde arabe et au-dela.
Le journaliste syrien temoin de la guerre civile dans son pays, que cite L'Orient-Le Jour, formule la distinction essentielle : "La Palestine est la representation du fosse qui separe le Nord du Sud. La colonisation, l'impunite et l'indifference face a l'injustice quotidienne frappant les Palestiniens cristallisent le ressentiment des populations du Sud." Ce ressentiment-la est reel. Il n'est pas fabrique par les regimes - il leur preexiste. Ce que les regimes ont fait, c'est le capter, l'amplifier, le diriger, et surtout l'instrumentaliser pour faire obstacle a leur propre accountability.
La nuance est decisive : critiquer l'usage politique que les regimes arabes font de la question palestinienne n'est pas nier la legitimite de cette question. C'est au contraire l'un des arguments les plus puissants pour la defendre : tant que la cause palestinienne servira a couvrir la faillite des Etats arabes, elle sera condamnee a etre combattue sans etre reellement soutenue. Elyes Kasri le dit explicitement : cette instrumentalisation a "delegitime progressivement la cause palestinienne sur la scene diplomatique" - produisant, la encore, l'effet exactement inverse de l'intention affichee.
"L'exploitation de la cause palestinienne par certains regimes a contribue a l'ascension de l'extreme droite israelienne, tout en delegitimant progressivement la cause palestinienne elle-meme sur la scene diplomatique." - Elyes Kasri, analyste politique
Le miroir brise des accords d'Abraham
En 2007, l'ancien Emir du Qatar, Hamad ben Khalifa Al-Thani, recevait Shimon Peres pour une visite officielle. Au meme moment, la chaine Al-Jazeera - emanation de l'Etat qatari - multipliait les attaques contre Israel. Peres, selon ce que rapporte le Dr. Cohen, a interpelle directement son hote : "Nos relations sont bonnes. Pourquoi cet ennemi dans les medias ?" La reponse de l'Emir : "Liberte d'expression." Peres a souri. Il savait - comme tout observateur - que le monde arabe n'offre pas de liberte d'expression a quiconque s'aviserait de critiquer un regime. La contradiction ne demandait pas d'explication : elle etait le systeme lui-meme.
Les accords d'Abraham de 2020 - normalisation des relations entre Israel, les Emirats arabes unis et Bahrein, puis le Maroc et le Soudan - ont rompu quelque chose. Ils ont rendu visible ce qui etait tacite : des decennies de cooperation en coulisses entre certains Etats arabes et Israel, conduites sous couvert d'une hostilite publique destinee aux opinions nationales. Benyamin Netanyahu lui-meme avait dit, quelques annees plus tot, que "les pays arabes de la region ne voient plus Israel comme un ennemi mais, de plus en plus, comme un allie". Ces mots n'etaient pas destines a etre entendus par les peuples arabes. Ils l'ont ete quand meme.
Ce que cette rupture revele, c'est la profondeur du fosse entre les discours officiels arabes et les realites operationnelles de leurs dirigeants. Les regimes qui mobilisaient leurs populations contre Israel negociaient en parallele des contrats d'armement, des accords energetiques et des cooperations securitaires. La double comptabilite de l'hostilite performative et de la normalisation de fait fonctionnait, selon Cohen, comme une machine a abrutir : faire croire au peuple qu'Israel est l'ennemi absolu pendant que l'on fait des affaires avec lui.
Les enfants de la question interdite
Il se passe quelque chose dans la generation arabe nee avec les reseaux sociaux. Des jeunes Saoudiens, Emiratis, Egyptiens, Marocains posent publiquement des questions que leurs parents n'auraient pas pu formuler sans risquer l'emprisonnement. Des videos en arabe circulent sur des plateformes non controlees par les Etats, ou des voix - anonymes ou non - comparent les droits des citoyens arabes en Israel avec ceux des citoyens dans leurs propres pays. Certaines de ces videos accumulent des millions de vues.
Cohen pointe ce phenomene comme l'un des elements les plus significatifs de la periode actuelle : "Toute tentative de liberer l'esprit collectif arabe pour qu'il comprenne la nouvelle realite mondiale, et le fait que les Arabes en Israel ont plus de droits que les Arabes dans les Etats arabes, sera attaquee par les medias qui programment cet esprit collectif, traitant ce penseur eclaire d'agent sioniste et l'insultant." L'insult, precisement, comme derniere ligne de defense d'un systeme en deroute.
La question n'est pas de savoir si les Arabes changeront de sentiment a l'egard d'Israel - ce n'est ni le role des intellectuels, ni celui de la presse, ni certainement pas un objectif politique. La question est plus fondamentale : les societes arabes seront-elles un jour capables de distinguer une politique etrangere rationnelle d'une manipulation de masse ? De defendre la cause palestinienne sans la deleguer a des regimes qui l'ont trahie autant qu'ils l'ont agitee ? Et surtout : de poser leurs problemes interieurs - corruption, chomage, faillite des institutions - sans qu'une camera exterieure vienne toujours rediriger le regard vers Jaffa ou Jerusalem ?
La reponse a ces questions n'appartient pas aux chercheurs ou aux journalistes qui les ont posees. Elle appartient aux peuples arabes eux-memes - a condition qu'on leur laisse, un jour, le droit de la formuler.



