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Ebola, sans vaccin : menace-t-il l’Europe d’une nouvelle pandémie ?

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Ebola, sans vaccin : menace-t-il l’Europe d’une nouvelle pandémie ?

Ebola Bundibugyo trente morts dans un camp, un virus sans vaccin, et l'Europe qui surveille De Bunia a Paris, enquete sur une epidemie hors norme - la dix-septieme en cinquante ans sur le sol congolaiscausee par une souche rare dont aucun pays au monde ne detient encore la cle.

Trente morts depuis le debut du mois de mai dans un seul camp de deplaces a Bunia, au nord-est de la Republique democratique du Congo. Un virus dont le taux de letalite peut atteindre 50 %, sans vaccin homologue ni traitement specifique disponible dans le monde entier. Une epidemie classee urgence mondiale par l'OMS en quarante-huit heures a peine, et deja la troisieme plus grande de l'histoire. C'est dans ce contexte que se pose, depuis les rives de l'Ituri jusqu'aux cabinets de crise europeens, une question que l'on ne peut plus esquiver.

Dans le camp de Kigonze, a Bunia, capitale de la province d'Ituri, on enterre depuis mai. Jusqu'a cette semaine, les familles refusaient les tests. Elles refusaient les equipes medicales. Elles refusaient, d'abord et avant tout, que ce soit l'Ebola. Kato Lonu, 47 ans, a perdu deux enfants dans ce camp - dont un nourrisson de six mois. Il a dit aux journalistes de Reuters : "Ces conditions ne devraient pas etre imposees a des etres humains. Si vous regardez autour de vous, les gens meurent les uns apres les autres." Jeudi, les responsables du camp ont finalement pu prelever des echantillons sur cinq des trente victimes. Les resultats sont encore attendus.

Trente morts, zero test, et des familles qui ferment leur porte

Trente deces depuis le debut du mois de mai dans un seul camp. Un rythme que les responsables du camp de Kigonze, a Bunia, qualifient eux-memes d'inediten trente ans de gestion de crise humanitaire dans la region. Tous les decedes presentaient les memes symptomes : maux de tete, fievre, vomissements. Des symptomes associes a l'Ebola, confirment le porte-parole du camp et l'organisation humanitaire Caritas, qui intervient sur place. Mais aussi au cholera, lequel circule egalement dans les camps surpeuples de la region. Sans resultats de laboratoire, aucune attribution officielle n'est possible.

Le probleme est ancien et depasse la seule question virale. Dans l'est de la RDC, les communautes se mefiaient deja des equipes sanitaires bien avant cette epidemie. Des annees de conflits, de ruptures de confiance et de protocoles de securite mal expliques ont laisse des cicatrices profondes. Les familles craignent que declarer un mort Ebola ne leur prive du droit de pleurer selon leurs rites - car les protocoles d'inhumation securisee imposent une separation que beaucoup vivent comme une violence supplementaire. C'est precisement ce refus collectif qui a permis au virus de circuler sans etre detecte pendant des semaines dans le camp.

L'epidemie dans le pays a ete officiellement declaree le 15 mai 2026 par les autorites congolaises - mais les premiers deces remontaient, selon l'OMS, a plusieurs semaines avant cette date. Selon l'Institut Pasteur, qui suit l'evolution genetique du virus, les premieres infections detectees remonteraient meme a mars 2026. Dix semaines de propagation silencieuse avant que l'alerte ne soit donnee.

Bundibugyo : le nom que personne ne savait prononcer L'OMS a ete alertee le 5 mai 2026 d'une "maladie inconnue a forte mortalite" dans la zone de sante de Mongbwalu, province d'Ituri. Dix jours supplemantaires ont ete necessaires pour en identifier la cause. Le 14 mai, l'Institut national de recherche biomedicale (INRB) de Kinshasa analyse 13 echantillons sanguins. Sur huit d'entre eux, la reponse tombe : virus Bundibugyo. Une souche si rare que trois generations de medecins ont exerce sans jamais en voir un cas.

Le Bundibugyo n'avait connu que deux episodes documentees dans toute l'histoire humaine : une premiere fois en 2007-2008 dans le district de Bundibugyo, en Ouganda, qui lui a donne son nom, et une seconde fois en 2012 a Isiro, dans la province Orientale de la RDC. Deux evenements, deux pays, deux generations d'urgentistes. Et chaque fois, les scientifiques se sont retrouves sans les outils qu'ils possedent contre la souche Zaire. Car le Bundibugyo est genetiquement eloigne d'environ 40 % de l'ebolavirus du Zaire - la souche contre laquelle a ete developpe le vaccin Ervebo, homologue en 2019 apres l'epidemie devastatrice de 2018-2020 en RDC. Ce vaccin, qui existe en doses, ne peut pas etre transpose automatiquement.

La souche en circulation en 2026 est, qui plus est, genetiquement distincte des deux episodes precedents, selon l'analyse de l'INRB et des equipes de recherche internationales. Ce n'est pas une resurgence d'un reservoir connu. C'est un nouvel evenement zoonotique : le virus a de nouveau franchi la barriere entre l'animal et l'etre humain, dans un contexte et par un vecteur que les scientifiques n'ont pas encore pleinement identifies. La Coalition pour les innovations en matiere de preparation aux epidemies (CEPI) a debloque pres de 53 millions d'euros en urgence pour accelerer la recherche sur les vaccins et les traitements. L'OMS a priorise plusieurs candidats, mais reconnait que les essais cliniques ne pourront pas commencer avant plusieurs mois.

"Il n'existe actuellement aucun traitement ou vaccin specifique homologue contre le virus Bundibugyo. Les vaccins existants contre Ebola ciblent une autre espece du virus, et les scientifiques evaluent en urgence s'ils pourraient malgre tout jouer un role." - OMS, mai 2026

La dix-septieme vague, cinq mois apres la seizieme

Ce qui rend cette epidemie particulierement difficile a comprendre pour l'opinion publique mondiale est un chiffre : 17. C'est le nombre d'epidemies d'Ebola que la Republique democratique du Congo a connues depuis que le virus a ete identifie pour la premiere fois en 1976, au bord de la riviere Ebola, dans la province Equateur. Dix-sept fois en cinquante ans. Et ce qui frappe encore plus, c'est la proximite avec la precedente : la seizieme epidemie s'etait terminee le 1er decembre 2025. Cinq mois et quinze jours se sont ecoules avant que la dix-septieme ne soit declaree.

La montee en puissance a ete foudroyante. Au 27 mai 2026 - soit douze jours apres la declaration officielle - l'OMS recencait deja 906 cas suspects et 223 deces, faisant de cette flambee la troisieme plus grande de l'histoire d'Ebola, derriere l'epidemie ouest-africaine de 2014-2016 et celle de 2018-2020 en RDC. Au 15 juin, l'ECDC comptait 837 cas confirmes, 196 deces confirmes, et 376 personnes hospitalisees en isolement. Le 17 juin : 29 nouveaux cas confirmes et 4 nouveaux deces dans la seule journee. L'Ituri reste la province la plus touchee, avec 767 cas confirmes dans 20 zones de sante. Le Nord-Kivu enregistre 67 cas confirmes. Le Sud-Kivu, 3. Et en Ouganda - ou un cas importe en provenance de la RDC a ete identifie a Kampala le 15 mai -, on recense plusieurs cas confirmes et deux deces.

La reaction internationale a ete, cette fois, remarquablement rapide. L'OMS a declare l'etat d'urgence de sante publique de portee internationale (USPPI) le 17 mai - soit quarante-huit heures apres la declaration congolaise. L'Union africaine, via Africa CDC, a declare une urgence de sante publique de securite continentale le 18 mai. Un plan de reponse continental conjoint a ete lance le 5 juin, qui necessite 518 millions de dollars. A ce jour, cette somme n'est pas reunie.

Quand le malade prend la fuite et la guerre tient les routes

L'une des donnees les plus inquietantes de cette epidemie n'est pas epidemiologique : c'est humaine. A plusieurs reprises depuis la declaration de l'etat d'urgence, des patients confirmes ou suspects ont fui les centres de traitement. Le 23 mai, dix-huit patients suspects ont quitte un centre de traitement apres que des residents en ont attaque et brule les tentes. Le 30 mai, trois patients confirmes se sont enfuis d'un centre a Beni - la nuit ou 20 civils etaient massacres a proximite par un groupe arme. Le 4 juin, onze patients ont quitte les installations d'isolement en Ituri. Ces fuites ne sont pas des accidents. Elles sont le symptome d'une rupture de confiance profonde entre les populations et les systemes de sante, exacerbee par un contexte de guerre permanent.

Les equipes medicales elles-memes sont devenues des cibles. Le 4 juin, une equipe d'inhumation securisee a ete attaquee a Katana, dans le Sud-Kivu - une zone controlee par les rebelles du M23 et de l'Alliance fleuve Congo. Le corps de la victime a ete saisi par les assaillants. Le 17 juin, une autre equipe d'inhumation a ete attaquee dans la zone de sante de Mongbwalu, en Ituri. Cinq membres de l'equipe ont ete pris en otage, accuses a tort de "repandre l'Ebola". Au total, depuis le debut de l'epidemie, six agents de sante sont morts, dont deux medecins.

L'est de la RDC est depuis des annees le theatre d'un conflit arme impliquant plusieurs dizaines de groupes. Le M23, soutenu par le Rwanda voisin selon les Nations unies, controlee des parties du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Dans ces zones, les equipes medicales ne peuvent pas operer. Le tracage des contacts - outil fondamental de toute reponse a l'Ebola - y est impossible. "Le tableau epidemiologique comporte de grandes lacunes, declare le professeur Torsten Feldt, medecin infectiologue et chef de l'unite de medecine tropicale du CHU de Dusseldorf. Nous savons que des cas ont deja ete introduits dans des regions voisines et dans au moins un pays limitrophe."

"Compte tenu de la forte mobilite de la population dans la region et des chaines de transmission encore floues, il faut s'attendre a d'autres cas en dehors de la zone initiale de l'epidemie." - Pr. Torsten Feldt, infectiologue, CHU de Dusseldorf

L'Europe surveille, sans s'affoler

La reponse officielle europeenne est claire : le risque est faible. Le Centre europeen de prevention et de controle des maladies (ECDC), dont c'est precisement le mandat d'evaluer ces menaces, a publie une evaluation formelle : le risque d'infection pour les personnes vivant dans l'UE et l'EEE est "tres faible". Deux raisons fondamentales expliquent ce diagnostic. Premiere raison : l'Ebola n'est pas un virus aerien. Il ne se transmet pas par l'air ni par les gouttelettes respiratoires. Il requiert un contact direct avec les liquides corporels d'un patient symptomatique - sang, vomissures, sueur. Un passager en avion assis a cote d'une personne incubant le virus n'est pas en danger, tant que cette personne ne presente pas encore de symptomes. Deuxieme raison : les systemes de sante europeens ont la capacite de detecter, isoler et traiter rapidement.

Les mesures de surveillance sont neanmoins bien reelles. La Commission europeenne est en contact permanent avec l'OMS et Africa CDC. Le Comite de securite sanitaire de l'UE coordonne les approches des Etats membres. L'OMS/Europe a active une Cellule de coordination d'urgence (Emergency Coordination Cell). Des protocoles de surveillance renforcee aux points d'entree - aeroports, ports - sont en vigueur dans l'ensemble de l'UE. "Nous monitorons, nous surveillons l'evaluation des cas suspects entrant dans la region europeenne, avec un suivi systematique pour determiner le statut de chaque cas", indique la coordination de l'OMS/Europe.

L'experience de 2014-2016 a enseigne quelque chose d'utile. Lors de l'epidemie ouest-africaine - la plus meurtriere de l'histoire, avec 11 000 morts -, des cas ont ete importe en Espagne, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux Etats-Unis. Dans chacun de ces pays, les chaines de transmission ont ete stoppees rapidement, grace a une identification precoce et a des protocoles d'isolement stricts. Cette experience collective n'est pas oubliee. Les protocoles existent. Ils ont deja fonctionne.

"L'ECDC evalue que le risque d'infection pour les personnes vivant dans l'UE/EEE est tres faible. La transmission du virus requiert un contact direct avec les liquides corporels d'un patient symptomatique et la probabilite d'importation et de transmission secondaire en Europe reste limitee." - ECDC, juin 2026

A Lyon et a Paris, l'Institut Pasteur en premiere ligne

En France, l'architecture de la reponse repose sur une institution : le Centre national de reference (CNR) des fievres hemorragiques virales. Ce CNR est coordonne par l'Institut Pasteur et base a Lyon. En cas de suspicion de cas importe sur le territoire francais - y compris dans les departements et territoires d'outre-mer - c'est lui qui realise les analyses de reference. Il identifie le virus, confirme le diagnostic, et declenche la chaine de reponse. La France dispose egalement d'un reseau de services de maladies infectieuses habilites a prendre en charge des patients atteints de fievres hemorragiques virales de niveau 4 de biosecurite.

L'Institut Pasteur a egalement active sa Cellule d'investigation des epidemies (Outbreak Investigation Task Force - OITF), qui mobilise des experts de sa reserve d'intervention pour soutenir les autorites sanitaires et les organisations internationales directement sur le terrain en RDC. Des epidemiologistes francais participent a la reponse internationale. Sur le plan scientifique, l'Institut Pasteur contribue aussi a la caracterisation genetique du virus - un travail essentiel pour comprendre le nouvel evenement zoonotique en cours et anticiper l'evolution de l'epidemie.

La question que posent les professionnels de sante en France n'est pas "si" un cas serait importe, mais "comment" il serait detecte. La periode d'incubation du virus Bundibugyo peut aller de 2 a 21 jours. Un voyageur en provenance de Bunia peut descendre d'un avion a Roissy ou a Lyon-Saint-Exupery parfaitement asymptomatique, et ne developper la fievre que plusieurs jours apres. La detection repose alors sur un element crucial : que le patient lui-meme declare son sejour dans une zone touchee, et que le medecin qu'il consulte pense a poser la question. Des protocoles de formation sont en place pour les soignants, mais la vigilance humaine reste le premier filtre.

Le joker de la Coupe du monde

Une dimension inattendue est venue compliquer le tableau sanitaire : la Republique democratique du Congo s'est qualifiee pour la Coupe du monde de football 2026 - une premiere depuis 1974, cinquante-deux ans d'absence. Les Leopards, comme on les appelle, ont battu la Jamaique en barrages en mars, declenchant une fete nationale. L'equipe etait en Europe au moment ou l'epidemie s'aggravait, prevoyant de rejoindre ensuite les Etats-Unis pour le tournoi. Son camp de base sera a Houston, au Texas. Elle affrontera le Portugal le 17 juin, la Colombie le 23, et l'Ouzbekistan le 27.

La Maison-Blanche a pris position publiquement. Un responsable americain a averti que "si elles finissent par venir et que l'une de ces personnes devient symptomatique, elle fait courir le risque a toute l'equipe de ne pas pouvoir participer a cette Coupe du monde". Dans un communique transmis a l'AFP, la Maison-Blanche a indique qu'elle "encourage l'equipe a proteger ses joueurs d'une exposition inutile et a preserver l'integrite de sa bulle, afin de s'assurer qu'elle soit en mesure de participer au tournoi". Par ailleurs, depuis jeudi, tous les voyageurs ayant recemment sejourne dans les pays touches par l'Ebola doivent atterrir a l'aeroport de Washington-Dulles pour un depistage renforce.

Mais le responsable americain a lui-meme reconnu que la mesure americaine pourrait ne pas s'appliquer a l'equipe congolaise, celle-ci etant deja en Europe au moment de son annonce. L'interconnexion entre les reves sportifs d'une nation et les systemes de sante europeens est d'ailleurs plus directe qu'il n'y parait : plusieurs joueurs de la selection congolaise evoluent dans des clubs de Ligue 1 francaise, dont Chancel Mbemba (Lille/LOSC) et Arthur Masuaku (RC Lens). Ils ont voyage entre Kinshasa, leurs clubs, et les concentrations de selection depuis le debut de l'epidemie.

Ce que les chiffres ne disent pas encore

L'Imperial College London, qui fourni des modeles epidemiologiques a l'OMS, a estime que l'ampleur reelle de l'epidemie "pourrait depasser considerablement" les chiffres confirmes. Dans un environnement ou les communautes refusent les tests, ou des groupes armes controlent des zones de sante entieres, ou les equipes d'inhumation sont prises en otage, les bilans officiels sont des minimums. Le nombre reel de cas est inconnu. Le nombre reel de deces dans des villages inaccessibles l'est tout autant.

Ce qui change la nature de cet evenement par rapport aux precedentes epidemies d'Ebola, c'est la combinaison de trois facteurs simultanees : une souche pour laquelle il n'existe pas encore de contre-mesure efficace ; un contexte de conflit arme qui neutralise une partie de la reponse sanitaire ; et une resistance communautaire au testing et a l'isolement qui permet au virus de circuler en silence. Chacun de ces trois facteurs seul serait geerable. Les trois ensemble creent une configuration inedite depuis 2014.

Pour la France et l'Europe, la question pertinente n'est pas de savoir si l'Ebola viendra, mais de savoir si le systeme est pret au cas ou il viendrait - sous une forme que personne n'a encore soignee, avec un vaccin que personne ne detient encore. La reponse des autorites sanitaires europeennes et francaises est, pour l'heure, oui. Les protocoles ont ete testes. Le CNR est operationnel. La vigilance aux points d'entree est activee. Trois elements, selon l'ECDC, changeraient l'equation : une expansion geographique massive de l'epidemie vers Kinshasa, dont l'aeroport est relie directement a Bruxelles, Paris et plusieurs capitales europeennes ; une augmentation significative des voyageurs infectes ; ou une mutation affectant les modalites de transmission du virus. Aucun de ces trois scenarios ne s'est produit a ce jour.

Dans le camp de Kigonze, a Bunia, on attend encore les resultats des cinq prelevements sur trente morts. En Europe, on surveille des ecrans. Et le virus Bundibugyo, lui, ne fait pas de distinction entre ceux qui regardent et ceux qui vivent au milieu.

Par la rédaction de L’APPEL - GRAND REPORTAGE · L'Appel
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